Le blog de Lionel Duvoy

F. NIETZSCHE - Liberté de la Volonté et Fatum

Lionel Duvoy — 9 novembre 2006

La liberté de la volonté n’est en soi rien d’autre que la liberté de la pensée ; elle est en quelque sorte aussi limitée que la liberté de penser. La pensée ne peut pas franchir l’horizon du cercle des idées, cependant que le cercle des idées repose sur les opinions acquises ; il peut croître et s’élever tandis qu’elles s’élargissent, sans pour cela passer les frontières définies par la boîte cranienne. La liberté de la volonté est également capable de s’accroître jusqu’au même point extrême, à l’intérieur de ces limites, mais reste cependant absolue. Il en va autrement lorsque la volonté est mise en œuvre ; le pouvoir nous y est fatalement attribué. –
Puisque le fatum apparaît à l’être humain dans le miroir de sa propre nature, la liberté de la volonté individuelle et le fatum individuel se développent en s’affrontant. Nous découvrons que le peuple qui croit à une forme de fatum se distingue par la force et la fermeté du vouloir, et qu’à l’inverse, les femmes et les hommes qui laissent aller les choses d’après la maxime chrét. intéprétée à l’envers, selon laquelle « Dieu a tout bien établi », se laissent conduire par les circonstances d’une manière quelque peu mesquine.
« Soumission à Dieu » et « humilité » ne sont souvent rien de plus que les couvertures revêtues par les poltrons tremblants pour s’opposer avec fermeté au destin.
Mais si le fatum apparaît comme une limite déterminante encore plus puissante que la libre volonté, deux choses doivent nous rester en mémoire, la première étant que le fatum n’est qu’un concept abstrait, une force sans matière, qu’il n’existe pour l’individu qu’un fatum individuel, que le fatum n’est autre qu’une chaîne d’événements, que l’homme, dans la mesure où il agit, et crée par-là ses propres événements, détermine son propre fatum, que surtout les événements, tels que l’homme les rencontre, sont provoqué par lui-même, consciemment ou inconsciemment, et doivent lui arriver. Cependant, l’activité humaine ne commence pas seulement à la naissance, mais déjà dans l’embryon et, peut-être – qui pourrait ici en décider ? – chez les parents et les grands-parents. Vous tous qui croyez à l’immortalité de l’âme, il vous faut aussi croire à sa préexistence si vous ne voulez pas la laisser se développer à partir de quelque mortelle immortalité, et de cette façon, il vous faut également croire à l’existence de l’âme, si tant est que vous ne vouliez pas voir cette dernière voltiger dans les airs jusqu’à ce qu’elle soit de nouveau entée au corps. L’Hindou affirme : le fatum n’est rien moins que les actions que nous avons commises dans les états antérieurs de notre être actuel.
A partir de quoi contestera-t-on que nos actions ont de toute éternité été déjà conscientes ? En avançant l’argument d’une conscience non encore développée chez l’enfant ? N’est-il pas mieux d’affirmer que nos actes restent constamment liés à notre conscience ? Emmerson dit aussi :
Toujours la pensée est unie
A la chose qui se manifeste comme son expression.

Un son peut-il seulement nous apaiser quand nous ne disposons pas en nous d’une corde correspondante ? Pour le dire autrement : notre cerveau pourrait-il recevoir une impression s’il ne possèdait pas à cet effet une faculté d’assimilation ?
La libre volonté n’est également qu’une abstraction et signifie la faculté d’agir consciemment, tandis que nous entendons par fatum le principe qui gouverne nos actions inconscientes. Les actions en soi et pour soi manifestent toujours avec elles l’activité de l’âme, une tension de la volonté que nous n’avons même pas encore besoin de saisir comme objet. De même que pour nos actions inconscientes, nos actions conscientes peuvent très bien être gouvernés par les stimuli, quoique de façon moindre. On dit souvent, quand on a réussi dans son action : j’ai fait cela par hasard. Cette opinion n’a pas besoin d’être tout le temps vraie. Même si nous n’en remarquons rien avec le regard de l’esprit, l’activité de l’âme se poursuit sans perdre d’intensité.
De la même manière, nous voyons bien qu’en fermant les yeux après avoir baigné dans la clarté du soleil, ce dernier ne brille plus. Mais son action sur nous, la stimulation de sa lumière, sa douce chaleur ne s’interrompent pas, même si nous ne le percevons plus avec nos sens.
En outre, si nous considérons que l’action inconsciente n’a pas seulement pour essence d’être gouvernée par des impressions reçues, alors disparaît pour nous la différence de taille entre le fatum et la libre volonté, les deux notions se dissolvant dans l’idée d’individualité.
Plus les êtres s’éloignent du monde inorganique, plus la culture se développe, et plus l’individualité se dessine, plus ses propriétés se multiplient. Que sont l’automatisme, l’énergie interne et les impressions extérieures sinon la liberté de la volonté et le fatum ?
Dans la liberté de la volonté se trouve pour l’individu le principe d’isolement, la séparation d’avec le Tout, l’absence absolue de limites ; pourtant, le fatum replace toujours l’homme dans sa relation organique avec la croissance globale et, tandis qu’il tend à le maîtriser, le contraint à déployer ses libres forces de résistance ; l’absence de fatum, la liberté absolue de la volonté changerait l’homme en Dieu, et le principe fataliste, en automate.

fou

Lionel Duvoy — 16 juin 2006

Un fou entre chaque jour dans la boutique pour apporter des nouvelles de Dieu.
Un fou nanti, croyez moi, est le plus malheureux des hommes.
“Bonne jour dis-je… oui.. moui…, bonne jour, comme cela sonne bien n’est-ce pas ? mmh.. mmh… saviez-vous cela ? Comment allez-vous ? Bien pour moi-même. J’ai passé quelques heures sur In-ter-net. A chercher… A chercherir…. mmh… moui. Saviez-vous que les pyramides de Gizeh renfermaient un sercret sur la vie extraterrestre et que les autorités égyptiennes cherchent en ce moment à le cacher ? Le chercheur qui émet cette hypothèse dit aussi qu’il y aura tsunami le… attendez 1 + 2 + 3 + 4 + 5 + 6 égale… non 1 + 2 + 3 + 4 + 5 + 6 +7. Mais je ne sais pas vraiment s’il faut partir de un ou de deux… disons le 21 ou 22 je crois. Grande destruction… Mais nous allons empêcher ça… Vous savez, si je n’étais que le petit Christ, le nazaréen circoncis, je n’aurais pas été assez puissant pour m’y opposer… non ! oui ! je suis plus que le Christ vivant. Je suis Christ, le christ cosmique… Comme un oeuf, vous savez n’est-ce pas ? Le jaune… le blanc… Jésus de Nazareth est le blanc… je suis le jaune… ne sont pas miscibles… ”

Aujourd’hui même, dans l’après-midi, Christos est venu tenter sa chance. “J’aurais besoin de 80 euros pour assister à un concert international et dormir à l’hôtel. J’irai en limousine, cela s’entend, naturellement. 80 euros seraient bien suffisants… Mes chauffeurs n’y voient nul inconvénient - à ce que je les paye en liquide, cela s’entend, n’est-ce pas ? Saviez-vous au fond ? Napoléon n’a d’ailleurs pas grand besoin de se justifier sur ce point précis, puisqu’il commande Austerlitz… Ah Austerlitz, juché sur mon cheval, tricorne sur tête (Paris, 1848), lançant le haro sur l’ennemi… Austerlitz est beau. Belle ville. Belle région. Belle plaine aussi. Je m’en souviens comme d’un hier. Et plus encore peut-être serait-ce alors … ”
La partronne tend la somme au long maigre qui s’empresse de fourrer les billets dans sa poche.
Au lieu d’un merci, l’homme fixe une longue minute son regard sur elle et profère à son égard toutes les insanités du monde.

“Faudra-t-il que je vous l’enfonce dans le crâne… à… à… à coup de haccchhhhe - à coup de hache ?! JE suis Napoléon Buonaparté ! Comme lui-même le fut ! Mais va-t-il falloir que je vous l’enfonce à coup de hache !!! Et je ne vous dois rien, tous autant que vous êtes, les yeux rivés sur vos écrans à vous occuper de petites choses ! Et vous de me méprisez ! Ah ça… vous ignorez tout du véridique ésotérisme, ésotérisme ! Et vous prétendez tout savoir !!! Mais vous n’êtes rien qu’une poussière qu’ion balayera le temps venu ! ………”" ….____ ) ° ) === “‘’(((é({{{{ ‘- ………………………………………………………………………
Bonnejour.”

Lionel Duvoy — 20 février 2006

*

NIETZSCHE est un penseur glosé, mâché et ruminé, boudé par une frange de la philosophie et encensé par les écrivains, qui trouvent en lui l’alliance possible entre la rigueur classique de la lettre et la témérité intellectuelle. Jamais pourtant on ne parvient à lire son œuvre sans la figer sur le scénario de sa lente descente aux enfers. Sa biographie pique les poètes dans leur curiosité. Ils y retrouvent sans doute le modèle de leur idéal : sa vie cosmopolite, sa prétendue maladie vénérienne, ses accointances avec Wagner, puis son attachement définitif au rationalisme des Lumières, sa révolte critique contre l’idéologie progressiste et démocratique du XIXème siècle et enfin, paradoxe et dernier refuge contre le pessimisme, son enfermement dans la tour de la folie.

Il y en a parmi les philosophes que ses professions de foi enragées rebutent. Pour s’innocenter d’une mauvaise conscience imaginaire, ils clament : “Nous ne sommes pas nietzschéens”, mais font peu d’efforts pour le lire au-delà (ou en deçà) du cadre que les manuels scolaires assignent à son œuvre, à savoir celui du nihilisme dont on nous rabat sans cesse les oreilles et dont on saurait bien gré à la mémoire de Nietzsche qu’elle en porte l’entière responsabilité.

Ceci dit, dans le même temps, Heidegger se promène incognito, dans son nuage métaphysique, libre comme l’air et - pauvre bougre…-, injustement attaqué pour avoir mis du zèle à appliquer les lois nazies visant à débarrasser l’enseignement de toute trace de judéité. Il y a peu, j’entendais encore quelqu’un dire à la radio : “Il ne savait pas. Il s’est trompé.” C’était Michel Haar je crois. Mais nous resservir le vieux mythe du philosophe distrait qui se casse la gueule dans un trou parce qu’il a trop regardé le ciel, cela ne suffit plus à me convaincre que c’est par faute de goût qu’Heidegger portait la salopette bavaroise et la moustache carrée. On a tout lieu de croire que l’esprit de pesanteur incarné par le Kobold du Zarathoustra de Nietzsche est une puissante préfiguration du petit bonhomme de Messkirch.

Il fallait quand même un peu s’en douter, le processus a désormais gagné la psychanalyse. “Cette fois-ci, mettons Freud de côté ; revenons un peu à Nietzsche, au contempteur de la métaphysique. Oublions Marx un court instant ; et reparlons d’Heidegger”. Il semble que la danse des théologiens de l’Etre autour des enragés de l’esprit voudrait conjurer le péril que ces derniers font courir à l’harmonie mentale des citoyens. Freud est devenu gênant parce qu’il pointe du doigt l’origine pulsionnelle des complexes idéologiques. Les démagogues détestent que l’on tourne en ridicule leur tendance à absorber tous les antagonismes. Or, Freud fait précisément partie de ces empêcheurs de tourner en rond ; tout comme Nietzsche. On aime pouvoir penser que le plus démocrate des révolutionnaires (Marx) et le plus élitiste des cosmopolites (Nietzsche) aillent main dans la main, réconciliés autour du maître Autel de l’histoire : l’Etre suprême de l’économie mondialisée, son expression littéraire en la personne de Philippe Sollers… “Nous continuons à porter Karl Marx, Heidegger et Sartre dans notre cœur, certes pas pour ce qu’ils ont activement participé à la justification du totalitarisme, ô non… mais parce qu’ils avaient la qualité, que l’on prise par-dessus tout dans nos sociétés modernes, de s’innocenter eux-mêmes de leurs propres erreurs, en ne faisant que reconnaître celles-ci publiquement; lors de confessions audiovisuelles.” Ce sont les mêmes, soit dit en passant, qui viendront ensuite déplorer les mises scènes de confessionnal à la télévision (Loft Story et autres méchantes images modernes). Démocrite aurait plutôt préconisé de “cacher son ignorance”, mais ces Messieurs ne sont pas suffisamment idéalistes pour cela… Nietzsche a écrit qu’il ne suffit pas d’avoir “tardivement le courage de ce que l’on sait” (1) pour être sauvé. Il faut encore avoir surmonté ce que l’on a cru savoir, ce qui, hélas, contreviendrait au principe de fidélité…

(1) Automne 1887, 9[123].

Sur Laurent Evrard

Lionel Duvoy — 13 février 2006

Je dois beaucoup à Laurent Evrard. Non pas qu’il m’ait mis sur la voie, mais parce qu’il m’a offert de travailler avec lui et Martin Arnold durant deux années, dans une librairie qui compte parmi les plus prestigieuses d’Europe. L’action offensive qu’il mène sans relâche sur le terrain de la littérature a pu parfois être qualifiée d’extrémiste. Un certain milieu boutiquier et bien (mal) pensant de l’édition s’est même fait une mode de le consacrer ayatollah de la littérature française. Il est vrai que son fondamentalisme littéraire se refusera toujours à laisser l’écriture véhiculée par la culture de masse des grands fabricants de papier, polluer la démarche des lecteurs sincères et amoureux de l’esprit. François Bon, qui achète ses livres chez Laurent, a bien voulu publier sur son site (www.remue.net) un essai d’analyse du premier roman qu’il a publié en mai 2003, chez Léo Scheer : Brûlante / une idylle, que j’avais écrit sous le coup de l’émulation qui nous animait quand nous nous fréquentions. J’avais alors eu en main les premières esquisses de l’oeuvre, parues sous le nom de Projectiles dans la revue Ligne éditée par Léo Scheer. J’avais ensuite eu loisir d’en relire le manuscrit avant qu’il ne l’envoie chez son éditeur.
Cette époque dorée est passée. L’âge aidant, je sais que nous nous retrouverons un jour sous des auspices bien différents, plus mûrs sans doute. S’il est des démons, au sens où Goethe et Heine l’entendaient, Laurent Evrard en est un.

Présentation de François Bon. “Etre libraire, c’est forcément un rapport complexe à l’écriture. On n’aborde pas ce métier sans une projection personnelle de la chose écrite, projection passionnée, et un vécu de cette passion de l’écriture par ce que les autres vous en offrent, objets livres dont on vous demande d’être seulement le médiateur.
Etre libraire, c’est construire la réception d’un livre, organiser qu’un auteur soit, longtemps avant les orgues sociales qui le désignent tel. C’est accepter les contre-courants, c’est aussi un métier physique, cartons de livre, un métier qui suppose les négociations entre banquier et comptable, la gestion d’un stock dont nous, auteurs, à force de les inspecter du sud au nord de la France, savons bien comment il est le portrait véritable du maître des lieux.
J’habite à Tours, la librairie Le Livre, fondée par Martin Arnold et Laurent Evrard, est un poumon. Savoir, dans les vicissitudes des jours, qu’on y trouvera l’échappée, la résistance, mais aussi le pur plaisir. Un libraire, c’est celui qui met dans la main du visiteur le livre inattendu. La librairie de ma ville est à contre-courant du temps, et j’en connais qui viennent de loin pour s’y fournir: oui, il y a TOUT Artaud, TOUT Bataille, TOUT Blanchot, Laurent et Martin s’en font un paradigme. Le rayon poésie, le rayon philosophie, sont comme des malles à trésor, où l’actualité des tables n’intervient qu’en dialogue.
On trouve la totalité du fonds Corti, et je n’aurais pas lu nombre de livres si je n’avais pas eu cette première occasion de les y respirer. Quand Claude-Louis Combet ou Leslie Kaplan, ou Jean-Christophe Bailly, sont accueillis à Tours, jamais moins de 80 à 120 personnes pour les y accueillir, et c’est cela aussi, le travail du libraire.
Donc, je dédie ce texte à tous mes amis libraires de France (et Paris), mais juste pour dire que bien évidemment il est plus difficile à un libraire (ou à un bibliothécaire, ou à un enseignant, mais plus à un libraire), le dimanche, ou dans telle semaine volée, de franchir la frontière, se débarrasser si on peut de ce qu’on porte en permance d’analyse et regard sur l’écriture des autres, et affronter sa propre aventure.
L’amitié n’aidant pas à lire, merci à Lionel Duvoy, jeune philosophe (livre sur Nietzche bientôt à paraître) de m’avoir remplacé pour dire la surprise qu’a été ce livre publié, très loin au-delà de ce que la discussion, de si loin engagée, avec Laurent, aurait pu me faire supposer, sachant sa vénération pour Roger Laporte, pour Maurice Blanchot et quelques-uns de ce pays, de fidélité dans l’écriture: cette trahison, qui vous place devant le fait accompli brutal de votre propre écriture, est un des vecteurs permanents de l’initiation.

François Bon”

A propos de Brûlante, une idylle

Pour qu’un premier livre donne lieu à interprétation – et non simplement à un descriptif «clinique» de son auteur (vois l’article paru dans le Matricule des Anges) - c’est que par la langue, le poète est parvenu à porter haut la blessure. Peu importe qu’elle soit celle de l’amour ou du deuil. Ou plutôt, il importe au premier chef que de cette blessure, quelle qu’elle soit, l’écrivain réussisse à tirer la parole qui lui convient ; un monde fondé sur la syntaxe et le rythme d’une phrase sans discontinuité (sans autre ponctuation que le point-virgule), puisque elle signifierait, contre le dessein de l’auteur, que la passion fût surmontée avant même de commencer à écrire.

«[…] du moment où il eut compris son étrange affection, il cessa de jouer un rôle dans le monde, il ne voulait plus devenir que son propre vertige, tu me désespères d’exister, lui avait-elle dit froidement, la dernière nuit (il en tremblait de la savoir dernière, comme d’une lâcheté), de ce que je veux faire, garde-toi sauf (hors de ma vue), comme ça, aussi sec, sans rien d’autre, pour mettre un point final, te dire non (lui, passait du rire aux larmes, il connaissait le froid de la terre, le mou, l’insignifiance, son ombre nulle, la sienne propre) (le milieu était hostile à contraindre les vivants : l’endroit plein toute cette foule dos bras épaules visages inconnus comment traverser recoins bleu jaune lumière violente face, elle, chevelure dénouée, pour y arriver vire de bord après s’être voûté encore deux trois mètres glisse fend la foule jusqu’à elle distraite abandonnée un peu en retrait une minute une seconde tant de choses à lui dire avant, il voulut prendre son bras avec douceur, si faiblement qu’elle n’eut aucun mal à le repousser, c’est en effet ce qu’elle fit (tu vois bien), il ne s’agit que de ça, le reste est ironie […] »

La foule, ou l’espace chaotique construit sur la langue courante des corps et des visages, sans que les mots n’y aient pourtant le poids que leur confère la passion. La passion, un feu, certes, mais un feu lourd comme le plomb une fois que la brûlure est donnée ; un feu descendant hors de la foule, dans l’intimité d’une chambre noire, à l’inverse du mouvement naturel que l’air imprime au feu.

« […] à tout bien considérer, on s’enfonce toujours plus avant dans le plus bas des mondes, quel que soit le mal qu’on se donne d’entrée de jeu, pensant à tout ce qu’il faut faire ce serait aller encore trop loin, même le peu qu’il y aurait à y parcourir […] »

L’ambiance du monde devenue insupportable, son souffle – les paroles de la foule -, sans commune mesure avec celles de la poésie qui s’échine, contre la majorité, à éduquer la brûlure pour éviter la consomption de la Parole. Au lieu du silence des affects, la phrase de Laurent Evrard se renouvelle et surmonte le poids de la brûlure, sans l’aide du feu naturel de l’amour qui devrait au contraire élever l’amant, le conduire à prendre possession de cette parole commune - pour être de ce monde – mais qui, contre son attente, l’isole un peu plus de la foule et du temps communs. C’est par cet isolement même que la parole de la foule disparaît inexorablement et laisse place à l’individualité pure du visage, lieu corporel des signes qui suspendent la parole.

« […] il y a deux nuits ou simplement hier, la nuit d’avant, pour autant que se souvienne, des mots rien, se souvient d’abord d’un visage, que rien n’avait pu empêcher, tel était ce qui avait eu lieu visible, l’éclat perçu, premier instant un visage la nuit à fleur de vie, minuit finissant, elle est venue de loin les yeux plutôt grands, elle s’est assise face avant par simple torsion, la femme était devant lui et le regardait […]»

Peut-être est-ce cela le mystère de la femme, celle par qui la Parole disparaît, L’Eve première transgressant l’interdit d’Elohim et mangeant la pomme de l’arbre : non pas l’arbre, mais son fruit, dont elle n’a pas reconnu, par innocence, qu’il provenait d’un seul et même autre Verbe, celui du monde, de la foule des hommes contrainte de se vêtir, de la puissance. Le silence de la femme terrorisant, effroyable quand il se met à parler avec les yeux, les reins et la chevelure. Une terreur menant au désespoir, rien d’un Verbe originel, rien d’une vérité recouverte par le voile des âges ou de la matière, aucun espoir d’échapper à la décomposition commencée à la naissance du monde.

« La langue est cendre, […] rien d’immémorial, aucun sens à éclairer, à controuver, comment nommer les choses, du reste comment pouvoir y prétendre, l’illusion s’estompe, l’élan se brise il y a un pourrissement, nous vivons dans un pourrissoir, avec lambeaux chiffons et cadavres, une lente macération, les corps sont bus, nous sommes récusés ; […] »

Sans l’aide de l’impulsion amoureuse, réduit à vivre le sentiment dans le souvenir – une idylle en somme -, c’est par la remémoration des images, des moments d’intensité passionnelle, que peut être reforgé un ressort d’élévation. Aussi n’est-ce pas sans effort, sans torsion du corps et de la tête, de la langue surtout, que le poète met sur pied son propre Verbe amoureux.

«[…] alors commencer à faire du bruit, danser, avec les feuilles et les vibrations de l’air […] »

Et inversement, faire de la parade d’amour une danse.

« […] s’étourdir, transformer le son en mouvement […] »

Premièrement, écouter le Verbe du monde pour accomplir la métamorphose du corps - du corps brûlé au corps aimant, s’élevant en épousant les flammes -, devenir élément igné : feuille, peau,… mais deuxièmement, adopter les vertus du bois vert, se tordre sans se rompre, résister,

« […] avancer sans ambages, arracher la conque, briser le tympan, parler à tort et à travers, casser les oreilles du monde, et s’agiter, pour ce faire, de vivre tel
dans l’agitation et dans le bruit de ce
monde dont tu parles
pour s’y tenir et non pas qu’à moitié, tant plus encore, dur à crier, mon corps et moi, je suis vivant – l’épaule-jeté du corps, le cousu main de la peau, l’éraflé et la râpure, le creux et la grande ouverte, la crasse et la salinité, tout ce que je veux toucher et goûter (il pensait) – supposerait d’être un homme de ressources, qui chercherait plutôt l’endurance que l’esquive, disposant de certaines qualités élastiques, pour en ressortir, et d’un corps saillant, j’ai un corps aminci et flexible il avait dit, je veux tenir, n’est aucun si puissant qui pourrait dire s’il se peut que je tienne, il n’est rien qui garantisse la tenue même d’un corps aminci et flexible, je n’ai pas de quoi dire que je vais tenir – ce que le sort a d’affreux, il pensait, tout infiable, qui peut se fier – ne se remettre à aucun autre pour m’aider, dire, trouver de quoi dire seul sans aucun […] »

Au point où la Parole elle-même doit être isolée pour s’inscrire à nouveau, sous une autre forme, dans le monde quitté par l’idylle, consumé par la brûlure, le poète demeure seul, dans le doute : savoir si sa résistance sera d’une quelconque garantie contre l’embrasement, si la flexibilité humide suffira à éteindre la démesure de l’incendie passionnel, cela, nul ne saurait y répondre qu’il n’ait auparavant traversé la même épreuve, le même délaissement, et plusieurs fois s’il le faut, et si tant est qu’il veuille savoir.

Ce peut être une gageure que de parler ainsi sur un écrivain qui publie pour la première fois. Ce commencement en lui-même émettrait – aux yeux de la critique sélective - une objection quant à la valeur de l’œuvre. On ne croit plus de l’oeuvre que ses préalables, ses essais, ses manquements, ses faillites, ses «installations». On ne croit plus à la comète. Cette axiologie (que l’on doit sans nul doute à une certaine vision historique de l’art, transposée à l’analyse poétique, sous l’influence néfaste des pensées de « la culture en général ») refuse de voir paraître une œuvre singulière et marquante.

La passion amoureuse n’aurait qu’un intérêt mineur, si elle n’était soutenue par la nouveauté et l’extrême complexion de la phrase. Complexion ne veut pas dire : barbarisme ou complication, mais mise en forme de l’ineffable sentiment de celui qui perd tout : en vérité, une des multiples langues de l’informe.

« […] se refuser désormais aux propos de connivence, à ce qui pourrait apaiser, faute de savoir vrai, ce n’est pas dans les mots que je sache, ma langue est de pauvre qualité, il dit, j’ai toujours ainsi désiré faire, faut tournoyer pour savoir d’où vient, et disposer d’un corps-toupie ; ville circulaire, tournante, en orbe et attraction, anciennement et d’ordinaire silencieuse, de moins en moins, a cessé de l’être, bruyance triomphe fatalement […] »

Pour qu’une seule des langues de l’informe se fasse entendre, il lui faut sortir du bain commun et le surmonter ; toutefois, sans cette énergie de l’impulsion amoureuse qui consume ou élève, il semble que l’entreprise lyrique soit vouée à l’échec le plus complet, qu’il soit impossible de «s’en sortir» et de magnifier l’affect. Ainsi en est-il de celui qui, se laissant dévorer par la passion, se refuse à parler, la gorge étouffée par l’angoisse, craignant secrètement de dire ce qui n’a pas de sens. Ainsi en est-il du personnage invisible de Brûlante, qui échoue à exprimer ce que lui-même ressent.

« […] c’est trop parler encore, j’ai perdu jusqu’à l’appui de la parole, peut-être un mot de trop, épaissi avec le temps, dans son appréhension même, à force de gravité, fut plus effrayant pour elle que tous ceux prononcés, d’avant lui, un mot sans avenir, si lourd de conséquences, qui irait jusqu’à l’oubli dont il semblait issu […] »

car le ressort secret de l’amour humain est la faculté prodigieuse de créer les mondes en parlant, comme si tout avait toujours dépendu d’un mot – et non du sentiment éprouvé sur l’instant de l’idylle -, et que tout, désormais, devait dépendre d’eux absolument. La langue prise au piège du sentiment romantique pourrait tout aussi bien être celle qui, dans l’amour, apporte matière à se consumer ou à s’élever. Il s’agit bel et bien en ce cas d’un pari poétique, identique à celui de la passion : chanter ce qui, du cœur de l’homme, ne vient même pas à surgir dans l’oralité, affect du silence par excellence, l’amour, qui, pour cela, prend la tournure de l’Idylle - dans son sens musical du reste -, d’un chant auquel manque les mots les plus adéquats pour être partageable. Le chant mélancolique est incompréhensible si l’on n’a pas aimé. Ainsi le poète est-il forcé de dialoguer avec lui-même - non pas monologuer, puisque tout monologue est entendu et qualifier comme tel par ceux qui l’écoutent -, au mieux, avec les bêtes, réduit à sa plus extrême solitude idyllique – au souvenir destructeur de sa passion, ceux qu’aucuns perçoivent comme une amourette, un jeu. Là où les mots sont absents, il semblerait qu’on ne puisse croire aux mille traits, signes, postures du visage, du corps et de la langue qui ne cessent de témoigner en faveur de la réelle intensité qui anime l’amoureux. Il faudrait être idiot pour ne pas comprendre que l’amour ne nécessite jamais aucune connaissance conceptuelle pour éclore, mais au contraire, qu’il se nourrit de son absence. Il est manque.

Un premier écrit : l’expression est désormais ambiguë et nous trompe sur sa signification réelle. Un texte peut rester premier, tout comme les arts dits “premiers” n’ont su évoluer hors de la sphère religieuse des communautés dites “primitives”.

C’est donc qu’il se produit ici quelque chose pour que nous prenions le temps de commenter, quelque chose de neuf, et ce qui est la même chose, ayant valeur de renouveau pour la littérature.

LD, avril 2003

Lionel Duvoy —

*

L’homme naturellement philosophe n’a pas à acquérir de technique , ou du moins, à chercher hors de lui-même ce qui lui permet de philosopher. Il se conforme ainsi à l’exhortation inscrite au fronton du temple de Delphes. Ici, l’homme naturellement philosophe doit faire un choix, puisqu’il ne saurait profiter des avantages de son lot, de sa chance, sans faire l’effort de revenir à lui-même pour dévoiler sa propre nature. Il pratique l’ascèse qui le distingue des autres individus : il contemple les étoiles et les nuées, réfléchit sur la justice, le bien, le beau, la vertu, toutes pensées qui n’ont, au sein de la Cité, aucune incidence directe, puisqu’elles s’intéressent aux fondements de celle-ci sans apporter de solutions pratiques à son fonctionnement. Cette ascèse, le cynique l’a symbolisée de la manière la plus claire qui soit : une couverture pliée sur l’épaule, un bâton et un tonneau. Ce sont là des signes qui ne trompent pas.

*

Lionel Duvoy —

L’En vivant, pas encore dans l’ivre danse bachique de Pan :
- “Kai kai” gémissent les chiens…
- “Con con” caquètent les poules…
- “Mit mit” sifflent les cochons d’Inde.

*

Seule
l’oreille peut voir.

*

Plus rien que nuages noirs et cendres.
Ils n’avaient plus de mot pour le nommer.

*

Voleurs d’étoiles.
Ai-je vraiment marché sur un rayon de lune ?

*

Faire silence acousmatique.
Ne pas voir.

*

Les 3 semaines qui ont suivi l’événement impossible furent les plus terribles de mon existence. Trois semaines de coma, trois semaines de visites quotidiennes après l’école, trois semaines d’angoisse à ne pas savoir que dire à cette pauvre endormie qui devait s’en payer une tranche, là-bas, dans les brouillards blancs de la mort. Trois semaines pour apprendre à vivre seul, sans plus compter sur elle - du moins était-ce mon impression, même si, véritablement, j’ai vécu ainsi depuis l’âge de sept ans. Nettoyage de fond en comble, ponctué d’indignations puériles devant les projections de ragoûts moisis collés au fond du frigo, les conserves et les jus de fruits achetés par cinq - pour ne pas manquer -, les billets planqués derrière les photos de la grand’mère qui lui avait foutu des trempes, les boîtes vides de médoc, les bouteilles de Whisky cuvant sous l’évier, les dizaines de livres entamés sans jamais être lus, mais seulement… comment dire : avalés ? le gros sel répandu tout autour de la maison, sur les bons conseils de la femme de ménage qui lui avait dit un jour : “Je n’aime pas passer l’aspirateur dans ce coin ; je ressens quequ’chose de négatif, comme qui dirait d’pas catholique, comme une présence. Il a dû s’y passer quequ’chose” et ma mère de renchérir : “J’ai eu la même impression…” pour s’armer ensuite contre les éventuelles attaques de Larves et de Lémures en obéissant aux préceptes de la bonne-femme. Monde fantastique que celui des superstitieux. Tout problème imaginaire a sa solution pratique. Tout concourt à renforcer la terreur secrète de ce qu’on ne voit pas, même si à force de le sentir, on a l’impression que cette chose existe vraiment. Il faut dire que, pour conformer l’anecdote à la réalité, mon chien avait depuis peu pris l’habitude d’aller sommeiller dans cette partie du salon et qu’il avait alors une forte concentration de liquide verdâtre dans les glandes anales. L’opération fut douloureuse, mais les esprits semblent s’être à tout jamais arrêtés de troubler la rebouteuse durant ses heures de ménage.
*

Si Pythagore, qui ne fut pas toujours Pythagore, et qui ne le sera pas non plus à l’avenir, lui qui ne le fut que par hasard, une seule fois, si Pythagore, dis-je, peut être n’importe qui parmi nous - puisque nous ne savons pas sous quelle apparence il fut ni sous quelle apparence il sera, si ce n’est sous celle de Pythagore -, alors, il est très probable que ma mère fut “Pythagore”, ou bien, au fond, qu’elle ne fut “personne” d’autre qu’Hermès psychopompos. Soit. Mais qui suis-je alors ? A en croire la théorie universellement partagée par les esprits inquiets, l’âme se réincarnerait. Au lieu que je crois, comme Nietzsche, qu’elle aurait tout intérêt de retourner à son origine. Quelle image plus flatteuse pour l’âme que celle de nager sous la Terre, dans la nappe des forces métamorphiques ? Au lieu de se réintégrer, pour être châtiée de n’avoir pas suivi les préceptes des sectaires d’Orphée, pour ne pas s’être purifiée aux vapeurs de l’encens et par l’abstinence (libidinale) de nourriture, pourquoi ne pas imaginer qu’elle serait une partie du Tout, l’expression consciente de son unité… (voire Kant, sur les antinomies de la raison, une fouttaise kantienne de plus)

*

Page suivante »