Le blog de Lionel Duvoy

Lionel Duvoy — 20 février 2006

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NIETZSCHE est un penseur glosé, mâché et ruminé, boudé par une frange de la philosophie et encensé par les écrivains, qui trouvent en lui l’alliance possible entre la rigueur classique de la lettre et la témérité intellectuelle. Jamais pourtant on ne parvient à lire son œuvre sans la figer sur le scénario de sa lente descente aux enfers. Sa biographie pique les poètes dans leur curiosité. Ils y retrouvent sans doute le modèle de leur idéal : sa vie cosmopolite, sa prétendue maladie vénérienne, ses accointances avec Wagner, puis son attachement définitif au rationalisme des Lumières, sa révolte critique contre l’idéologie progressiste et démocratique du XIXème siècle et enfin, paradoxe et dernier refuge contre le pessimisme, son enfermement dans la tour de la folie.

Il y en a parmi les philosophes que ses professions de foi enragées rebutent. Pour s’innocenter d’une mauvaise conscience imaginaire, ils clament : “Nous ne sommes pas nietzschéens”, mais font peu d’efforts pour le lire au-delà (ou en deçà) du cadre que les manuels scolaires assignent à son œuvre, à savoir celui du nihilisme dont on nous rabat sans cesse les oreilles et dont on saurait bien gré à la mémoire de Nietzsche qu’elle en porte l’entière responsabilité.

Ceci dit, dans le même temps, Heidegger se promène incognito, dans son nuage métaphysique, libre comme l’air et - pauvre bougre…-, injustement attaqué pour avoir mis du zèle à appliquer les lois nazies visant à débarrasser l’enseignement de toute trace de judéité. Il y a peu, j’entendais encore quelqu’un dire à la radio : “Il ne savait pas. Il s’est trompé.” C’était Michel Haar je crois. Mais nous resservir le vieux mythe du philosophe distrait qui se casse la gueule dans un trou parce qu’il a trop regardé le ciel, cela ne suffit plus à me convaincre que c’est par faute de goût qu’Heidegger portait la salopette bavaroise et la moustache carrée. On a tout lieu de croire que l’esprit de pesanteur incarné par le Kobold du Zarathoustra de Nietzsche est une puissante préfiguration du petit bonhomme de Messkirch.

Il fallait quand même un peu s’en douter, le processus a désormais gagné la psychanalyse. “Cette fois-ci, mettons Freud de côté ; revenons un peu à Nietzsche, au contempteur de la métaphysique. Oublions Marx un court instant ; et reparlons d’Heidegger”. Il semble que la danse des théologiens de l’Etre autour des enragés de l’esprit voudrait conjurer le péril que ces derniers font courir à l’harmonie mentale des citoyens. Freud est devenu gênant parce qu’il pointe du doigt l’origine pulsionnelle des complexes idéologiques. Les démagogues détestent que l’on tourne en ridicule leur tendance à absorber tous les antagonismes. Or, Freud fait précisément partie de ces empêcheurs de tourner en rond ; tout comme Nietzsche. On aime pouvoir penser que le plus démocrate des révolutionnaires (Marx) et le plus élitiste des cosmopolites (Nietzsche) aillent main dans la main, réconciliés autour du maître Autel de l’histoire : l’Etre suprême de l’économie mondialisée, son expression littéraire en la personne de Philippe Sollers… “Nous continuons à porter Karl Marx, Heidegger et Sartre dans notre cœur, certes pas pour ce qu’ils ont activement participé à la justification du totalitarisme, ô non… mais parce qu’ils avaient la qualité, que l’on prise par-dessus tout dans nos sociétés modernes, de s’innocenter eux-mêmes de leurs propres erreurs, en ne faisant que reconnaître celles-ci publiquement; lors de confessions audiovisuelles.” Ce sont les mêmes, soit dit en passant, qui viendront ensuite déplorer les mises scènes de confessionnal à la télévision (Loft Story et autres méchantes images modernes). Démocrite aurait plutôt préconisé de “cacher son ignorance”, mais ces Messieurs ne sont pas suffisamment idéalistes pour cela… Nietzsche a écrit qu’il ne suffit pas d’avoir “tardivement le courage de ce que l’on sait” (1) pour être sauvé. Il faut encore avoir surmonté ce que l’on a cru savoir, ce qui, hélas, contreviendrait au principe de fidélité…

(1) Automne 1887, 9[123].

Sur Laurent Evrard

Lionel Duvoy — 13 février 2006

Je dois beaucoup à Laurent Evrard. Non pas qu’il m’ait mis sur la voie, mais parce qu’il m’a offert de travailler avec lui et Martin Arnold durant deux années, dans une librairie qui compte parmi les plus prestigieuses d’Europe. L’action offensive qu’il mène sans relâche sur le terrain de la littérature a pu parfois être qualifiée d’extrémiste. Un certain milieu boutiquier et bien (mal) pensant de l’édition s’est même fait une mode de le consacrer ayatollah de la littérature française. Il est vrai que son fondamentalisme littéraire se refusera toujours à laisser l’écriture véhiculée par la culture de masse des grands fabricants de papier, polluer la démarche des lecteurs sincères et amoureux de l’esprit. François Bon, qui achète ses livres chez Laurent, a bien voulu publier sur son site (www.remue.net) un essai d’analyse du premier roman qu’il a publié en mai 2003, chez Léo Scheer : Brûlante / une idylle, que j’avais écrit sous le coup de l’émulation qui nous animait quand nous nous fréquentions. J’avais alors eu en main les premières esquisses de l’oeuvre, parues sous le nom de Projectiles dans la revue Ligne éditée par Léo Scheer. J’avais ensuite eu loisir d’en relire le manuscrit avant qu’il ne l’envoie chez son éditeur.
Cette époque dorée est passée. L’âge aidant, je sais que nous nous retrouverons un jour sous des auspices bien différents, plus mûrs sans doute. S’il est des démons, au sens où Goethe et Heine l’entendaient, Laurent Evrard en est un.

Présentation de François Bon. “Etre libraire, c’est forcément un rapport complexe à l’écriture. On n’aborde pas ce métier sans une projection personnelle de la chose écrite, projection passionnée, et un vécu de cette passion de l’écriture par ce que les autres vous en offrent, objets livres dont on vous demande d’être seulement le médiateur.
Etre libraire, c’est construire la réception d’un livre, organiser qu’un auteur soit, longtemps avant les orgues sociales qui le désignent tel. C’est accepter les contre-courants, c’est aussi un métier physique, cartons de livre, un métier qui suppose les négociations entre banquier et comptable, la gestion d’un stock dont nous, auteurs, à force de les inspecter du sud au nord de la France, savons bien comment il est le portrait véritable du maître des lieux.
J’habite à Tours, la librairie Le Livre, fondée par Martin Arnold et Laurent Evrard, est un poumon. Savoir, dans les vicissitudes des jours, qu’on y trouvera l’échappée, la résistance, mais aussi le pur plaisir. Un libraire, c’est celui qui met dans la main du visiteur le livre inattendu. La librairie de ma ville est à contre-courant du temps, et j’en connais qui viennent de loin pour s’y fournir: oui, il y a TOUT Artaud, TOUT Bataille, TOUT Blanchot, Laurent et Martin s’en font un paradigme. Le rayon poésie, le rayon philosophie, sont comme des malles à trésor, où l’actualité des tables n’intervient qu’en dialogue.
On trouve la totalité du fonds Corti, et je n’aurais pas lu nombre de livres si je n’avais pas eu cette première occasion de les y respirer. Quand Claude-Louis Combet ou Leslie Kaplan, ou Jean-Christophe Bailly, sont accueillis à Tours, jamais moins de 80 à 120 personnes pour les y accueillir, et c’est cela aussi, le travail du libraire.
Donc, je dédie ce texte à tous mes amis libraires de France (et Paris), mais juste pour dire que bien évidemment il est plus difficile à un libraire (ou à un bibliothécaire, ou à un enseignant, mais plus à un libraire), le dimanche, ou dans telle semaine volée, de franchir la frontière, se débarrasser si on peut de ce qu’on porte en permance d’analyse et regard sur l’écriture des autres, et affronter sa propre aventure.
L’amitié n’aidant pas à lire, merci à Lionel Duvoy, jeune philosophe (livre sur Nietzche bientôt à paraître) de m’avoir remplacé pour dire la surprise qu’a été ce livre publié, très loin au-delà de ce que la discussion, de si loin engagée, avec Laurent, aurait pu me faire supposer, sachant sa vénération pour Roger Laporte, pour Maurice Blanchot et quelques-uns de ce pays, de fidélité dans l’écriture: cette trahison, qui vous place devant le fait accompli brutal de votre propre écriture, est un des vecteurs permanents de l’initiation.

François Bon”

A propos de Brûlante, une idylle

Pour qu’un premier livre donne lieu à interprétation – et non simplement à un descriptif «clinique» de son auteur (vois l’article paru dans le Matricule des Anges) - c’est que par la langue, le poète est parvenu à porter haut la blessure. Peu importe qu’elle soit celle de l’amour ou du deuil. Ou plutôt, il importe au premier chef que de cette blessure, quelle qu’elle soit, l’écrivain réussisse à tirer la parole qui lui convient ; un monde fondé sur la syntaxe et le rythme d’une phrase sans discontinuité (sans autre ponctuation que le point-virgule), puisque elle signifierait, contre le dessein de l’auteur, que la passion fût surmontée avant même de commencer à écrire.

«[…] du moment où il eut compris son étrange affection, il cessa de jouer un rôle dans le monde, il ne voulait plus devenir que son propre vertige, tu me désespères d’exister, lui avait-elle dit froidement, la dernière nuit (il en tremblait de la savoir dernière, comme d’une lâcheté), de ce que je veux faire, garde-toi sauf (hors de ma vue), comme ça, aussi sec, sans rien d’autre, pour mettre un point final, te dire non (lui, passait du rire aux larmes, il connaissait le froid de la terre, le mou, l’insignifiance, son ombre nulle, la sienne propre) (le milieu était hostile à contraindre les vivants : l’endroit plein toute cette foule dos bras épaules visages inconnus comment traverser recoins bleu jaune lumière violente face, elle, chevelure dénouée, pour y arriver vire de bord après s’être voûté encore deux trois mètres glisse fend la foule jusqu’à elle distraite abandonnée un peu en retrait une minute une seconde tant de choses à lui dire avant, il voulut prendre son bras avec douceur, si faiblement qu’elle n’eut aucun mal à le repousser, c’est en effet ce qu’elle fit (tu vois bien), il ne s’agit que de ça, le reste est ironie […] »

La foule, ou l’espace chaotique construit sur la langue courante des corps et des visages, sans que les mots n’y aient pourtant le poids que leur confère la passion. La passion, un feu, certes, mais un feu lourd comme le plomb une fois que la brûlure est donnée ; un feu descendant hors de la foule, dans l’intimité d’une chambre noire, à l’inverse du mouvement naturel que l’air imprime au feu.

« […] à tout bien considérer, on s’enfonce toujours plus avant dans le plus bas des mondes, quel que soit le mal qu’on se donne d’entrée de jeu, pensant à tout ce qu’il faut faire ce serait aller encore trop loin, même le peu qu’il y aurait à y parcourir […] »

L’ambiance du monde devenue insupportable, son souffle – les paroles de la foule -, sans commune mesure avec celles de la poésie qui s’échine, contre la majorité, à éduquer la brûlure pour éviter la consomption de la Parole. Au lieu du silence des affects, la phrase de Laurent Evrard se renouvelle et surmonte le poids de la brûlure, sans l’aide du feu naturel de l’amour qui devrait au contraire élever l’amant, le conduire à prendre possession de cette parole commune - pour être de ce monde – mais qui, contre son attente, l’isole un peu plus de la foule et du temps communs. C’est par cet isolement même que la parole de la foule disparaît inexorablement et laisse place à l’individualité pure du visage, lieu corporel des signes qui suspendent la parole.

« […] il y a deux nuits ou simplement hier, la nuit d’avant, pour autant que se souvienne, des mots rien, se souvient d’abord d’un visage, que rien n’avait pu empêcher, tel était ce qui avait eu lieu visible, l’éclat perçu, premier instant un visage la nuit à fleur de vie, minuit finissant, elle est venue de loin les yeux plutôt grands, elle s’est assise face avant par simple torsion, la femme était devant lui et le regardait […]»

Peut-être est-ce cela le mystère de la femme, celle par qui la Parole disparaît, L’Eve première transgressant l’interdit d’Elohim et mangeant la pomme de l’arbre : non pas l’arbre, mais son fruit, dont elle n’a pas reconnu, par innocence, qu’il provenait d’un seul et même autre Verbe, celui du monde, de la foule des hommes contrainte de se vêtir, de la puissance. Le silence de la femme terrorisant, effroyable quand il se met à parler avec les yeux, les reins et la chevelure. Une terreur menant au désespoir, rien d’un Verbe originel, rien d’une vérité recouverte par le voile des âges ou de la matière, aucun espoir d’échapper à la décomposition commencée à la naissance du monde.

« La langue est cendre, […] rien d’immémorial, aucun sens à éclairer, à controuver, comment nommer les choses, du reste comment pouvoir y prétendre, l’illusion s’estompe, l’élan se brise il y a un pourrissement, nous vivons dans un pourrissoir, avec lambeaux chiffons et cadavres, une lente macération, les corps sont bus, nous sommes récusés ; […] »

Sans l’aide de l’impulsion amoureuse, réduit à vivre le sentiment dans le souvenir – une idylle en somme -, c’est par la remémoration des images, des moments d’intensité passionnelle, que peut être reforgé un ressort d’élévation. Aussi n’est-ce pas sans effort, sans torsion du corps et de la tête, de la langue surtout, que le poète met sur pied son propre Verbe amoureux.

«[…] alors commencer à faire du bruit, danser, avec les feuilles et les vibrations de l’air […] »

Et inversement, faire de la parade d’amour une danse.

« […] s’étourdir, transformer le son en mouvement […] »

Premièrement, écouter le Verbe du monde pour accomplir la métamorphose du corps - du corps brûlé au corps aimant, s’élevant en épousant les flammes -, devenir élément igné : feuille, peau,… mais deuxièmement, adopter les vertus du bois vert, se tordre sans se rompre, résister,

« […] avancer sans ambages, arracher la conque, briser le tympan, parler à tort et à travers, casser les oreilles du monde, et s’agiter, pour ce faire, de vivre tel
dans l’agitation et dans le bruit de ce
monde dont tu parles
pour s’y tenir et non pas qu’à moitié, tant plus encore, dur à crier, mon corps et moi, je suis vivant – l’épaule-jeté du corps, le cousu main de la peau, l’éraflé et la râpure, le creux et la grande ouverte, la crasse et la salinité, tout ce que je veux toucher et goûter (il pensait) – supposerait d’être un homme de ressources, qui chercherait plutôt l’endurance que l’esquive, disposant de certaines qualités élastiques, pour en ressortir, et d’un corps saillant, j’ai un corps aminci et flexible il avait dit, je veux tenir, n’est aucun si puissant qui pourrait dire s’il se peut que je tienne, il n’est rien qui garantisse la tenue même d’un corps aminci et flexible, je n’ai pas de quoi dire que je vais tenir – ce que le sort a d’affreux, il pensait, tout infiable, qui peut se fier – ne se remettre à aucun autre pour m’aider, dire, trouver de quoi dire seul sans aucun […] »

Au point où la Parole elle-même doit être isolée pour s’inscrire à nouveau, sous une autre forme, dans le monde quitté par l’idylle, consumé par la brûlure, le poète demeure seul, dans le doute : savoir si sa résistance sera d’une quelconque garantie contre l’embrasement, si la flexibilité humide suffira à éteindre la démesure de l’incendie passionnel, cela, nul ne saurait y répondre qu’il n’ait auparavant traversé la même épreuve, le même délaissement, et plusieurs fois s’il le faut, et si tant est qu’il veuille savoir.

Ce peut être une gageure que de parler ainsi sur un écrivain qui publie pour la première fois. Ce commencement en lui-même émettrait – aux yeux de la critique sélective - une objection quant à la valeur de l’œuvre. On ne croit plus de l’oeuvre que ses préalables, ses essais, ses manquements, ses faillites, ses «installations». On ne croit plus à la comète. Cette axiologie (que l’on doit sans nul doute à une certaine vision historique de l’art, transposée à l’analyse poétique, sous l’influence néfaste des pensées de « la culture en général ») refuse de voir paraître une œuvre singulière et marquante.

La passion amoureuse n’aurait qu’un intérêt mineur, si elle n’était soutenue par la nouveauté et l’extrême complexion de la phrase. Complexion ne veut pas dire : barbarisme ou complication, mais mise en forme de l’ineffable sentiment de celui qui perd tout : en vérité, une des multiples langues de l’informe.

« […] se refuser désormais aux propos de connivence, à ce qui pourrait apaiser, faute de savoir vrai, ce n’est pas dans les mots que je sache, ma langue est de pauvre qualité, il dit, j’ai toujours ainsi désiré faire, faut tournoyer pour savoir d’où vient, et disposer d’un corps-toupie ; ville circulaire, tournante, en orbe et attraction, anciennement et d’ordinaire silencieuse, de moins en moins, a cessé de l’être, bruyance triomphe fatalement […] »

Pour qu’une seule des langues de l’informe se fasse entendre, il lui faut sortir du bain commun et le surmonter ; toutefois, sans cette énergie de l’impulsion amoureuse qui consume ou élève, il semble que l’entreprise lyrique soit vouée à l’échec le plus complet, qu’il soit impossible de «s’en sortir» et de magnifier l’affect. Ainsi en est-il de celui qui, se laissant dévorer par la passion, se refuse à parler, la gorge étouffée par l’angoisse, craignant secrètement de dire ce qui n’a pas de sens. Ainsi en est-il du personnage invisible de Brûlante, qui échoue à exprimer ce que lui-même ressent.

« […] c’est trop parler encore, j’ai perdu jusqu’à l’appui de la parole, peut-être un mot de trop, épaissi avec le temps, dans son appréhension même, à force de gravité, fut plus effrayant pour elle que tous ceux prononcés, d’avant lui, un mot sans avenir, si lourd de conséquences, qui irait jusqu’à l’oubli dont il semblait issu […] »

car le ressort secret de l’amour humain est la faculté prodigieuse de créer les mondes en parlant, comme si tout avait toujours dépendu d’un mot – et non du sentiment éprouvé sur l’instant de l’idylle -, et que tout, désormais, devait dépendre d’eux absolument. La langue prise au piège du sentiment romantique pourrait tout aussi bien être celle qui, dans l’amour, apporte matière à se consumer ou à s’élever. Il s’agit bel et bien en ce cas d’un pari poétique, identique à celui de la passion : chanter ce qui, du cœur de l’homme, ne vient même pas à surgir dans l’oralité, affect du silence par excellence, l’amour, qui, pour cela, prend la tournure de l’Idylle - dans son sens musical du reste -, d’un chant auquel manque les mots les plus adéquats pour être partageable. Le chant mélancolique est incompréhensible si l’on n’a pas aimé. Ainsi le poète est-il forcé de dialoguer avec lui-même - non pas monologuer, puisque tout monologue est entendu et qualifier comme tel par ceux qui l’écoutent -, au mieux, avec les bêtes, réduit à sa plus extrême solitude idyllique – au souvenir destructeur de sa passion, ceux qu’aucuns perçoivent comme une amourette, un jeu. Là où les mots sont absents, il semblerait qu’on ne puisse croire aux mille traits, signes, postures du visage, du corps et de la langue qui ne cessent de témoigner en faveur de la réelle intensité qui anime l’amoureux. Il faudrait être idiot pour ne pas comprendre que l’amour ne nécessite jamais aucune connaissance conceptuelle pour éclore, mais au contraire, qu’il se nourrit de son absence. Il est manque.

Un premier écrit : l’expression est désormais ambiguë et nous trompe sur sa signification réelle. Un texte peut rester premier, tout comme les arts dits “premiers” n’ont su évoluer hors de la sphère religieuse des communautés dites “primitives”.

C’est donc qu’il se produit ici quelque chose pour que nous prenions le temps de commenter, quelque chose de neuf, et ce qui est la même chose, ayant valeur de renouveau pour la littérature.

LD, avril 2003

Lionel Duvoy —

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L’homme naturellement philosophe n’a pas à acquérir de technique , ou du moins, à chercher hors de lui-même ce qui lui permet de philosopher. Il se conforme ainsi à l’exhortation inscrite au fronton du temple de Delphes. Ici, l’homme naturellement philosophe doit faire un choix, puisqu’il ne saurait profiter des avantages de son lot, de sa chance, sans faire l’effort de revenir à lui-même pour dévoiler sa propre nature. Il pratique l’ascèse qui le distingue des autres individus : il contemple les étoiles et les nuées, réfléchit sur la justice, le bien, le beau, la vertu, toutes pensées qui n’ont, au sein de la Cité, aucune incidence directe, puisqu’elles s’intéressent aux fondements de celle-ci sans apporter de solutions pratiques à son fonctionnement. Cette ascèse, le cynique l’a symbolisée de la manière la plus claire qui soit : une couverture pliée sur l’épaule, un bâton et un tonneau. Ce sont là des signes qui ne trompent pas.

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Lionel Duvoy —

L’En vivant, pas encore dans l’ivre danse bachique de Pan :
- “Kai kai” gémissent les chiens…
- “Con con” caquètent les poules…
- “Mit mit” sifflent les cochons d’Inde.

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Seule
l’oreille peut voir.

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Plus rien que nuages noirs et cendres.
Ils n’avaient plus de mot pour le nommer.

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Voleurs d’étoiles.
Ai-je vraiment marché sur un rayon de lune ?

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Faire silence acousmatique.
Ne pas voir.

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Les 3 semaines qui ont suivi l’événement impossible furent les plus terribles de mon existence. Trois semaines de coma, trois semaines de visites quotidiennes après l’école, trois semaines d’angoisse à ne pas savoir que dire à cette pauvre endormie qui devait s’en payer une tranche, là-bas, dans les brouillards blancs de la mort. Trois semaines pour apprendre à vivre seul, sans plus compter sur elle - du moins était-ce mon impression, même si, véritablement, j’ai vécu ainsi depuis l’âge de sept ans. Nettoyage de fond en comble, ponctué d’indignations puériles devant les projections de ragoûts moisis collés au fond du frigo, les conserves et les jus de fruits achetés par cinq - pour ne pas manquer -, les billets planqués derrière les photos de la grand’mère qui lui avait foutu des trempes, les boîtes vides de médoc, les bouteilles de Whisky cuvant sous l’évier, les dizaines de livres entamés sans jamais être lus, mais seulement… comment dire : avalés ? le gros sel répandu tout autour de la maison, sur les bons conseils de la femme de ménage qui lui avait dit un jour : “Je n’aime pas passer l’aspirateur dans ce coin ; je ressens quequ’chose de négatif, comme qui dirait d’pas catholique, comme une présence. Il a dû s’y passer quequ’chose” et ma mère de renchérir : “J’ai eu la même impression…” pour s’armer ensuite contre les éventuelles attaques de Larves et de Lémures en obéissant aux préceptes de la bonne-femme. Monde fantastique que celui des superstitieux. Tout problème imaginaire a sa solution pratique. Tout concourt à renforcer la terreur secrète de ce qu’on ne voit pas, même si à force de le sentir, on a l’impression que cette chose existe vraiment. Il faut dire que, pour conformer l’anecdote à la réalité, mon chien avait depuis peu pris l’habitude d’aller sommeiller dans cette partie du salon et qu’il avait alors une forte concentration de liquide verdâtre dans les glandes anales. L’opération fut douloureuse, mais les esprits semblent s’être à tout jamais arrêtés de troubler la rebouteuse durant ses heures de ménage.
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Si Pythagore, qui ne fut pas toujours Pythagore, et qui ne le sera pas non plus à l’avenir, lui qui ne le fut que par hasard, une seule fois, si Pythagore, dis-je, peut être n’importe qui parmi nous - puisque nous ne savons pas sous quelle apparence il fut ni sous quelle apparence il sera, si ce n’est sous celle de Pythagore -, alors, il est très probable que ma mère fut “Pythagore”, ou bien, au fond, qu’elle ne fut “personne” d’autre qu’Hermès psychopompos. Soit. Mais qui suis-je alors ? A en croire la théorie universellement partagée par les esprits inquiets, l’âme se réincarnerait. Au lieu que je crois, comme Nietzsche, qu’elle aurait tout intérêt de retourner à son origine. Quelle image plus flatteuse pour l’âme que celle de nager sous la Terre, dans la nappe des forces métamorphiques ? Au lieu de se réintégrer, pour être châtiée de n’avoir pas suivi les préceptes des sectaires d’Orphée, pour ne pas s’être purifiée aux vapeurs de l’encens et par l’abstinence (libidinale) de nourriture, pourquoi ne pas imaginer qu’elle serait une partie du Tout, l’expression consciente de son unité… (voire Kant, sur les antinomies de la raison, une fouttaise kantienne de plus)

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Sur l’éternel retour (essai).

Lionel Duvoy — 5 février 2006

Conférence prononcée au CESR/CNRS de Tours en avril 2003 [sémin. maîtrise/DEA de philosophie sur l’invitation de Bruno Pinchard]
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D’un questionnement sur le sens de l’origine. Je suis venu à m’intéresser au textes originaux de Nietzsche en commençant mon travail de maîtrise sur une question trop vaste pour tenir sur cent pages : Nietzsche et la démystification de l’origine. J’ai d’abord relu minutieusement l’œuvre publiée du vivant de Nietzsche - en laissant de côté la Wille zur Macht [La Volonté de Puissance]. J’ai ensuite entamé la lecture des fragments posthumes : ceux datant de la rédaction de Die Geburt der Tragödie aus dem Geiste der Musik [La Naissance de la tragédie à partir de l’esprit de la musique (1869-1872)], puis les fragments de 1879 à 1881, qui ont constitué la base de Die Morgenröte [Aurore]. J’ai donc délibérément laissé de côté l’ensemble fragmentaire allant des Unzeitgemässe Betrachtungen [Considérations inactuelles (1872-1876)] à la deuxième partie de Menschliches Allzumenschliches [Humain trop humain (1876-1879)], pensant en effet être tombé sur un os - pour ne pas dire sur l’ossature de mon travail futur - en lisant Die Morgenröte.
Il s’agit de l’aph. 44 : “Origine et signification”, dans lequel Nietzsche souligne : “Mit der Einsicht in den Ursprung nimmt die Bedeutungslosigkeit des Ursprungs zu”

Julien Hervier, désigné par Gallimard pour établir l’édition française d’Aurore, rend cette phrase par : “La compréhension de l’origine réduit l’importance de l’origine.” Donc d’après sa traduction, la saisie rationnelle ou symbolique de l’origine - la compréhension s’effectue en effet de différentes manières, selon le mode d’approche que l’on adopte (religieux, philosophique, poétique ou scientifique) -, ou bien encore, l’analyse critique de son concept en tant que tel, minimise sa valeur énigmatique. Or, il m’a semblé que cette idée était très peu nietzschéenne, pour ne pas dire orientée par une certaine vision positiviste de la pensée de Nietzsche, puisque tout l’effort de ce dernier, à partir d’Aurore - lui-même l’écrit dans l’avant-propos de 1886 - consiste à creuser le sol de la moralité et des catégories de la raison, afin d’y déceler la valeur de vérité qui les détermine, leur origine même.
Certes, Nietzsche annonce, toujours dans cet avant-propos, vouloir par-là “saper les fondements”, soupçonner notre confiance en la moralité. Mais saper les fondements ne signifie pas en diminuer la valeur. Nietzsche ne prétend pas s’attaquer à un petit château de cartes, mais à une “discpline chrétienne de plus de 2000 ans” Il n’envisage pas non plus l’effort immoraliste en tant qu’acte de dénégation de la morale (voir sur ce point l’aphorisme 103), mais comme une démarche menant à la vérité sur la morale, et ainsi, à la valeur suprême qui détermine l’objet “moralité”.
C’est sur ce paradoxe que je me suis longuement arrêté.
Voyant dans cette traduction des propos nietzschéens une contradiction évidente, j’ai délaissé mes premières recherches en ayant à l’esprit une seule problématique : Comment Nietzsche peut-il vouloir démystifier l’origine de la morale, sans reconnaître d’abord que cette origine même possède une valeur (voire une réalité cosmologique) décisive ? Valeur sans laquelle nulle recherche ne serait menée dans le sens d’une telle démystification ?

Je me suis ainsi assigné la tâche de déchiffrer le texte original. En traduisant mot à mot - bêtement -, j’ai lu : “Par l’investigation intellectuelle de l’origine s’accroît la perte de sens de l’origine.” La traduction d’Hervier, reconnue pour être très sérieuse (sinon la plus sérieuse), a pourtant quelque peu déformé le propos nietzschéen. Nietzsche parle d’accroissement [zunehmen = augmenter, intensifier, accroître] de la déperdition du sens de l’origine [Bedeutung(s) - = …(de) la signification ; - losigkeit = déperdition, privation de…], certainement pas de la diminution de son importance. Ainsi résonne en écho l’alarme de Zarathoustra : “Le désert croît…”
Du reste, par “importance”, nous pouvons tout aussi bien entendre une valeur fondée sur une certaine efficacité (l’utilité) ou, plus simplement, le fait que l’origine occupe une place centrale dans les préoccupations spirituelles de l’homme. Pourtant, cette première signification de “l’importance” de l’origine, n’est pas véhiculée par le texte allemand. Nietzsche ne nous parle pas de la valeur d’efficacité de l’idée d’origine, mais des variations de son contenu signifiant selon qu’on croit s’en rapprocher ou s’en éloigner. Le paradoxe sur l’origine, relevé par Nietzsche dans cet aphorisme (dont le titre ne fait aucun doute sur la thèse qu’il y avance), consiste donc en ceci que plus le discours et le symbole paraissent lui devenir adéquats, plus son sens - en tant qu’origine, c’est-à-dire en tant que ce qui est enfoui sous les strates de notre perception de la réalité et du temps - nous échappe.
La vérité ne porte plus de nom.

Du non sens de l’origine et de la volonté de puissance. L’extension du domaine de la connaissance et la saisie symbolique de l’origine de la moralité et du monde sensible, n’entraînent pas une perte de valeur, mais un accroissement de l’ignorance de cette origine. Pour parler vite, plus l’on croit savoir, moins l’on sait. Par conséquent, la recherche de l’origine ne signifie pas que celle-ci perde de l’importance à nos yeux à mesure que nous accroissons notre discours sur elle, bien au contraire ; la désignation de l’origine, en se vidant progressivement de sa signification, acquiert l’importance de ce qui n’est plus pour nous ni déchiffrable, ni signifiable. L’origine y perd sa signification pour gagner en valeur (le Dieu absent en étant la figuration la plus efficace). L’origine redevient sans cesse énigme pour la connaissance, nouveau motif pour une nouvelle recherche. Et c’est ce renouvellement, ce caractère protéiforme de ce qui ne se laisse jamais saisir et qui brouille toujours les pistes, que les Grecs ont imaginé dans la figure divine de Dionysos. L’Un-originel (Ureine) de La Naissance de la tragédie est l’idée métaphysique, rationnelle du symbole “Dionysos”.
L’origine (du monde, de la moralité, de la connaissance,…) possède une valeur d’autant plus grande que nous ne savons pas ce qu’elle est, en dépit du fait que nous avançons dans la recherche et croyons nous en rapprocher. Dionysos, dieu de la liberté absolue, de la métamorphose perpétuelle, de l’unité se démembrant et renaissant éternellement, signifie le non sens de l’origine.
Ainsi, et sur cette base de l’aphorisme 44 de Die Morgenröte [Aurore], on peut soutenir avec Nietzsche que toute connaissance de l’origine est vouée à l’échec, que nulle connaissance (de ce qui échappe sans cesse à la connaissance) n’est possible, sans que celle-ci tombe dans la tautologie de sa propre critique (Kant en est l’illustration parfaite). La pensée de l’hen kaï pan sous-tend toutes les quêtes d’absolu.
Reste, pour se sauver du péril qu’implique cette connaissance sans fin, le recours figuratif aux symboles, à l’interprétation. Les Symboles et les interprétations - poétiques - parviennent en effet à donner tout son sens à l’énigme de l’origine. Et là, on peut en retracer l’histoire.
S’il y a science historique pour Nietzsche, elle n’est qu’en tant que froide considération des enchaînements des faits et des sentiments humains ; rien de plus : ni procès de l’Esprit, ni Providence divine, ni progrès de l’humanité vers un stade supérieur d’évolution et de moralité.
Lorsque Nietzsche parle de volonté de puissance, il ne parle donc plus le langage de la connaissance, mais de l’interprétation. La volonté de puissance n’est pas l’origine ou le fondements métaphysique du réel, mais son symbole philosophique et moral. Rien, dans les catégories de l’esprit humain, ni même dans ses symboles, ne saurait signifier adéquatement l’intuition de l’origine. Certes, l’idée d’ewige Wiederkunft (l’éternel retour) semble conclure au nihilisme absolu, à l’impuissance de toute figuration, de tout symbole, de toute tentative faite pour donne une forme familière à l’étrangeté absolue de l’origine. L’éternité excluant tout commencement dans le temps. Le retour, toute nouveauté, donc toute finalité.
En même temps, la doctrine du Retour s’attache à donner un contenu et une forme à l’intuition de l’origine : cette forme est celle de la volonté de puissance, son contenu, le mode d’être du devenir, la répétition (Wiederkehr).
La volonté de puissance et l’éternel retour ne sont pas des concepts visant à donner un nouveau sens à l’origine. Car c’est justement avec la pleine conscience de la perte de sa signification (la mort de Dieu étant son moment le plus grave) que Nietzsche construit un nouveau type de connaissance.
La volonté de puissance est un voile conceptuel avec lequel Nietzsche, parvenu au summum de l’immoralisme, recouvre la forme morte de l’origine : un linceul posé sur le visage de Dieu. Parce que l’origine a perdu sa signification, et non son importance - l’immoraliste poursuit sa recherche pour faire toute la lumière sur la valeur de cette origine -, l’homme doit se réapproprier le concept le plus à même d’engager sa propre foi et celle des lecteurs dans l’idée que l’origine reste à tout jamais inconnaissable. C’est tout le contraire de l’optimisme positiviste dont certains commentateurs ont gratifié Nietzsche. Le volonté est le concept qui convient le mieux, parce qu’elle caractérise pour la pensée moderne le mouvement du désir, envisagé sous l’angle du libre arbitre. Sous cet angle, le réel est autonome vis-à-vis du destin imposé par la raison humaine. Par la notion de volonté, on comprend tout de suite à quoi Nietzsche veut en venir : penser le monde et l’histoire comme des ruptures perpétuelles de la chaîne des événements. Dans le monde la volonté de puissance, la causalité n’ont aucun sens. Nous ne pouvons conclure qu’à la succession, parler d’un avant et d’un après, jamais d’une cause ou d’un effet.
La volonté implique l’idée de raison. Non pas d’une raison morale qui choisirait d’agir en vue du bien, mais une raison “instrumentale”, optant pour le maximum de bien-être. (Nous aurions tort cependant de penser que la morale se réduit à cela.)

Der Wille zur Macht. Par conséquent, la volonté de puissance est une métaphore visant à préserver la valeur de l’intuition de l’origine, tout en modifiant son sens. C’est ainsi que Nietzsche, après avoir affirmé, avec Dostoïevski, la mort de Dieu, écrira : “Je connais le diable et SES perspectives pour Dieu”. Il ne faut pas entendre cette phrase dans le sens satanique du terme. L’ange déchu n’a pas de pouvoir sur son créateur. En revanche, sa déchéance, qui correspond pour Nietzsche au dévoilement de l’origine pulsionnelle de la moralité et de la connaissance, place l’homme face à la perspective vertigineuse de son irresponsabilité absolue et de la nécessité. J’ai longuement réfléchi à la traduction de l’expression Wille zur Macht : Volonté de puissance signifie en effet, de manière équivoque pour nos esprits latins, une volonté appartenant à la puissance et désirant la puissance, c’est-à-dire, pour refermer le cercle, une puissance se désirant elle-même pour elle-même, donc libre, et ayant pour cela tous les attributs d’une volonté libre. Toutefois, si l’on voulait être complètement fidèle, non seulement à la langue allemande, mais aussi à Nietzsche - qui n’a pas utilisé pour rien l’expression Wille zur Macht -, on devrait utiliser cette formule peu heureuse de volonté tendant à la puissance, puisque “zur” est la contraction de “zu der”, qui signifie “vers” (quelque chose) ou “à” (quelque chose). Je n’irai pas jusqu’à soutenir qu’en traduisant par volonté de puissance, on s’est facilement laissé convaincre du bien fondé de la forme populaire : “les chaussures à ma sœur”. Mais, somme toute, l’emploi de la préposition “de”, qui marque un génitif, entraîne une certaine confusion quant à la nature de cette volonté et de cette puissance.
Pour résoudre le problème, il faut tout d’abord savoir que Nietzsche, dans les aphorismes 18, 39 et 107 de Menschliches Allzumenschliches [Humain trop humain] démontre le caractère fictif de la liberté, de la responsabilité et de la volonté. Toutes les trois sont des actes de foi métaphysiques, nées de l’esprit religieux et de l’ordre politique des premières sociétés. Si bien que, sans la réalité de la volonté, le terme de volonté tendant à la puissance ne peut pas être une vérité, mais seulement un objet de croyance. Pour celui qui ne croit plus qu’au règne éternel de la nécessité, la volonté demeure un vain mot, s’il n’est pas rattaché à cette nécessité. Et c’est ce que veux signifier Nietzsche dans ce passage magnifique de l’aphorisme 107 d’Humain trop humain :
“Se rendre compte de tout cela peut certes causer de profondes souffrances, mais il y a alors une consolation : ces souffrances sont les douleurs d’un enfantement. Le papillon veut percer son cocon, il s’y acharne, le déchire : et le voilà aveuglé, égaré par la lumière inconnue, le règne de la liberté. Certains hommes, capables de pareille tristesse (qu’il doit y en avoir peu !), sont le lieu d’une première tentative qui décidera si l’humanité, maintenant morale, peut se transformer pour devenir une humanité sage. Le soleil d’un nouvel évangile baigne de son premier rayon les plus hautes cimes de l’âme de ces individus : les brouillards s’y condensent, plus opaques que jamais, et l’éclat le plus pur y voisine avec les plus troubles pénombres. Tout est nécessité, dit la nouvelle connaissance : et cette connaissance est elle-même nécessité. Tout est innocence : et la connaissance est la voie qui ouvre à l’esprit l’accès à cette innocence.”

LD, mars 2003.

Wagner ou le masque de la décadence (Essai)

Lionel Duvoy — 3 février 2006

Préface non publiée au Cas Wagner (Paris, Allia, 2007).

Dans la lettre jointe au manuscrit de Der Fall Wagner (1) expédié le 26 juin 1888 à son éditeur, Nietzsche écrit : « Voici quelque chose à imprimer. C’est une sorte de brochure, mais il faut l’envisager autant que possible sous un angle esthétique. Elle traite de la question de l’art : ce qui implique par conséquent que nous ayons dû ne pas nous compromettre avec notre goût personnel. » (2) Compte tenu de la manière dont il y traite du « cas Wagner », Nietzsche ment quelque peu sur la réelle teneur de l’ouvrage et sur sa propre implication en tant que mélomane et compositeur. Car de bout en bout, il y formule ses plus sévères griefs à l’encontre du maestro, en employant un ton si léger et sarcastique, que le livre semble moins philosophique que polémique. Pour s’en épargner la « lecture », au sens nietzschéen du terme, on préférera d’ailleurs s’en tenir aux dates et considérer que Der Fall Wagner, commencé en décembre 1887, et terminé en hâte au mois de mai de l’année suivante, n’est qu’un dernier pied de nez préfigurant la folie dans laquelle Nietzsche sombrera un an plus tard, à Turin (3). Pourtant, à trop considérer ses ricanements comme l’expression pure et simple d’une vésanie galopante, on occulte les racines intellectuelles dont se réclame le philosophe, ses auteurs de prédilection (Horace, Pindare, Juvénal, Leopardi) et son utilisation de l’aphorisme et du mélange pour dénoncer les vices modernes. Soit dit en passant, Richard Wagner, en 1877, avait employé exactement le même procédé pour éloigner de lui son « fils » et « ami » le professeur Nietzsche, et comme l’artiste ne disposait pas encore à ce moment-là de l’argument irréfutable de son aliénation mentale, il s’était contenté du diagnostique que lui confia un jour le médecin du philologue : « un effet de penchants contre nature préfigurant la pédérastie » (4). Nietzsche : PD ! Pardonnez mon lyrisme de mauvais aloi, mais Wagner, bien qu’il n’ait jamais été un grossier personnage, n’en était pas moins profondément vulgaire.

Du reste, ce qui nous importe, c’est que la posture satirique de Nietzsche, son choix de « dire la vérité en riant », reste, du point de vue de cette vulgarité ambiante qui se propage à cette époque dans toute la Prusse (tel l’écho des trompettes et des tambours guerriers de la Walkyrie), sa dernière arme de résistance à l’idéologie wagnérienne et “romantique poourrissante”. En ce sens, Nietzsche mène sa tâche philosophique bien plus loin que les pures réflexions théoriques d’Humain, trop humain et d’Aurore. Toute saine pensée ne peut être auréolée de sainteté. Pour se mutiner, il est besoin de subversion. L’obéissance à la seule raison n’y suffit pas. Et c’est bien à partir de la rupture avec son artiste vénéré Richard Wagner que Nietzsche décide de prendre la tête de la révolte soulevée contre les nouveaux capitaines du navire européen – les esprits du sentimental Rousseau, du vieux Kant, de Hegel l’obscur, de Strauss le philistin, de Schopenhauer le pessimiste, de Schiller l’acteur maudit – en appelant en renfort Descartes, Bayle, Goethe, Händel, Spinoza, Voltaire et Stendhal (5). Son ultime élan philosophique est un coup de marteau asséné sur l’œuf pondu par les penseurs et artistes qui agitaient leurs entonnoirs à la proue de la nef, œuf renfermant, prêt à commettre ses ravages, l’artiste de la décadence par excellence : Richard Wagner.

Ce dernier connaissait – pour l’avoir expérimentée directement lors de leurs conversations privées, à Tribschen - la virulence des critiques de Nietzsche. Il valait mieux l’avoir pour ami. Mais quand le philologue laissa place au rationaliste cynique (au sens profond et grec du terme), à quelqu’un de plus inoffensif en apparence, c’est sans un mot d’explication que Wagner l’écarta, en 1879, de la société de Bayreuth. La riposte vint plus tard, suffisamment longtemps après la rupture, pour que la stupéfaction de Nietzsche soit sublimée dans la satire du Cas Wagner. On peut rire du portrait que Nietzsche y fait du maestro. Mais, comme il nous le dit lui-même, il y « expose un cas, sous couvert d’un grand nombre de badinages, avec lequel il ne faut pourtant pas plaisanter.»(6)

En 1879, Malwida von Meyensbug, l’amie des Wagner, mit en garde Nietzsche contre sa tendance à glisser vers le moralisme : « Je suis certaine, lui écrit-elle, que vous traverserez beaucoup de phases dans votre philosophie. Vous n’êtes pas né pour l’analyse, comme Rée ; il vous faut construire artistiquement, et bien que vous vous dressiez contre la recherche, vous conduirez votre génie comme vous avez su le faire dans la Naissance de la tragédie, mais sans plus aucune métaphysique.»(7) Ne pas chercher, ne pas analyser, ne pas opérer. Se séparer de son ami, Paul Rée, et même, pourquoi pas ? puisqu’il le faut, de Schopenhauer et de sa métaphysique de la volonté. Mais néanmoins, ne pas lâcher le filon du renouveau de l’art tragique et de l’avenir politique de l’Allemagne, placé sous l’égide du membre du consistoire Richard Wagner. C’est en vain que prêcha la wagnérienne, ce qui ne l’empêcha pas, malgré tout, de soutenir Nietzsche contre les attaques de la femme de Richard Wagner, Cosima.

L’on sait pourtant que la réalité historique a plus de force que n’importe quel conseil d’ami, et l’on ne saurait écrire à la manière d’un infirmier de guerre pris sous les feux de l’ennemi quand l’on a retrouvé ses livres et le confort douillet de sa chambre professorale. Vouloir que Nietzsche restât le même que cet infirmier volontaire qui écrivit les grandes lignes de La Naissance de la tragédie sous le coup des stimulations du premier embrasement de l’Europe (8), c’était mal pressentir quel homme se cachait sous la robe noire du professeur. Nietzsche était apatride (depuis 1869). « Monsieur le professeur Nietzsche » - c’est ainsi qu’on l’appelait exclusivement chez les Wagner – n’avait plus d’enracinement national que sa langue natale.
Sans l’influence immédiate du livre de son ami intime Paul Rée, Ursprung der moralischen Empfindungen (Origine des sentiments moraux, 1877), le professeur Nietzsche ne se serait sans doute jamais totalement rendu compte de la vaste mystification des « orgies wagnériennes ». Onze ans après Humain, trop humain (publié en 1878), dédicacé à Voltaire, Nietzsche revient à Horace, à la satura, se réclamant de sa formule : « Quamquam ridentem dicere verum quid vetat ?» (9). Employant le ton de la boutade pour critiquer le compositeur, sans négliger de rappeler qu’il n’est pas seulement le bouffon caricaturé dans les journaux, Nietzsche veut montrer que Wagner est doté de tous les attributs du comédien accompli. Il prend au sérieux le fond obscur de la mythologie personnelle de Wagner. Car derrière les décors de l’opéra, le machiniste s’active, et sous le masque anodin de l’amour courtois, la haine de Wagner grandit. Une haine alimentée, entre autres, par sa femme et dirigée particulièrement contre les Juifs. Il est d’ailleurs étonnant que Nietzsche ne se soit pas attaqué à cette question dans Der Fall Wagner, préférant y disséquer l’artiste en se postant au carrefour de la modernité pour jouer les Juvénal : « Wagner est une névrose » (10) s’écrie-t-il. Wagner est le symptôme du refoulé allemand qui, à l’occasion de la victoire française, remonte à la surface, comme la boue du Rhin. Mais dans cette boue, l’or magique de Wagner n’est qu’une mascarade. Comprendre Wagner nécessite donc d’aller au fond même du wagnérisme.

En 1851, Wagner, alors âgé de trente-huit ans, rédigea ses premières confessions : «Ce fut à la poésie et à la musique que s’attacha avec le plus d’insistance l’ardeur de mon zèle d’imitation (…) Jamais au cours de mes études musicales, l’instinct d’imitation poétique ne m’abandonna tout à fait ; mais il demeurait au second plan et ne contribuait chez moi qu’à la satisfaction plus complète de l’instinct d’imitation musicale.» (11) Autrement dit, Wagner remettait au goût du jour la vieille formule : « L’art imite la nature » - dont l’inanité venait pourtant d’être pointée par Hegel dans ses cours d’esthétique (12)- en remplaçant simplement la « nature » par « l’art ». Le risque étant qu’il se voit taxer de réactionnaire déguisé, Wagner préféra jouer d’une tautologie, se mettant ainsi en règle avec l’historicisme dominant. Puisque l’art imite l’art, la filiation est immédiate : l’art possède une histoire propre, dont la logique est en tout point semblable à celle de la Raison. L’art est identique à la vie humaine, donc pas d’histoire sans art, pas de politique sans art. Wagner couronna même sa théorie en allant jusqu’à la mettre en scène, dans la légende revue et corrigée de Tannhäuser. Dans Sur la représentation du Tannhäuser, communication aux chefs d’orchestre et aux interprètes de cet opéra (13), il écrit : « Tannhäuser ne veut pas revenir en arrière, mais s’élever à la grandeur et au sublime qui viennent de lui être révélés dans le nouveau sentiment qu’il a acquis du monde (…) Ce sentiment, seul maintenant susceptible de répondre à sa sensibilité, s’appelle soudain pour lui « Elisabeth » : passé et avenir se confondent pour lui avec la rapidité de l’éclair, comme en un torrent de feu qui devient, à la nouvelle qu’Elisabeth l’aime, l’étoile scintillante d’une vie nouvelle. » (14) Hormis le fait que l’on ait du mal à concevoir comment un fleuve de feu peut se transformer en étoile scintillante, à moins d’imaginer que toute l’histoire du monde soit absorbée en un seul point, autrement dit, que l’histoire devienne essentiellement anhistorique, il est certain que la solution wagnérienne au problème de l’âme des artistes et de l’œuvre d’art se situe là où personne n’aurait songé à la chercher (à part peut-être les féministes) : dans la femme de l’avenir. Cette femme de l’avenir, qui arrête le temps, donc, finalement, qui n’est autre que la femme éternelle, est une aubaine. Car c’est elle (Cosima) qui le tira d’une vie de foyer morne, pauvre et sans bonheur, pour lui donner l’opportunité de gravir les marches de la gloire.

Wagner est allé piocher dans les sols gelés du Nord quelques sagas pour servir de mythes fondateurs à sa nouvelle germanité : « (…) je prouve ainsi par l’examen et le commentaire raisonnable des phénomènes actuels, le besoin d’une œuvre d’art de l’avenir, sans cesse nouvelle, toujours jeune, appartenant au présent immédiat et rien qu’à lui : laquelle ne saurait être comprise comme un phénomène monumental, mais comme un phénomène reflétant la vie même dans ses moments les plus divers, et se manifestant dans une variété infiniment changeante.» (15) Nul orgasme ne ressemble au précédent ; à chaque fois, la femme à qui nous faisons l’amour incarne la promesse de reprendre notre pied un peu plus tard… Et puisque la vie est le modèle et le mouvement de cette œuvre d’art nouvelle, on ne saurait la critiquer sans se mettre immédiatement à dos les femmes de l’entourage de Wagner – c’est qui se produisit pour Nietzsche –, sans être catalogué parmi les artisans du déclin de l’Allemagne. On comprend mieux ainsi que Richard Wagner ait voulu soumettre la musique à la toute puissance du théâtre – ou, pour reprendre la formule de Nietzsche, aux hystériques jeunes et vieilles. La musique comme moyen, le théâtre comme modèle et la femme hystérique comme fin à satisfaire. Dérouiller l’art en séduisant les femmes, et inversement.
Donc Wagner était un imitateur d’instinct, un animal comédien. Il ne cachait même pas son travers : « J’avais du goût pour jouer la comédie, penchant auquel je satisfaisais chez moi, dans ma chambre, et qui fut favorisé sans doute par les occupations continuelles que ma famille avait au théâtre. » (16) - Lui, qui toujours cependant refusait d’être tenu pour un simple acteur, était quand même obsédé par les moindres détails du jeu de ses chanteurs et la mise en scène de ses opéras. Nietzsche, qui avait d’abord pris fait et cause pour Wagner, déplorait en 1869 que les détracteurs du maestro puissent impunément diffuser des rumeurs sur son histrionisme maladif. C’est Cosima qui nous le dit : « Cet après-midi, visite du professeur Nietzsche, lequel m’a relaté les mensonges ô combien incroyables habituellement répandus et publiés à propos de R. (comme par exemple qu’il se poste devant un miroir et se prend pour une réplique de Goethe et de Schiller -)»(17) Wagner-Orphée, comédien philosophe, missionnaire de Wotan voyant briller dans sa glace la promesse du Walhall. Il avait une fière allure romantique quand il portait son grand chapeau. Nietzsche en fut impressionné le premier jour où il devait le rencontrer. Ce jour là, hélas, il était sorti, oubliant sans doute qu’un admirateur voulait lui baiser la main… Le Walhall de Wagner est là, derrière le miroir. Mais derrière, il y a un monde, celui de l’œuvre savamment élaborée pour servir aux fins propagandistes du renouveau nationaliste et antisémite.
C’est en 1853 que Nietzsche entend pour la première fois la musique de Richard Wagner. Deux années durant, il célèbre, en compagnie de ses amis Gustav Krug (1844-1902) et Wilhelm Pinder (1844-1928), ses premiers petits festivals de musique classique, dans la famille de Gustav, dont le père, « conseiller à la Cour d’Appel de Naumburg, (…) (était) l’un des plus grands connaisseurs de la musique et virtuose qu’il (lui) ait été donné de connaître.(…)» (18) Ce n’est que durant l’hiver 1860-1861 qu’il découvrit et apprit à jouer l’adaptation pour clavier du premier acte de Tristan & Isold. Aucun élément autobiographique ou épistolaire ne nous confirme que Nietzsche ait été soulevé d’un grand enthousiasme. On sait cependant, par sa sœur Elisabeth – qui réussit quand même à se tromper d’année et à surestimer l’intérêt que son grand frère avait à cette époque pour l’œuvre de Wagner -, qu’il joua souvent Tristan : « Durant l’automne 1888, mon frère écrivait dans ses mémoires de jeunesse : “Dès l’instant où il y eut une adaptation pour clavier du Tristan, je devins wagnérien.” Mais je crois que ce fut pour mon frère plus précoce, et que le Tristan poussa ses sentiments jusqu’à un certain point d’ébullition. Je me souviens que les vacances de l’automne 1862 furent employées par mon frère et son ami Gustav, à jouer ce morceau de piano du matin au soir. Et comme le père de Gustav rendait un culte sans frein à la musique classique, ces orgies wagnériennes furent célébrées chez nous.» (19) En réalité, Nietzsche apprit à jouer le premier acte de Tristan & Isold en 1860. Quant aux orgies, elles avaient le caractère de sévères répétitions.

On ne peut donc pas dire d’emblée que Nietzsche soit devenu compositeur grâce à la musique de Wagner. Ce serait occulter ses propres considérations sur la musique baroque et romantique. Mieux, l’événement crucial qui l’amena à composer s’était produit en 1854 : « Je m’étais rendu, écrit-il, à l’église de la ville, le jour de l’Ascension, pour y entendre le chœur sublime du Messie : l’Alléluia ! (…) Je pris aussitôt la ferme résolution de composer quelque chose d’approchant. Immédiatement après la messe, je me mis à l’œuvre en me réjouissant puérilement de chacun des nouveaux accords qui retentissait sous mes doigts. Du reste, comme je persévérais durant des années, je gagnais toujours plus à répéter cet assemblage de notes inscrites sur ma première partition. (…) Je nourrissais avec cela une haine inextinguible pour toute musique moderne, pour tout ce qui n’est pas classique. » (20) Cette dernière phrase (que je souligne) sonne à nos oreilles comme l’aveu d’un repenti qui n’a pas encore péché contre ses principes. Haydn, Bach, Händel, Mozart, Beethoven, Schubert et Mendelssohn se révèlent à lui comme les piliers de la musique allemande. Entre 1854 et 1865, il compose ainsi plus d’une centaine de morceaux (21), continuant parallèlement à se passionner pour les matières académiques (histoire, géographie, grec, latin, français, hébreu, …) et à écrire des poèmes, des lieder (La mort d’Ermanarich, …), des fragments de tragédie, etc., son dessein restant de devenir un homme universel. Que Nietzsche eût pu croire que Wagner était un tel homme, un modèle de formation, cela ne fait aucun doute. Mais qu’il ait construit véritablement une œuvre d’art universelle, cela, Nietzsche le lui refuse. Car Wagner, durant ses années d’infortune parisiennes, et avant de faire « dans des conditions épouvantables, une traversée de quatre semaines qui (le) jeta sur les côtes de Norvège » (22), en avait déjà détruit la possibilité en inventant son concept d’œuvre d’art de l’avenir.

En janvier 1865, Nietzsche prit subitement la décision de ne plus composer, en partie à cause d’un certain Brambach, directeur musical de la ville de Bonn, qui lui conseilla de prendre des cours de solfège avant d’écrire (23). Qui plus est, Nietzsche venait de rompre avec sa tradition familiale en choisissant de ne pas étudier la théologie. Ni maître de chœur, ni pasteur, il serait philologue. Comme pour confirmer sa décision radicale de changer de voie, il consacra sa nouvelle vie de laïque en perpétrant le crime le plus institué qui soit : il passa une soirée dans un bordel de Cologne. La portée de ce crime, pour la conscience extrêmement morale de Nietzsche, nous éclaire non seulement sur les raisons de sa misogynie, mais aussi sur le fait qu’il ait été d’emblée convaincu par le sublime message de Richard Wagner : l’avenir de l’homme réside dans la femme de l’avenir, celle que l’on n’a pas encore mise dans son lit… « Ce qui me plaît chez Wagner est identique à ce qui me plaît chez Schopenhauer, le souffle éthique, le parfum faustien, la croix, la mort et la tombe.» (24)

La femme et la mort. Faust et Schopenhauer. Lucifer et Jésus. Ce qui plaît chez Wagner, c’est précisément cette ambivalence, ce que les idéalistes allemands aimèrent à nommer pompeusement une « synthèse » (autant dire une purée). La femme, pas celle que l’on épouse en première noce et que l’on abandonne pour fuir « les ennuis écœurants d’un ménage sans fortune » (25), mais celle qui nous est promise, éternelle, qui n’existe pas encore, celle qui est « - pour tout dire en un mot : la Femme de l’avenir. » (26)

Et Nietzsche, plein d’un juvénile enthousiasme, d’écrire : « (…) Que de libertés avons-nous déjà conquises en musique grâce à RW ! nous aurions bien le droit de la prendre en poésie ! Finalement : la poésie est la seule à parler puissamment au cœur ! – (…) » (27) La liberté gagnée grâce à Wagner - peut-on le dire sans ambiguïté ? - ne s’est pas simplement arrêtée à la musique. Elle a infiltré toutes les parties du navire, jusqu’à la moralité qu’elle prétend défendre par le fer et l’enthousiasme amoureux de la masse. A cette voie, Nietzsche oppose son propre langage, sans musique, sublimant même son propre instinct musical en écrivant la rapsodie prophétique en quatre chants d’Also sprach Zarathustra (1883-1885). Richard Strauss en achèvera la partition le 24 août 1896 et dirigera la première le 27 novembre de la même année. De cet événement, Nietzsche ignorera à peu près tout. Réduit à ne plus jouer pour sa mère que le rôle de «patient du cœur» (28), et pour Elisabeth, sa sœur, celui de liant pour la soupe idéologique que l’on commençait à servir, aussi bien dans les milieux cultivés allemands que dans les brasseries enfumées, Nietzsche ne pourra ni cautionner ni corriger les libertés prises dans l’interprétation, tant musicale que politique, de son œuvre.

Voici les ingrédients de cette nouvelle idéologie allemande : anthroposophie naissante de Rudolph Steiner (29) agrémentée d’un peu de spiritisme à la Blavatski - culte modifié d’Ouroboros - théories aryennes - végétarisme et Walhall à la sauce wagnérienne. Pour Rudolph Steiner, pas de commentaire. Il profitera d’une des seules entrevues qu’il ait pu avoir avec Nietzsche, déjà passablement atteint par la maladie mentale, pour tenter de le recruter et lui adresser le billet type de son organisation : « Wer möchtest Du wohl sein, wenn nicht Du ? » Peine perdue : « Friedrich Nietzsche vor dem Wahnsinn » (30) . - Quant aux thèse aryennes, ce sont la sœur de Nietzsche et feu son mari Bernhard Förster (1843-1889), marié à Elisabeth en 1885, qui entrent en scène. Herr Förster, avec qui Nietzsche avait eu des rapports cordiaux, se révèla bien vite faire partie de la phalange la plus extrême de l’antisémitisme. Förster était apparu, dès 1880, sur les libelles propagandistes des partis d’extrême-droite, entouré de six comparses illustrant le slogan : « Eine deutsche Sieben / Die die Juden nicht lieben » (31). Et pour savoir dans quelle estime Nietzsche tenait son beau-frère, il faut se rapporter au genre de lettres qu’il adressait à sa sœur, au moment même où les antisémites cherchaient à rentrer dans les bonnes grâces de celui qui leur servait sur un plateau le mythe du Surhumain (32). Toutefois, Nietzsche fut bien en relation constante avec bon nombres d’antisémites notoires, dont (je vous le donne en mille) Richard et Cosima Wagner, les plus fameux et les plus radicaux. Comment expliquer cela ?

Nietzsche avait, à n’en pas douter, un sens aigu du patriotisme (hérité de ses parents et de sa lecture de Hölderlin). Mais surtout, Nietzsche aimait Wagner comme son père « séraphique ». Ce fut lui, d’ailleurs, qui déclara le premier sa flamme à Wagner, qu’il considérait comme incarnant tout à la fois « Schopenhauer et Goethe, Eschyle et Pindare » (33). Wagner est la quintessence de ce qui se faisait alors de plus insidieux en matière politique. Son œuvre est une quête du Graal pour la rédemption du peuple allemand ; à l’arrière-plan, le pangermanisme s’appuie sur la guerre ouverte contre les Juifs. L’art de Wagner est au centre de la politique, la religion, au fondement de son art. La totalité est totalisée. Plus l’Etat sera esthétique, éclatant, plus il sentira l’encens et le mysticisme boutiquier, plus la masse suivra et obéira. Cela, c’est Nietzsche qui le voit et qui, le premier, met en garde ses contemporains. Wagner donne ses lettres de noblesse à la manipulation de masse par l’enthousiasme et la fascination, par les gammes chromatiques qui vous donnent l’impression de monter et de descendre aussi facilement qu’un oiseau, à l’utilisation fracassante des cuivres et des percussions qui vous invitent à la guerre. Nietzsche a pu y fantasmer à son aise, se sentant comme « chez lui » - dans son « Heimat ».

Début 1869, alors qu’il vient d’assister à la première des Maîtres chanteurs de Nürnberg à Dresde (le 28 janvier), il écrit : « Dieu sait que je dois avoir dans ma chair une dose conséquente de musicalité ; car j’ai eu durant tout ce temps-là la plus puissante impression d’être soudain dans ma patrie, comme chez moi, et ma singulière agitation m’est alors apparue comme un brouillard lointain dont je m’extirpais peu à peu. Mais à présent, c’est une brume plus profonde, plus épaisse qui est sur le point de m’envahir.» (34) Effectivement, Wagner embrume l’esprit de ceux qui s’exaltent en entendant sa musique et surtout, clé de l’effet, qui contemplent ses mises en scène. N’est-ce pas cet emploi démesuré de tous les archaïsmes sacrés au profit d’une nouvelle dimension politique (théorisée dans Etat et Religion, 1867), l’appel de Wagner au culte de l’Art sacré, qui séduisent et gênent à la fois le philologue ? En 1875 (un an avant l’inauguration du théâtre de Bayreuth), Nietzsche ne donne-t-il pas des cours sur la religion grecque, n’ayant pour l’écouter que deux élèves ? Ou plutôt trois, puisque Richard Wagner est là, à l’arrière-plan, qui dicte l’orientation des thèses nietzschéennes et qui profite de l’érudition exceptionnelle du jeune homme pour fabriquer les arguments scientifiques de ses conceptions politiques (Religion et Art, 1880) ?

Que la clique wagnérienne ait voulu rallier Nietzsche à l’activisme des Bayreuther Blätter, le gagner à la cause antisémite et pangermaniste, celui-ci s’en sera toujours défendu, préférant voler au-dessus de la foule des propagandistes imbéciles. Ses éloges et ses attaques ont toujours été résolument isolées parmi les écrits des adeptes. Il n’est qu’à voir comment, dès le mois de février 1869, il qualifie les rédacteurs de la gazette wagnérienne en question : « Récemment, j’ai mis quelque peu en avant mes vues sur la musique de l’avenir, etc. et je me trouve à présent fort pressé par ses partisans. Ils souhaitent en effet que je contribue littérairement à leurs intérêts, mais je n’ai, pour ma part, aucune envie de caqueter en public comme une poule ; il y a de plus que Messieurs mes frères in wagnero sont bien trop bêtes et que leur écriture est à vomir. Ce qui fait qu’ils restent fondamentalement et totalement éloignés d’un tel génie, et qu’ils n’ont d’yeux que pour sonder la surface, non la profondeur. D’où cette infamie dont l’Ecole s’enorgueillit, que le progrès de la musique consisterait en ces choses que Wagner jette ça et là sur la scène. Nul parmi ces bougres n’est suffisamment mûr pour Oper und Drama »(35). Mais ne sont-ils pas dans le vrai tous ces imbéciles ? N’ont-ils pas bien compris Wagner ? N’est-ce pas la scène qui compte, et non la musique ? L’image, et non le son ? Le son comme instrument, et non comme fin en soi ? Si Nietzsche se sentait être un « homme posthume », c’est bel et bien pour cette raison qu’il réalisait assez tard son aveuglement, mais qu’ainsi, il pouvait mûrir suffisamment longtemps la vérité de ce qu’il avait à dire.

Donc, qui est vraiment Richard Wagner ? Et d’ailleurs, son nom ne serait-il pas plutôt Giuseppe Balsamo, Comte de Cagliostro ? (36) Revenu le charlatan ? Wagner parvient, comme le Comte et médecin de l’occulte, à étendre ses prérogatives jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir. Richard décide de ne faire jouer son Parzifal que sur la scène de Bayreuth, dans « mon théâtre » écrit-il dans une lettre à l’impresario Angelo Neumann datée du 16 octobre 1881, Richard obtient que Louis II de Bavière fasse déprogrammer tous ses opéras à Munich (37). Richard exige pour son œuvre « un véritable “Théâtre Wagner”, un “Bühnen Weih (38) Theater” - ambulant (…) » (39), Richard inaugure Bayreuth. Louis II va jusqu’à édicter un décret interdisant que l’on joue Wagner ailleurs qu’à Bayreuth. Wagner, où l’artiste du pouvoir, qui se vante auprès de Nietzsche d’être l’éminence grise du « roitelet » : « Dimanche matin, dans ma petite cellule [de Tribschen] avec vue dégagée sur le Vierwaldstätter et le Rigi, j’ai parcouru les manuscrits que Wagner m’a prêtés, d’étranges nouvelles datant de son premier passage à Paris (40), des pensées philosophiques et des esquisses de drames, mais surtout un exposé profondément intelligent destiné et adressé à son « jeune ami », le roi de Bavière, pour lui apporter quelques précisions sur les idées de Wagner dans Etat et Religion. » (41)

Mais Wagner, pour ceux qui le défendent encore, avait de bonnes intentions… Ne désirait-il pas en effet ardemment sauver Le Hollandais Volant, condamné à errer sur l’Océan, en le mariant à une femme qui se sacrifierait entièrement au sinistre fantôme ? (42) Mais écoutons plutôt parler l’artiste : « Le christianisme, qui n’a pas de patrie terrestre, incarna ce trait dans la figure du Juif errant : cet éternel voyageur, toujours sans but et sans joie, condamné à une vie pire que la mort, où ne fleurit aucun espoir de rédemption terrestre. (…) Il aspire, tout comme Ahasvérus, au terme de ses souffrances, à la mort ; mais le Hollandais peut obtenir cette délivrance, interdite au Juif errant, par – une femme, qui se sacrifie par amour pour lui ; (…) »

Mais oui ! Il est bien connu que le Juif n’a pas la chance de rencontrer la femme wagnérienne, puisque celle-ci, par définition, est antisémite… Toujours est-il que Le Hollandais Volant – dont le thème était revenu en mémoire à Wagner après son aventure norvégienne - n’est qu’une formule pour exprimer sa propre rédemption : il s’agit d’un message destiné aux prétendantes qui doivent, pour convenir au maestro, remplir la condition sine qua non de ressentir quelque aversion pour les Juifs.

Dans Le XIXème siècle à travers les âges (43), Philippe Muray nous donne un élément supplémentaire pour comprendre Wagner. Richard ne prend pas de gants quand il parle à ses « amis » plus intimes : « (…) Une lettre adressée par Richard Wagner à Ernst von Weber, président de la ligue antivivisectionniste, auquel il conseille d’utiliser envers les bourreaux d’animaux les mêmes procédés qu’envers les Juifs : « Il serait excellent, par exemple, de faire peur aux Juifs, eux qui, de jour en jour, se conduisent de manière plus insolente. De même, il faut faire peur à messieurs les vivisectionnistes ; il faudrait que tout simplement ils craignent pour leur vie et qu’ils croient voir devant eux le peuple, armé de matraques et de cravaches. » » On sait bien à quelle école était Hitler. Certains osent dire : à l’école de la vie, de la rue ; mais en réalité, cette école n’est autre que celle de la conscience allemande, enivrée de bière et larmoyante en entendant les accords de la Walkyrie.

Tout devient évident si l’on complète par cette tirade de Sachs (dans Les Maîtres Chanteurs de Nürnberg) : « Si le Saint Empire romain part en fumée / Il nous restera encore le Saint Art allemand ».

Mais que Wagner soit un défenseur de la dignité animale n’implique pas qu’il ait d’emblée adopté le régime alimentaire qui s’impose. Richard Wagner, mangeur de légumes et buveur de lait ? A mille lieues… Je note en passant que Nietzsche, qui fut si souvent victime de la duplicité de Wagner, sait de quoi il parle en affirmant que Wagner n’est rien d’autre que le Cagliostro de la modernité. Un jour qu’il passait ses congés de fin de semaine à Tribschen, Nietzsche refusa poliment de manger la viande cuisinée par Cosima. Il eut beau protester « que c’était pour des raisons éthiques qu’il ne mangerait plus de chair animale, etc., Wagner rétorqua que notre existence tout entière est un compromis que l’on ne peut expier qu’en faisant quelque chose de bien pour améliorer notre condition. Se contenter de boire du lait ne compense pas le manque de viande, et fait devenir ascète. Pour faire quelque chose de bon sous notre climat, nous avons besoin d’une nourriture riche. Là, le Pr. donna raison à R., mais il resta cependant campé sur ses positions d’abstinent, ce dont R. s’irrita. » (44) La vie est, pour Wagner, un compromis. Le mot est lâché. Sous les oripeaux moralisateurs du chantre de l’Amour, se cache en fait un homme qui accepte – sans mauvaise conscience – que ses valeurs suprêmes soient amputées au nom du besoin. C’est bien connu, la nécessité biologique fait loi, or obéir à la loi est toujours une attitude morale. De Wagner, et même de Luther, aux théories racistes nazies, on retrouve cet élément récurrent tout à fait particulier à la conscience allemande : la terreur d’avoir faim et soif. “Langweile ist Hunger” (44 bis) ou le problème de l’identité allemande ramené à l’estomac et à la digestion, bien loin du souffle oriental… L’ennui ou l’absence de mastication ; l’ennui ou les heures qui s’écoulent entre les repas… Ainsi mâche-t-on les mots de l’autre côté du Rhin, non pour les exprimer, mais pour les avaler, les sentir vivre en soi, à l’intérieur de soi, pour tuer l’ennui et conjurer le vide. L’art n’a-t-il pas la même vocation ?

Comprend-on alors pourquoi Nietzsche se changea peu à peu en défenseur de l’absolue probité intellectuelle, au risque de devenir l’advocatus diaboli et de renier sa langue mère au nom du style français et méditerranéen ? Au fond, ce qui plaît à Wagner, c’est l’art de la casuistique. Quand il soutient un combat quelconque, rien ne lui empêche de garder pour d’autres l’opinion qui l’arrange. Quand il exploite le mythe de Parzifal, il raille l’œuvre monumentale de Chrétien de Troye (45). Il est antisémite, méprisant et tellement sûr de son génie qu’il sait que sa musique aura une force à l’avenir. On a de quoi se demander si le fait que Wagner soit encore aujourd’hui programmé, à Paris et ailleurs, n’est pas une provocation. Ce serait plutôt une suite logique de la folie contemporaine, qui ne voit de bénéfice pour elle que dans l’exaltation des nerfs et l’abrutissement de la conscience. Olivier Py l’a bien compris, qui s’est récemment amusé à retourner le sens du message wagnérien comme seul un nietzschéen peut le faire.

Les liens déjà profonds que Nietzsche et Wagner avaient tissés depuis 1868, allaient se resserrer un peu plus encore par la suite. En 1872, Wagner écrit par exemple à Nietzsche : « A dire vrai, vous êtes, selon mon épouse, l’unique cadeau que m’ait fait la vie : fort heureusement, il y a aussi Fidi (46) ; mais il manque, entre lui et moi, un maillon que vous êtes le seul à pouvoir former, en quelque sorte celui qui lie le fils au petit-fils. Je n’éprouve aucune crainte concernant Fidi, mais pour vous, je me fais du soucis, dans la même mesure que je pourrais m’en faire pour Fidi. Un soucis vulgairement bourgeois : j’aimerais vous voir retrouver votre santé habituelle. » (47) Par Wagner, Nietzsche allait pouvoir conquérir un vaste cercle de lecteurs, profitant de la célébrité du dramaturge en Europe. Et effectivement, la quatrième et dernière partie des Untzeitgemässe Betrachtungen (Considérations inactuelles) signe son premier succès de librairie. L’année suivante, la traduction en français de Marie Baumgartner sera distribuée dans les principales capitales européennes : Paris, Turin, Florence, Rome, Saint-Pétersbourg et Londres (48). Rien à voir avec le peu d’exemplaires vendus de La Naissance de la tragédie (49) et la version française de la troisième Considération inactuelle, Schopenhauer als Erzieher (Schopenhauer comme éducateur), pour laquelle Baumgartner ne trouva même pas d’éditeur. Réciproquement, l’œuvre wagnérienne y trouve son compte. Nietzsche justifie esthétiquement le dessein « sacré » de Bayreuth et lui donne une caution religieuse en rattachant l’art de l’avenir à l’universalité du culte dionysiaque. Les sources grecques et latines, les cultes à mystères, Dionysos-Wagner et Bakkhos-Nietzsche, le dieu et le prêtre d’une religion pratiquée comme à son origine, c’est-à-dire théâtralement. « La croyance que les dieux sont visibles parmi les hommes, dans toutes les activités et les affaires humaines où ne jaillit que ça et là l’éclair du divin et du surhumain, est beaucoup plus ancienne que l’idole à forme humaine .» (50) Wagner est bel et bien un dieu pour Nietzsche. N’est-on pas en droit, quand on est philologue, de considérer que la foi des Anciens conserve quelque valeur, qu’elle n’est pas si barbare et qu’elle renferme une promesse d’avenir ? Cette sorte de syncrétisme entre la science des textes anciens, la sagesse religieuse des Grecs et la musique de Wagner est pratiquement le seul fondement de leur amitié. Une base fragile, cependant, qui s’effondrera subitement quand Nietzsche prendra connaissance des l’acerbe critique wagnérienne d’Humain trop humain.

Nietzsche ignore sans doute les vraies raisons de cette attaque : une certaine jalousie à l’égard de Paul Rée, avec qui celui-ci s’est depuis peu lié d’amitié, mais aussi la haine que Cosima Wagner - comme il se doit -, nourrit à l’égards des Juifs. Cosima, l’ange messager de Richard, celle qui avait fait le pont entre le professeur et l’artiste, qui avait caressé Nietzsche dans le sens du poil en le persuadant qu’il trouverait en Wagner son Homère en chair et en os, décide tout à coup de mettre un terme à leurs relations. Un an après la parution d’Humain, trop humain, sentant son influence se dégrader, Cosima accuse Nietzsche de prendre part, malgré lui, au « complot juif » : « Je n’ai pas lu le livre (51) de Nietzsche. (…) Un processus que j’avais déjà depuis longtemps vu venir, et que j’avais combattu de toutes mes modestes forces, vient de se déclencher chez l’auteur. Nombreux sont ceux qui ont collaboré à ce triste livre ! Et finalement, Israël s’y est incrusté sous la figure très lisse et très fraîche d’un Dr Rée en quelque sorte séduit et asservi à Nietzsche, mais qui, en vérité, est en train de le duper ; c’est la relation, en petit, entre Judée et Germanie (…). Malwida (52), de son côté, nie absolument la mauvaise influence du Dr Rée, qu’elle a beaucoup apprécié (…). Elle me prie aussi de ne pas rejeter Nietzsche, mais pour chaque phrase que j’ai lue, j’ai un commentaire à faire, et je sais que c’est ici le Mal qui a remporté la victoire. » (53) A cela, on pourrait répondre avec Nietzsche : « Das Weib lernt hassen, in dem Maasse, in dem es zu bezaubern – verlernt. » (54)

A partir de là, tout s’enchaîne : « Les derniers mots que W. m’ait écrits se trouvent dans un bel exemplaire dédicacé de Parzifal : « A mon très cher ami Friedrich Nietzsche. Richard Wagner, membre du Consistoire ». Exactement au même moment, mon livre, que je lui avais envoyé, lui tombait entre les mains : Menschliches Allzumenschliches – et de cette façon, tout était clair, et tout était fini. » (55) Etrange réaction des Wagner, quand on sait les risques pris par Nietzsche pour défendre Richard. La Naissance de la tragédie avait quand-même valu à Nietzsche la mise au ban de l’université, à la suite du succès remporté par le pamphlet de Wilamowitz-Möllendorff, Zukunftphilologie ! eine Erwidrung auf Friedrich Nietzsche (Philologie de l’avenir ! Réplique à Friedrich Nietzsche, avr. 1872).

De 1869 – leur première rencontre ayant eut lieu un an plus tôt, à Leipzig – à 1872, Nietzsche avait partagé l’intimité des Wagner et passé la majorité de ses fins de semaine à Tribschen. Il vivait pour et par Richard Wagner. Mais le moment était venu d’écarter le philosophe devenu trop gênant, non pas à cause de son « immoralisme » - ce que prétendront pourtant les Wagner qui, nécessité vitale faisant loi, devaient à tout prix défendre les valeurs allemandes pour continuer à remplir les caisses de Bayreuth -, mais parce que depuis peu, Nietzsche fréquentait un Juif. C’est donc à Paul Rée qu’il faut rendre hommage d’avoir tiré Nietzsche des griffes de Wagner.

En juin 1877, de Rosenlauibad, Nietzsche avait écrit à Paul Rée : « J’ai pris avec moi 3 livres pour me rendre dans cet endroit que vous pouvez contempler sur la carte postale : une nouveauté de Mark Twain, l’américain (dont je préfère la naïveté à celle des Allemands), Les Lois de Platon, et Vous, mon cher ami » (56) : Der Ursprung der moralischen Empfindungen (L’origine des sentiments moraux), paru en décembre 1876. Oui, c’est à Paul Rée qu’il faut rendre hommage d’avoir su montrer à Nietzsche la voie de la philosophie et de devenir ce qu’il était : l’œil immoraliste de la bonne conscience européenne, le critique impartial du mensonge de la culture allemande, l’homme véridique du XIXè siècle.

La relation idéologique de Nietzsche à Wagner prend définitivement fin en 1878. Dix ans d’amitié, qui ne furent que servitude au couple formé par Richard et Cosima. La révélation de l’imposture wagnérienne est consécutive du rejet de l’idéalisme et de la célébration de l’esprit des Lumières. Nous ferions bien aujourd’hui d’accepter la leçon de Nietzsche et comme lui, de nous élever contre Wagner et tout ce que cache son nom.

Lionel Duvoy,

novembre 2005.

Notes :
1) Commencé en décembre 1887 et publié à la fin du mois de septembre 1888 sous le titre : Der Fall Wagner / Ein Musikanten-Problem / von / Friedrich Nietzsche / Leipzig / Verlag von Constantin Georg Naumann / 1888.
2) KSB 8, 1052, p.342.
3) Nietzsche contra Wagner, paraît au mois de février 1889. Nietzsche est alors interné depuis décembre 1888 à la clinique universitaire psychiatrique de Iéna.
4) Lettre de Richard Wagner à Hans von Wolzogen, du mardi 23 octobre 1877, in Curt von Westernhagen, Richard Wagner. Sein Werk, sein Wesen, seine Welt, Zürich, 1956, pp. 527-529. La veille de cette déclaration (le lundi 22 octobre), Cosima Wagner envoyait sa dernière lettre à Nietzsche.
5) Contre Rousseau, Kant et Schopenhauer, voir les fragments posthumes de l’automne 1887 in KSA 12, fgts. 9[146], 9[169], 9[178], 9[184], 9[185]. Sur l’importance de Voltaire, de Goethe, de Händel et de Spinoza, cf. KSA 12, fgts. 9[176], 9[178], 9[179], 9[180], 9[182], 9[184], 9[185].
6) Der Fall Wagner, Avant-propos.
7) M. v. Meyensbug à Nietzsche, juin 1878, in KGB II, 6, 2, 1083, pp. 899-900.
8) Nietzsche commença à rédiger Die Geburt der Tragödie aus dem Geiste der Musik autour du samedi 27 août 1870, alors qu’il servait en qualité d’infirmier « sous les remparts de Metz ». Cf. KSA 6, pp. 309-310.
9) « Qu’est-ce qui nous empêche de dire la vérité en riant ? »
10) Der Fall Wagner, 3.
11) Richard Wagner, Mes Œuvres, choix de textes trad. par J. Prod’homme, Paris, Corrêa, 1941, pp. 22-23.
12) Cf. G.W.F. Hegel, Leçons d’esthétique (1835), Introduction.
13) Communication écrite du 14 au 24 août 1852, pour la revue musicale de Brendel, imprimée à Zurich et directement adressée aux théâtres par Wagner. In Richard Wagner, Op. cit., pp.152-184.
14) Richard Wagner, Op. cit., p.174.
15) Ibid., pp. 67-68
16) Ibid., p.22.
17) Cf. Cosima Wagner, Die Tagebücher 1869 - 1883 (I) , Hg. von M. Gregor-Dellin & D. Mack, München, 1977. Journée du 13 novembre 1869.
18) BAW 1, pp.12-13.
19) Élisabeth Förster-Nietzsche, Das Leben Friedrich Nietzsche’s, Leipzig, 1925, pp. 135-136.
20) 25 mai 1854, BAW 1, p.18.
21) Entre 1854 et 1865, Nietzsche ne compose pas moins de 130 pièces pour clavier, chœur et orchestre, dont une œuvre conséquente : le Weihnachts-Oratorium.
22) Richard Wagner, Op. cit., p. 36.
23) En janvier 1865, Nietzsche soumit en effet à Brambach les Lieder qu’il avait composé entre novembre et décembre 1864. Pour Noël 1864, il en offrit trois, à sa mère, à Elisabeth et aux Deussen. Cf. la lettre à sa mère datée de la fin février 1865, in KSB 2, 460, p.40.
24) Octobre 1868 in KSB 2, 591, p.322.
25) Richard Wagner, Op. cit., p. 30.
26) Ibid., p. 48.
27) KSA 11, 25 [172], printemps 1884.
28) Dans une lettre datée du vendredi 16 octobre 1896, le lendemain de l’anniversaire de Nietzsche, sa mère écrit à Adalbert Oehler : « Notre patient du cœur n’était pas dans son bon jour, et pourtant, nous avons surtout été heureux de l’avoir avec nous (…) » (in G.U. Gabel & C.H. Jagenberg hgg., Der entmünidgte Philosoph. Briefe von Franziska Nietzsche an Adalbert Oehler aus den Jahren 1889-1897, Hürth, 1994). Franziska Nietzsche décédera le mardi 20 avril 1897.
29) Rudolf Steiner (1861-1925) rendit visite à Nietzsche en février ou mars 1897, à Weimar. Il devint par la même occasion le professeur privé de philosophie de la sœur de Nietzsche. Auteur d’une biographie (Friedrich Nietzsche. Ein Kämpfer gegen seine Zeit, Weimar, Felber, 1895), il élaborera une doctrine pédagogique pompeusement appelée « anthroposophie » (Die Erziehung des Kindes vom Gesichtpunkte der Geisteswissenschaft, 1907), qui fera école dès 1919 (ouverture de la première institution steinerienne, à Waldorf) pour entrer définitivement dans les mœurs en Suisse romande.
30) « Qui aimerais-tu vraiment être si ce n’est toi ? / Friedrich Nietzsche avant la folie. » (8 février 1892, Archiv der R. Steiner-Nahclassverwaltung).
31) « Un jeu de sept Allemands / Qui n’aiment pas les juifs ». En 1883-1884, Förster consacre tout son temps à la fondation d’une colonie aryenne au Paraguay, baptisée (ironie du sort) : La Nueva Germania (Die Neue Germania) ; peut-être à l’instigation d’Elisabeth Förster-Nietzsche, qui n’ignorait pas que son frère avait fondé, le 25 juillet 1861, la revue pluridisciplinaire intitulée Germania en compagnie de ses deux amis mélomanes, Gustav Krug (1844-1902) et Wilhelm Pinder (1844-1928).
32) Avec une douce ironie d’abord, Nietzsche exhorte sa sœur à délaisser son projet de colonie aryenne au Paraguay. Le dimanche 7 février 1886, il lui écrit : « [Si ta proposition] d’instruire ton frère totalement incompétent et ton commissionnaire Fritz, sur l’Européen imperfectible et l’anti-antisémite, devait servir de quelque manière que ce soit à Monsieur ton mari (…), je veux bien marcher dans les pas de Mademoiselle Alwinchen [servante des Förster, et plus tard de la mère de Nietzsche] et te prier instamment de faire de moi, entre autres et sous certaines conditions, un fondateur sud-américain : avec cette clause stricte de ne pas voir nommer ce petit morceau de terre Friedrichsland ou Bois-Friedrich (car je n’aimerai ni « y mourir ni y être enterré »), mais Lamaland – en souvenir du surnom que je t’ai donné. Pour être plus sérieux : je t’enverrai là-bas tout ce que je possède si cela peut t’aider à revenir au plus vite. Au fond, tous les gens qui te connaissent vraiment et qui t’aiment, sont d’avis qu’il te serait cent fois préférable de t’épargner une telle expérience. (…) Dans l’ensemble, je vais bien, ça peut aller, mais une mélancolie singulièrement lancinante m’envahit chaque jour, en particulier le soir, - toujours pour cette même raison que la Lama est en train de s’enfuir et de rejeter toute la tradition de son frère. (…) nous ne nous réjouirons plus jamais des mêmes choses. » (Lettre du 7 fév. 1886, KSB 7, 669, pp.147-148) En décembre 1887, Nietzsche, ne voyant aucun changement dans l’attitude d’Elisabeth, durcit le ton et lance une attaque bien plus explicite contre elle et son mari : « Ces satanés coquins d’antisémites ne doivent pas toucher à mon idéal ! ! J’ai déjà assez souffert de ce que notre nom soit mêlé à cette mouvance à cause de ton mariage ! Tu as, durant ces 6 dernières années, perdu tout bon sens et toute raison. Ô Seigneur… comme cela m’est pénible ! » (KSB 8, 968, p.219) Et de s’en confier à sa mère, d’un ton désespéré cette fois : « Ce parti a pourri à ma suite mon éditeur, ma réputation, ma sœur, mes amis – rien ne répugne plus à mes tendances que cet enchaînement du nom de Nietzsche à celui d’antisémites tels qu’E. Dühring : il ne faut donc pas me tenir rigueur d’employer la légitime défense. Je mettrai violemment à la porte de chez moi quiconque me soupçonnera sur ce point. » (KSB 8, 967, pp.219-220)
33) Voir la lettre à Erwin Rohde du 29 août 1869 in KSB 3, 28, p.52.
34) KSB 2, 625, pp. 378-379.
35) KSB 2, 625, p. 378. Le 10 septembre 1878, Nietzsche se désabonne de la revue.
36) Voir aussi Ecce Homo, Der Fall Wagner, 1.
37) Lettre du 28 septembre 1880 à Louis II de Bavière in Richard Wagner, Op. cit., pp. 276-277.
38) Sacré. Bayreuth recevra l’appellation de Bühnenfestspielhaus (théâtre du festival scénique).
39) Ibid., p. 278.
40) En 1841.
41) Dimanche 1er août 1869 in KSB 3, 20, pp. 37-38.
42) Richard Wagner, Op. cit., pp.46-47.
43) Philippe Muray, Le XIXème siècle à travers les âges, Paris, Denoël, 1984 ; Gallimard/Tel, 1999, p.397.
44) Note du dimanche 19 septembre 1869 in Cosima Wagner, Die Tagebücher 1869-1883 (I), Hg. von M. Gregor-Dellin & D. Mack, München, 1976-77. Nietzsche changera par la suite son opinion sur le végétarisme, ce dont témoigne une lettre à Gersdorff : « (…) Mais pourquoi, pour parler avec Goethe, en faire « un article de religion » ? » (in KSB 3, 32, pp.59-60).
44 bis) “L’ennui est faim“, Novalis, Der enzyklopädische Entwurf (1798-1799).
45) Lettre à Madame Wesendonck, du 30 mai 1859 in Richard Wagner, Op. cit., p. 274-275.
46) Surnom du fils de Richard et de Cosima Wagner, Siegfried (né en 1869, mort en 1930), qui sera chef d’orchestre et compositeur à la suite de son père.
47) Lettre de Richard Wagner à Nietzsche du lundi 24 juin 1872, in KSB 4, 233, p.16.
48) “Richard Wagner à Bayreuth / par Frédéric Nietzsche /professeur de philologie classique à l’université de Bâle / traduit par Marie Baumgartner avec l’autorisation de l’auteur / Schloss-Chemnitz / Ernest Schmeitzner libraire-éditeur / Paris, Sandoz & Fischbacher / Turin (Florence, Rome), Ermanno Loescher / Saint Pétersbourg, H. Schmitzdorff (G.Roettger), Librairie impériale / Londres, F. Wohlauer / 1877.
49) Au sous-titre de 1872, qui fait implicitement référence à l’œuvre de Wagner, Nietzsche substituera l’intitulé « Griechenthum und Pessimismus » dans l’édition de 1886. Imprimé à 800 exemplaires, au lieu des 1000 prévus, La Naissance de la tragédie ne fut vendue qu’à 625 exemplaires entre janvier 1872 et le 1er août 1878, date de la deuxième édition. A cet égard, Richard Wagner à Bayreuth est un succès sans précédent : les éditions Naumann écouleront 700 exemplaires en peu de temps et en imprimeront 800 de plus. En août 1886, E.W. Fritzsch reprend les invendus de la deuxième impression - 768 au total – et lance la deuxième édition effective au mois d’octobre 1892 (500 exemplaires invendus en 1893). Cf. Friedrich Nietzsche, Chronik in Bildern und Texten, München-Wien, Carl Hanser Verlag/DTV, 2000, pp. 256-257 & p.368.
50) Der Gottesdienst der Griechen (Le service divin des Grecs), cours prononcés à Bâle durant le semestre d’hiver 1875-1876, in Nietzsche’s Werke, Bd. XIX, 3, Abteilung, “Philologica”, 3, Leipzig, Alfred Kröner Vlg., 1913 – traduction, introduction et notes par Emmanuel Cattin, L’Herne, 1992, p.137.
51) Humain, trop humain.
52) Malwida von Meyensbug.
53) Lettre de Cosima Wagner du 9 mai 1879 à Maris von Schleinitz, in KSA 15, pp. 83-84.
54) « La femme apprend à haïr ce qu’elle n’arrive plus à séduire.» in Jenseits von Gut undBöse, IV,Sprüche und Zwichenspiele, § 84.
55) Juillet 1882, in KSB 6, 269, p.229.
56) Lundi 25 juin 1877, in KSB 5, 627, p. 246.

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