F. NIETZSCHE - Liberté de la Volonté et Fatum
La liberté de la volonté n’est en soi rien d’autre que la liberté de la pensée ; elle est en quelque sorte aussi limitée que la liberté de penser. La pensée ne peut pas franchir l’horizon du cercle des idées, cependant que le cercle des idées repose sur les opinions acquises ; il peut croître et s’élever tandis qu’elles s’élargissent, sans pour cela passer les frontières définies par la boîte cranienne. La liberté de la volonté est également capable de s’accroître jusqu’au même point extrême, à l’intérieur de ces limites, mais reste cependant absolue. Il en va autrement lorsque la volonté est mise en œuvre ; le pouvoir nous y est fatalement attribué. –
Puisque le fatum apparaît à l’être humain dans le miroir de sa propre nature, la liberté de la volonté individuelle et le fatum individuel se développent en s’affrontant. Nous découvrons que le peuple qui croit à une forme de fatum se distingue par la force et la fermeté du vouloir, et qu’à l’inverse, les femmes et les hommes qui laissent aller les choses d’après la maxime chrét. intéprétée à l’envers, selon laquelle « Dieu a tout bien établi », se laissent conduire par les circonstances d’une manière quelque peu mesquine.
« Soumission à Dieu » et « humilité » ne sont souvent rien de plus que les couvertures revêtues par les poltrons tremblants pour s’opposer avec fermeté au destin.
Mais si le fatum apparaît comme une limite déterminante encore plus puissante que la libre volonté, deux choses doivent nous rester en mémoire, la première étant que le fatum n’est qu’un concept abstrait, une force sans matière, qu’il n’existe pour l’individu qu’un fatum individuel, que le fatum n’est autre qu’une chaîne d’événements, que l’homme, dans la mesure où il agit, et crée par-là ses propres événements, détermine son propre fatum, que surtout les événements, tels que l’homme les rencontre, sont provoqué par lui-même, consciemment ou inconsciemment, et doivent lui arriver. Cependant, l’activité humaine ne commence pas seulement à la naissance, mais déjà dans l’embryon et, peut-être – qui pourrait ici en décider ? – chez les parents et les grands-parents. Vous tous qui croyez à l’immortalité de l’âme, il vous faut aussi croire à sa préexistence si vous ne voulez pas la laisser se développer à partir de quelque mortelle immortalité, et de cette façon, il vous faut également croire à l’existence de l’âme, si tant est que vous ne vouliez pas voir cette dernière voltiger dans les airs jusqu’à ce qu’elle soit de nouveau entée au corps. L’Hindou affirme : le fatum n’est rien moins que les actions que nous avons commises dans les états antérieurs de notre être actuel.
A partir de quoi contestera-t-on que nos actions ont de toute éternité été déjà conscientes ? En avançant l’argument d’une conscience non encore développée chez l’enfant ? N’est-il pas mieux d’affirmer que nos actes restent constamment liés à notre conscience ? Emmerson dit aussi :
Toujours la pensée est unie
A la chose qui se manifeste comme son expression.
Un son peut-il seulement nous apaiser quand nous ne disposons pas en nous d’une corde correspondante ? Pour le dire autrement : notre cerveau pourrait-il recevoir une impression s’il ne possèdait pas à cet effet une faculté d’assimilation ?
La libre volonté n’est également qu’une abstraction et signifie la faculté d’agir consciemment, tandis que nous entendons par fatum le principe qui gouverne nos actions inconscientes. Les actions en soi et pour soi manifestent toujours avec elles l’activité de l’âme, une tension de la volonté que nous n’avons même pas encore besoin de saisir comme objet. De même que pour nos actions inconscientes, nos actions conscientes peuvent très bien être gouvernés par les stimuli, quoique de façon moindre. On dit souvent, quand on a réussi dans son action : j’ai fait cela par hasard. Cette opinion n’a pas besoin d’être tout le temps vraie. Même si nous n’en remarquons rien avec le regard de l’esprit, l’activité de l’âme se poursuit sans perdre d’intensité.
De la même manière, nous voyons bien qu’en fermant les yeux après avoir baigné dans la clarté du soleil, ce dernier ne brille plus. Mais son action sur nous, la stimulation de sa lumière, sa douce chaleur ne s’interrompent pas, même si nous ne le percevons plus avec nos sens.
En outre, si nous considérons que l’action inconsciente n’a pas seulement pour essence d’être gouvernée par des impressions reçues, alors disparaît pour nous la différence de taille entre le fatum et la libre volonté, les deux notions se dissolvant dans l’idée d’individualité.
Plus les êtres s’éloignent du monde inorganique, plus la culture se développe, et plus l’individualité se dessine, plus ses propriétés se multiplient. Que sont l’automatisme, l’énergie interne et les impressions extérieures sinon la liberté de la volonté et le fatum ?
Dans la liberté de la volonté se trouve pour l’individu le principe d’isolement, la séparation d’avec le Tout, l’absence absolue de limites ; pourtant, le fatum replace toujours l’homme dans sa relation organique avec la croissance globale et, tandis qu’il tend à le maîtriser, le contraint à déployer ses libres forces de résistance ; l’absence de fatum, la liberté absolue de la volonté changerait l’homme en Dieu, et le principe fataliste, en automate.
Ceci n’est pas un commentaire : je souhaite savoir en quoi consiste votre édition des fragments sur l’éternel retour : s’agit-il d’un choix effectué dans l’ensemble des fragments, ou dans les fragments d’une période précise, ou dans une autre édition des fragments (j’ai appris qu’il existe en italien, par exemple, une édition à part pour les fragments posthumes), etc.
Pour vous dire tout, et excusez si c’est un peu à côté de votre blog, je dispose d’à peu près tous les principaux livres achevés de l’homme à la moustache, n’ai pas l’aisance pour l’achat des oeuvres complètes, et cherche le meilleur moyen de me pourvoir du plus de fragments posthumes possibles en évitant doublons et déficits budgétaires - cela explique les questions ci-dessus.
Merci et heureuse suite à vous.
DO
Commentaire par ornombre — 9 janvier 2007 @ 15:17
Mon anthologie couvre les années 1881 à 1889, date à laquelle plus rien de cohérent n’est produit par Nietzsche.
Il va sans dire que les chercheurs (P. D’Iorio entre autres, qui a spécialement étudié la conception nietzschéenne de l’éternel retour) n’y trouveront rien de neuf, si ce n’est peut-être l’accent que j’y mets sur la logique absolue de la conclusion de Nietzsche : Tout revient et tout est déjà revenu, tout reviendra une infinité de fois. C’est à cela que la raison, pour être fidèle aux principes qu’elle a patiemment élaborés au cours de l’histoire occidentale, doit se rendre.
C’est bien en ce sens que l’éternel retour constitue le nouveau poids, et même le poids le plus lourd à supporter pour l’Occident. Le rationalisme triomphe en Nietzsche d’avoir atteint sa limite : triomphe héroïque, tragique, puisqu’il signe la chute et la fin de la raison.
Alors qu’on veuille y voir un tournant comme Heidegger, ou le début de l’ère postmoderne, peu importe : j’y vois pour ma part tout autre chose que ce que la philosophie heideggerienne, en redescendant au niveau de l’Etre par l’échelle très solide de Saint Thomas, de la foi et de l’angoisse chrétienne, a voulu déduire de Nietzsche.
J’y vois le retour à l’origine, au hieros logos. La doctrine (Lehre) est prononciation de l’incommunicable. Nietzsche est grand pour cela. Il a dit ce que Bach, dans sa musique parfaite, a su communiquer aux auditeurs du culte réformé. Lui seul sans doute, dans toute la cohérence de sa pensée, a su faire passer la musique céleste - et à tort nommée baroque - de Bach et de Händel dans l’écriture.
Je vous recommande naturellement de posséder ce petit livre, car il n’est pas de moi, mais me fut dicté en un moment de cette solitude essentielle qui oblige les êtres à se mettre au travail…
Je vous recommande aussi la lecture de la Vision dionysiaque de Monde qui a été publiée pour la première fois en français (Trad. JL Backès) dans le volume I* des Ecrits Posthumes de Nietzsche (Gallimard, 1969). Ma traduction a pour but de tracer les portées d’une partition sur laquelle écriture et musique ne font qu’une.
Cordialement
Lionel Duvoy.
Commentaire par Lionel Duvoy — 12 janvier 2007 @ 12:21