Les carnets de Fontsainte

Fontsainte

F — 2 décembre 2007

Cette source de soif qui s’est ouverte en moi
Inextinguible
Elle me baptise
Et cependant n’irise aucune illusion.

« Destin de mer d’Aral de nos songes »

Paravent

F —

Les métaphores au fond de l’océan comme des amphores
D’un naufrage immémorial

L’amour étriqué comme un corset de souffrance ou de plaisir

L’au-delà réduit à sa plus simple expression :
Ici et maintenant

L’envers du décor identique à la scène:
Le monde est un paravent tendu sur un abîme

Depression

F —

Les jours sont le mur des vengeances sans courage

J’ai des menaces pour les ouvriers de la première heure

Quelle est cette hostilité que je sens dans le doute

Quelle est cette souffrance qu’il y a dans l’avenir des ondes ?

Quelle est cette morgue des pensées que vous appelez conscience ?

Que vaut cette audace de délateurs alors que les morts ne s’oublieront plus parmi les purs ?

J’ai des certitudes faites de songe comme Venise tient sur des rondins de bois dans la boue –

J’ai des audaces dans le vent et le matin –

Que me vaudra cette patience maladive des œuvres dans les limbes ?

La Comédie me détrompe et je détrompe la Comédie

La femme est un monstre de douceur une condensation de la possibilité de vie

J’attends de la femme qu’elle m’oblige à mourir dans la misère et l’amour infondé des choses

Comme il est facile d’écrire des poèmes –

C’est la pâque pour les monstres qu’on me relise les testaments parmi les déflagrations de la ville

Qu’on me relise mon A.D.N. et mes titres ignobles

Rituels

F —

Allumer la lampe de chevet et une cigarette. Eteindre les autres lumières une à une, celles du couloir, celles de la ville, celles des étoiles. Eteindre encore son intelligence inquisitrice, celle du comptable, celle du courtisan, celle du prédateur.
Se laisser envelopper par les volutes baroques de la connaissance, celle de l’amour, celle du voyage, celle du bouquet : contempler alors le vase où repose la rose qui agonise.
Ne s’attendre à rien. Ne plus regarder l’infatigable horloge, la laisser toute à son œuvre d’oubli. C’est l’heure de rien. C’est l’heure de la connaissance par la rose. Luxe que cela.

Christophe - Rencontre en Automne

F —

Aussi bien, je l’attendais depuis plusieurs années pour déclencher les grandes manoeuvres. Celui qu’à regret j’affuble de ce nom presque odieux d’ami. Car il faudra bien admettre que si la fraternité existe, elle est élective et inamicale.
Un dimanche matin que nous devisions dans le cimetière du Montparnasse – nous portions des fleurs à Baudelaire – il nous est apparu à quel point nous étions en suspens dans l’Avent de cette rencontre.
Cet être intranquille qui mange autant que moi et fume en jurant sans cesse – le tout sans jamais s’arrêter de manger – m’apporte des choses aussi indispensables que la turbulence, l’insomnie et l’appétit.
Insatiable, ni d’arguments ni de saveurs – amateur de l’amertume déclinée sous toutes ses formes, le café, le tabac, les tripes, le Cognac – il a les prévenances et les mouvements d’humeur d’un monarque très français.
J’apprends donc à le côtoyer comme on apprivoise un orage de montagne, en lui parlant dans les brèches de son humour abrupte et éclatant.

Les mots manquants

F —

Ce ne sont pas les mots qui manquent, ce sont les rêves.
Les devoirs de l’écolier, on continue de les faire, machinalement, jusqu’à quatre-vingt ans.

Autoroute

F —

Les kilomètres s’additionnent au compteur
A la radio on parle politique ou mœurs dans le doute
J’écoute peut-être une chanson ou je songe au bruit du moteur

Mes ancêtres contemplent ma célérité avec hébétude
Dans la nuit leurs mânes virevoltent aux alentours de l’autoroute

Je suis peut-être au fond une espèce nouvelle d’anachorète
J’appartiens à ces campagnes comme un oiseau aux latitudes
L’Europe est une partition bien belle qui attend son interprète

Ego

F —

Je suis financier je suis extrémiste je suis obèse
Je suis en quête je suis poète je suis polyglotte
Je suis amère je suis dangereux je suis mal heureux
Je suis baroque je suis faible je suis chrétien
Je suis en vie je suis mourant je suis affamé
D’amour cruauté d’avenir de lilas blanc
De poésie d’océan des chants d’outre-mer
J’ai des messages plein la caboche
J’ai toujours la tête que j’avais tout gosse
Je vieillis à la vitesse de la lumière
Sous le soleil qui perfore nos nuits privées

D’amour.

Nouure

F —

J’écoute les musiques des pays intouchables. Ma vie se noue à l’absence.
J’irai voir ce que recèlent les draps de la nuit indienne. Et la solitude des cavaliers.
J’irai par les chemins salués par les vents. J’irai le regard fixe, comme au couchant.
J’ai juré de partir et j’irai, car l’Occident m’a déjà tout livré. On m’a régalé des mets hypocrites, des confitures sans sucre, des épices sages. Il ne reste plus qu’à ordonner les saveurs dans ce bouquet de dégoûts. J’ai dû accueillir le ciel impur des métropoles assassines.
J’ai vu leurs nuits de titane. J’ai ressenti les prestidigitations virtuelles dans les planétariums de pacotille. Et j’apprends, depuis des lunes et des lunes, les dialectes du paradis.
Je recherche la base et le sommet : est-ce futile ? Je rêve aux cités d’antan ?
Les Parthes, les Minoens, les Hittites. Et le sacrificiel royaume ? Et les morts pour la République ? Je veux comprendre d’où provient cet orient des perles de mon amante —

Le Capitaine de Medici

F —

La mer close nous habite poissonneuse et sale
Ta candeur est une puissance qui me bouleverse
Ta fragilité un baume sur mes fêlures de mâle
Ton destin en mouvement un combat contre les perses

Je te célèbre depuis ce Finistère des mots
La où commencent le silence les sensations muettes
Je te parle dans ce pays peuplé de grumeaux
Trébuchant je récite à peine d’une voix désuette

L’audace de contredire la grande raison du monde
Les haut-parleurs les mille-pattes les journaux
La rumeur grise tueuse marchande vagabonde
Le brouhaha coupable des cercles infernaux

Or je suis semblable à ce capitaine de Medici
Blessé dans l’hiver par la torpeur guerrière
Qui s’en va dans la foi en ayant franchi
La frontière insensée de la pure matière

Je me bats contre les mercenaires d’un empire
Je me bats contre leurs armes et leur ruse
Je me bats pour un linge qui transpire
Je me bats pour une religion qui les amuse

Je te célèbre depuis ce Finistère des mots
Là où le silence invincible des éléments fouette
L’homme trébuchant devant les démons jumeaux
Du bien et du mal profils d’une même silhouette

Si je suis né soldat que je meure ainsi
Le métier des armes est un devoir de prière
J’aurais pu aussi bien devenir un prêtre indécis
N’était cette ardeur tueuse sous ma visière

Or je suis semblable à ce capitaine de Medici
Blessé dans l’hiver sous l’implacable lumière
De la foi d’un christ de raison double gâchis
Ô frontière insensée de la pure matière

Fontsainte - “Matière Première” - Paris 2004

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