LE MASQUE DE LA DECADENCE
Préface au CAS WAGNER [Nouvelle traduction à paraître courant avril 2007, chez Allia]
Une critique m’a été adressée sur cet essai, par Johan Grzelczyk, auteur d’un article paru dans le numéro 2 de la revue Concept (éditions Sils-Maria) : Nietzsche et le cas Bizet. Je le remercie d’avoir pris le temps de lire mon travail et reproduit ici sa lettre en guise de manifeste :
“Cher Monsieur Duvoy,
C’est avec un vif intérêt et un grand plaisir que j’ai découvert hier votre préface à votre nouvelle traduction du Cas Wagner à paraître. Vous avez la gentillesse de me demander mon avis sur ce travail et je n’ai, somme toute, qu’assez peu de choses à en dire sinon qu’il m’a semblé être rédigé d’une plume alerte et vigoureuse tout à fait adaptée à son propos.
Si je devais toutefois ajouter non pas un bémol mais bien plutôt une interrogation à ce rapide commentaire, celle-ci concernerait la question de l’accent qui y est mis sur l’antisémitisme wagnérien. En effet, que Wagner fut antisémite et que Nietzsche soit devenu anti-antisémite, voire philosémite à sa manière, c’est un fait. Qu’il
ait écrit, le plus souvent dans des textes non publiés de son vivant (tel carnets ou correspondances), qu’il haïssait les antisémites c’en est un autre. Mais est-ce là le fond de la critique nietzschéenne de Wagner ? Certes non, comme vous ne manquez pas vous-même de le signaler. J’ai quant à moi tenté de démontrer dans ma thèse que cette critique devait être pensée, par delà sa dimension biographique, comme relevant d’une
réelle nécessité philosophique. Comme Nietzsche l’affirme lui-même, c’est avant toutes choses en tant que représentant-type de la décadence que le cas Wagner lui paraît digne d’intérêt. Or, la décadence, si elle
comprend bien dans sa dimension sociale et politique l’antisémitisme, ne saurait être réduite à ce seul phénomène. Bien entendu, je suis tout à fait convaincu du fait que vous êtes vous-même conscient de cela. D’où cette interrogation : quel est le sens de cette insistance sur l’antisémitisme wagnérien dans votre
préface au texte de Nietzsche ? J’ajoute, pour conclure, qu’il ne s’agit nullement là d’une critique dissimulée mais bien d’une réelle interrogation, fruit de la curiosité que votre belle préface a su susciter en moi. Dans l’attente de vous lire, bien cordialement à vous. Johan Grzelczyk
ps : merci de l’intérêt que vous portez à mes deux articles mis en ligne sur l’Hypernietzsche.”
Un lien : Sur la nécessité de résister encore à Wagner… alors que 2006, pour avoir été l’année Mozart, n’en pas moins vu proliférer les nouvelles mises en scène des opéras wagnériens.
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WAGNER OU LE MASQUE DE LA DECADENCE

Dans la lettre jointe au manuscrit de Der Fall Wagner (1) expédié le 26 juin 1888 à son éditeur, Nietzsche écrit : « Voici quelque chose à imprimer. C’est une sorte de brochure, mais il faut l’envisager autant que possible sous un angle esthétique. Elle traite de la question de l’art : ce qui implique par conséquent que nous ayons dû ne pas nous compromettre avec notre goût personnel. » (2) Compte tenu de la manière dont il y traite du « cas Wagner », Nietzsche semble quelque peu mentir sur la réelle teneur de l’ouvrage et sur sa propre implication en tant que mélomane et compositeur. Car de bout en bout, il y formule ses plus sévères griefs à l’encontre du maestro, en employant un ton si léger et sarcastique, que le livre semble moins philosophique que polémique. Pour s’en épargner la « lecture », au sens nietzschéen du terme, on préférera d’ailleurs s’en tenir aux dates et considérer que Der Fall Wagner, commencé en décembre 1887, et terminé en hâte au mois de mai de l’année suivante, n’est qu’un dernier pied de nez préfigurant la folie dans laquelle Nietzsche sombrera un an plus tard, à Turin (3). Pourtant, à trop considérer ses ricanements comme l’expression pure et simple d’une vésanie galopante, on occulte les racines intellectuelles dont se réclame le philosophe, ses auteurs de prédilection (Horace, Pindare, Juvénal, Leopardi) et son utilisation de l’aphorisme et du mélange pour dénoncer les vices modernes. Soit dit en passant, Richard Wagner, en 1877, avait employé exactement le même procédé pour éloigner de lui son « fils » et « ami » le professeur Nietzsche, et comme l’artiste ne disposait pas encore à ce moment-là de l’argument irréfutable de son aliénation mentale, il s’était contenté du diagnostique que lui confia un jour le médecin du philologue : « un effet de penchants contre nature préfigurant la pédérastie » (4). Nietzsche : PD ! Pardonnez mon lyrisme de mauvais aloi, mais Wagner, bien qu’il n’ait jamais été un grossier personnage, n’en était pas moins profondément vulgaire.
Du reste, ce qui nous importe à nous, nietzschéens, c’est que la posture satirique de Nietzsche, son choix de « dire la vérité en riant », reste, du point de vue de cette vulgarité ambiante qui se propage à ce moment-là dans toute la Prusse (tel l’écho des trompettes et des tambours guerriers de la Walkyrie), sa dernière arme de résistance à l’idéologie wagnérienne. En ce sens, Nietzsche mène sa tâche philosophique bien plus loin que les pures réflexions théoriques d’Humain, trop humain et d’Aurore. Toute saine pensée ne peut être auréolée de sainteté. Pour se mutiner, il est besoin de subversion. L’obéissance à la seule raison n’y suffit pas. C’est bien à partir de cette rupture avec son artiste vénéré Richard Wagner que Nietzsche décide de prendre la tête de la révolte soulevée contre les nouveaux capitaines du navire européen – les esprits du sentimental Rousseau, du vieux Kant, de Hegel l’obscur, de Strauss le philistin, de Schopenhauer le pessimiste, de Schiller l’acteur maudit – en appelant en renfort Descartes, Bayle, Goethe, Händel, Spinoza, Voltaire (5). Son ultime élan philosophique est un coup de marteau asséné sur l’œuf pondu par ces esprits qui agitèrent leurs entonnoirs pendus à la proue de la nef, un œuf renfermant, prêt à commettre ses ravages, l’artiste de la décadence par excellence : Richard Wagner. Ce dernier connaissait – pour l’avoir expérimentée directement lors de leurs conversations privées, à Tribschen - la virulence des critiques de Nietzsche. Il valait mieux l’avoir pour ami. Puis, quand le philologue laissa place au rationaliste cynique (au sens profond et grec du terme), à quelqu’un de plus inoffensif en apparence, c’est sans un mot d’explication que le professeur fut écarté, en 1879, de la société de Bayreuth. La riposte vint ensuite, suffisamment longtemps après leur rupture pour que la stupéfaction de Nietzsche soit sublimée dans la satire du Cas Wagner. On peut rire de la peinture que Nietzsche y fait du maestro. Mais, comme il nous le dit lui-même, il y « expose un cas, sous couvert d’un grand nombre de badinages, avec lequel il ne faut pourtant pas plaisanter.»(6)
En 1879 donc, Malwida von Meyensbug, l’amie des Wagner, avait cependant mis Nietzsche en garde contre sa tendance à glisser vers le moralisme. « Je suis certaine, lui écrit-elle, que vous traverserez beaucoup de phases dans votre philosophie. Vous n’êtes pas né pour l’analyse, comme Rée ; il vous faut construire artistiquement, et bien que vous vous dressiez contre la recherche, vous conduirez votre génie comme vous avez su le faire dans la Naissance de la tragédie, mais sans plus aucune métaphysique.»(7) Ne pas chercher, ne pas analyser, ne pas opérer. Laisser tomber son ami, Paul Rée, et même, pourquoi pas ? puisqu’il le faut : Schopenhauer et la métaphysique de la volonté. Mais surtout, ne pas lâcher le filon du renouveau de l’art tragique et de l’avenir politique de l’Allemagne, placé sous l’égide du membre du consistoire Richard Wagner. C’est en vain que prêcha la wagnérienne, ce qui ne l’empêcha pas malgré tout de continuer à soutenir Nietzsche contre les attaques de Cosima Wagner, la femme de Richard. On sait que la réalité historique a plus de force que n’importe quel conseil d’ami. Et l’on ne saurait écrire à la manière d’un infirmier de guerre pris sous les feux de l’ennemi, quand l’on a retrouvé ses livres et le confort douillet de sa chambre professorale. Vouloir que Nietzsche restât le même que cet infirmier volontaire qui écrivit les grandes lignes de La Naissance de la tragédie sous le coup des stimulations du premier embrasement de l’Europe (8), c’était mal pressentir quel homme se cachait sous la robe noire du professeur. Nietzsche était apatride (depuis 1869). « Monsieur le professeur Nietzsche » - c’est ainsi qu’on l’appelait exclusivement chez les Wagner – n’avait plus d’enracinement national que sa langue natale.
Sans l’influence immédiate du livre de son ami intime Paul Rée, Ursprung der moralischen Empfindungen (Origine des sentiments moraux, 1877), le professeur Nietzsche ne se serait sans doute jamais totalement rendu compte de la vaste mystification des « orgies wagnériennes ». Onze ans après Humain, trop humain (publié en 1878), dédicacé à Voltaire, Nietzsche revient à Horace, à la satura, se réclamant de la formule : « Quamquam ridentem dicere verum quid vetat ?» (9). Employant le ton de la boutade pour critiquer le compositeur, sans négliger de soupçonner qu’il ne soit pas seulement ce bouffon caricaturé dans les journaux, Nietzsche veut en revanche montrer que Wagner est doté de tous les attributs du comédien accompli. Nietzsche prend au sérieux le fond obscur de la mythologie personnelle de Wagner. Car derrière les décors de l’opéra, le machiniste s’active, et sous le masque anodin de l’Amour courtois, la haine de Wagner grandit. Une haine alimentée par sa femme, dirigée contre les Juifs. Il est d’ailleurs étonnant que Nietzsche ne se soit pas attaqué à cette question dans Der Fall Wagner. Il y préfère disséquer l’artiste en se postant au carrefour de la modernité pour jouer le rôle d’un Juvénal : « Wagner est une névrose » (10) s’écrie-t-il. Wagner est le symptôme du refoulé allemand qui, à l’occasion de la victoire française, remonte à la surface, comme la boue du Rhin. Mais dans cette boue, l’or magique de Wagner n’est qu’une mascarade. Comprendre Wagner nécessite donc d’aller au fond même du wagnérisme.
En 1851, Wagner, alors âgé de trente-huit ans, rédigea ses premières confessions : «Ce fut à la poésie et à la musique que s’attacha avec le plus d’insistance l’ardeur de mon zèle d’imitation (…) Jamais au cours de mes études musicales, l’instinct d’imitation poétique ne m’abandonna tout à fait ; mais il demeurait au second plan et ne contribuait chez moi qu’à la satisfaction plus complète de l’instinct d’imitation musicale.» (11) Autrement dit, Wagner remettait au goût du jour la vieille formule : « L’art imite la nature » - dont l’inanité venait pourtant d’être pointée par Hegel dans ses cours d’esthétique (12)- en remplaçant simplement la « nature » par « l’art ». Le risque étant qu’il se voit taxer de réactionnaire déguisé, Wagner préféra jouer d’une tautologie, se mettant ainsi en règle avec l’historicisme dominant. Puisque l’art imite l’art, la filiation est immédiate : l’art possède une histoire propre, dont la logique est en tout point semblable à celle de la Raison. L’art est identique à la vie humaine, donc pas d’histoire sans art, pas de politique sans art. Wagner couronna sa théorie en allant jusqu’à la mettre en scène, dans la légende revue et corrigée de Tannhäuser. Dans Sur la représentation du Tannhäuser, communication aux chefs d’orchestre et aux interprètes de cet opéra (13), il écrit : « Tannhäuser ne veut pas revenir en arrière, mais s’élever à la grandeur et au sublime qui viennent de lui être révélés dans le nouveau sentiment qu’il a acquis du monde (…)



Ce sentiment, seul maintenant susceptible de répondre à sa sensibilité, s’appelle soudain pour lui « Elisabeth » : passé et avenir se confondent pour lui avec la rapidité de l’éclair, comme en un torrent de feu qui devient, à la nouvelle qu’Elisabeth l’aime, l’étoile scintillante d’une vie nouvelle.» (14) Hormis le fait que l’on ait du mal à concevoir comment un fleuve de feu peut se transformer en étoile scintillante, à moins d’imaginer que toute l’histoire du monde soit absorbée en un seul point, autrement dit, que l’Histoire soit essentiellement non historique, il est certain que la solution wagnérienne au problème de l’âme des artistes et de l’œuvre d’art se situe là où personne n’aurait songé à la chercher (à part peut-être les féministes) : dans la femme de l’avenir. Cette femme de l’avenir, qui arrête le temps, donc, finalement, qui n’est autre que la femme éternelle, est une aubaine. « Auprès de ma blonde, qu’il fait bon fait bon chanter… » Avec elle, on n’a plus vraiment lieu de s’inquiéter de savoir si ce que l’on crée n’est qu’une imitation ou une véritable œuvre d’art de l’avenir (ou éternelle…). Avec sa blonde, on n’est plus ni réactionnaire, ni révolutionnaire, on transcende tous les arguments qu’on avait déployés pour s’imposer et l’on produit tranquillement l’effet que l’on a toujours recherché : la fascination des masses. Le « révolutionnaire » étant désormais coincé, bien au chaud, dans la fente de sa femme éternelle, son nouveau point d’ancrage métaphysique ressemble étrangement à l’orgasme : l’œuvre d’art totale, ou la disparition de l’individu dans le grand Tout de la sensualité. Wagner est allé piocher dans les sols gelés du Nord quelques sagas pour servir de mythes fondateurs à sa nouvelle germanité : « (…) je prouve ainsi par l’examen et le commentaire raisonnable des phénomènes actuels, le besoin d’une œuvre d’art de l’avenir, sans cesse nouvelle, toujours jeune, appartenant au présent immédiat et rien qu’à lui : laquelle ne saurait être comprise comme un phénomène monumental, mais comme un phénomène reflétant la vie même dans ses moments les plus divers, et se manifestant dans une variété infiniment changeante.» (15) Nul orgasme ne ressemble au précédent ; à chaque fois, la femme à qui nous faisons l’amour incarne la promesse de reprendre notre pied un peu plus tard… Et puisque la vie est le modèle et le mouvement de cette œuvre d’art nouvelle, on ne saurait la critiquer sans se mettre immédiatement à dos les femmes de l’entourage de Wagner – c’est qui se produisit pour Nietzsche –, sans être catalogué parmi les artisans du déclin de l’Allemagne. On comprend mieux ainsi que Richard Wagner ait voulu soumettre la musique à la toute puissance du théâtre – ou, pour reprendre la formule de Nietzsche, aux hystériques jeunes et vieilles. La musique comme moyen, le théâtre comme modèle et la femme hystérique comme fin à satisfaire. Dérouiller l’art en séduisant les femmes, et inversement.
Donc Wagner était un imitateur d’instinct, un animal comédien. Il ne cachait même pas son travers : « J’avais du goût pour jouer la comédie, penchant auquel je satisfaisais chez moi, dans ma chambre, et qui fut favorisé sans doute par les occupations continuelles que ma famille avait au théâtre » (16) - Lui, qui toujours cependant refusait d’être tenu pour un simple acteur, était quand même obsédé par les moindres détails du jeu de ses chanteurs et la mise en scène de ses opéras. Nietzsche, qui avait d’abord pris fait et cause pour Wagner, déplorait en 1869 que les détracteurs du maestro puissent impunément diffuser des rumeurs sur son histrionisme maladif. C’est Cosima qui nous le dit : « Cet après-midi, visite du professeur Nietzsche, lequel m’a relaté les mensonges ô combien incroyables habituellement répandus et publiés à propos de R. (comme par exemple qu’il se poste devant un miroir et se prend pour une réplique de Goethe et de Schiller -)»(17) Wagner-Orphée, comédien philosophe, missionnaire de Wotan voyant briller dans sa glace la promesse du Walhall. Il avait une fière allure romantique quand il portait son grand chapeau. Nietzsche en fut impressionné le premier jour où il devait le rencontrer. Ce jour là, hélas, il était sorti, oubliant sans doute qu’un admirateur voulait lui baiser la main… Le Walhall de Wagner est là, derrière le miroir. Mais derrière, il y a un monde, celui de l’œuvre savamment élaborée pour servir aux fins propagandistes du renouveau nationaliste et antisémite.
Deux ans après la publication de cette Communication à mes AmisDie Germania. Il célébra avec eux ses premiers petits festivals de musique classique, dans la famille de Gustav, dont le père, « conseiller à la Cour d’Appel de Naumburg, (…) (était) l’un des plus grands connaisseurs de la musique et virtuose qu’il (lui) ait été donné de connaître.(…)» (18) Ce n’est que durant l’hiver 1860-1861 qu’il découvrit et apprit à jouer l’adaptation pour clavier du premier acte de Tristan & Isold. Aucun élément autobiographique ou épistolaire ne nous confirme que Nietzsche ait été soulevé d’un grand enthousiasme. On sait cependant, par sa sœur Elisabeth – qui réussit quand même à se tromper d’année et à surestimer l’intérêt que son grand frère avait à cette époque pour l’œuvre de Wagner -, qu’il joua souvent Tristan : «Durant l’automne 1888, mon frère écrivait dans ses mémoires de jeunesse : “Dès l’instant où il y eut une adaptation pour clavier du Tristan, je devins wagnérien.” Mais je crois que ce fut pour mon frère plus précoce, et que le Tristan poussa ses sentiments jusqu’à un certain point d’ébullition. Je me souviens que les vacances de l’automne 1862 furent employées par mon frère et son ami Gustav, à jouer ce morceau de piano du matin au soir. Et comme le père de Gustav rendait un culte sans frein à la musique classique, ces orgies wagnériennes furent célébrées chez nous.» (19) En réalité, Nietzsche apprit à jouer le premier acte de Tristan & Isold en 1860. Quant aux orgies, elles avaient le caractère de sévères répétitions. On ne peut donc pas dire d’emblée que Nietzsche soit devenu compositeur grâce à la musique de Wagner. Ce serait occulter ses propres considérations sur la musique baroque et romantique. Mieux, l’événement crucial qui l’amena à composer s’était produit en 1854 : « Je m’étais rendu, écrit-il, à l’église de la ville, le jour de l’Ascension, pour y entendre le chœur sublime du Messie : l’Alléluia ! (…) Je pris aussitôt la ferme résolution de composer quelque chose d’approchant. Immédiatement après la messe, je me mis à l’œuvre en me réjouissant puérilement de chacun des nouveaux accords qui retentissait sous mes doigts. Du reste, comme je persévérais durant des années, je gagnais toujours plus à répéter cet assemblage de notes inscrites sur ma première partition. (…) Je nourrissais avec cela une haine inextinguible pour toute musique moderne, pour tout ce qui n’est pas classique. » (20) Cette dernière phrase (que je souligne) sonne à nos oreilles comme l’aveu d’un repenti qui n’a pas encore péché contre ses principes. Haydn, Bach, Händel, Mozart, Beethoven, Schubert et Mendelssohn se révèlent à lui comme les piliers de la musique allemande. Entre 1854 et 1865, il compose ainsi plus d’une centaine de morceaux (21), continuant parallèlement à se passionner pour les matières académiques (histoire, géographie, grec, latin, français, hébreu, …) et à écrire des poèmes, des lieder (La mort d’Ermanarich, …), des fragments de tragédie, etc., son dessein restant de devenir un homme universel. Que Nietzsche eût pu croire que Wagner était un tel homme, un modèle de formation, cela ne fait aucun doute. Mais qu’il ait construit véritablement une œuvre d’art universelle, cela, Nietzsche le lui refuse. Car Wagner, durant ses années d’infortune parisiennes, et avant de faire « dans des conditions épouvantables, une traversée de quatre semaines qui (le) jeta sur les côtes de Norvège » (22), en avait déjà détruit la possibilité en inventant son concept d’œuvre d’art de l’avenir.
En janvier 1865, Nietzsche pris subitement la décision de ne plus composer, en partie à cause d’un certain Brambach, directeur musical de la ville de Bonn, qui lui conseilla de prendre des cours de solfège avant d’écrire (23). Qui plus est, Nietzsche venait de rompre avec sa tradition familiale en choisissant de ne pas étudier la théologie. Ni Maître de Chœur, ni pasteur, il serait philologue. Comme pour confirmer sa décision radicale de changer de voie, il consacra sa nouvelle vie de laïque en perpétrant le crime le plus institué qui soit, savoir passer une soirée dans un lupanar (à Cologne). La portée de ce crime, pour la conscience extrêmement morale de Nietzsche, nous éclaire non seulement sur les raisons de sa misogynie, mais aussi sur le fait qu’il ait été d’emblée convaincu par le sublime message de Richard Wagner : l’avenir de l’homme réside dans la femme de l’avenir, celle que l’on n’a pas encore mise dans son lit… « Ce qui me plaît chez Wagner est identique à ce qui me plaît chez Schopenhauer, le souffle éthique, le parfum faustien, la croix, la mort et la tombe.» (24) La femme et la mort. Faust et Schopenhauer. Lucifer et Jésus. Ce qui plaît chez Wagner, c’est précisément cette ambivalence, ce que les idéalistes allemands aimèrent à nommer pompeusement une « Synthèse » (autant dire une purée). La femme, pas celle que l’on épouse en première noce et que l’on abandonne pour fuir « les ennuis écœurants d’un ménage sans fortune » (25), mais celle qui nous est promise, éternelle, qui n’existe pas encore, celle qui est « - pour tout dire en un mot : la Femme de l’avenir. » (26)
« (…) Que de libertés avons-nous déjà conquises en musique grâce à RW ! nous aurions bien le droit de la prendre en poésie ! Finalement : la poésie est la seule à parler puissamment au cœur ! – (…) » (27) La liberté gagnée grâce à Wagner - peut-on le dire sans ambiguïté ? -, ne s’est pas simplement arrêtée à la musique. Elle a infiltré toutes les parties du navire, jusqu’à la moralité qu’elle prétend défendre par le fer et l’enthousiasme amoureux de la masse. A cette voie, Nietzsche oppose son propre langage, sans musique, sublimant même son propre instinct musical en écrivant la rapsodie prophétique en quatre chants d’Also sprach Zarathustra (1883-1885). Richard Strauss en achèvera la partition le 24 août 1896 et dirigera la première le 27 novembre de la même année. De cet événement, Nietzsche ignorera à peu près tout. Réduit à ne plus jouer pour sa mère que le rôle de «patient du cœur» (28), et pour Elisabeth, sa sœur, celui de liant pour la soupe idéologique que l’on commençait à servir aussi bien dans les milieux cultivés allemands que dans les brasseries enfumées, Nietzsche ne pourra ni cautionner ni corriger les libertés prises dans l’interprétation, tant musicale que politique, de son œuvre.
Voici les ingrédients de cette nouvelle idéologie allemande : anthroposophie naissante de Rudolph Steiner (29) agrémentée d’un peu de spiritisme à la Blavatski - culte modifié d’Ouroboros - théories aryennes - végétarisme et Walhall à la sauce wagnérienne. Pour Rudolph Steiner, pas de commentaire. Il profitera d’une des seules entrevues qu’il ait pu avoir avec Nietzsche, déjà passablement atteint par la maladie mentale, pour tenter de le recruter et lui adresser le billet type de son organisation : « Wer möchtest Du wohl sein, wenn nicht Du ? » Peine perdue : « Friedrich Nietzsche vor dem Wahnsinn » (30) . - Quant aux thèse aryennes, ce sont la sœur de Nietzsche et feu son mari Bernhard Förster (1843-1889), marié à Elisabeth en 1885, qui entrent en scène. Herr Förster, avec qui Nietzsche avait eu des rapports cordiaux, se révèle bien vite faire partie de la phalange la plus extrême de l’antisémitisme. Förster était apparu, dès 1880, sur les libelles propagandistes des partis d’extrême-droite, entouré de six comparses illustrant le slogan : «Eine deutsche Sieben / Die die Juden nicht lieben » (31). Et pour savoir dans quelle estime Nietzsche tenait son beau-frère, il faut se rapporter au genre de lettres qu’il adressait à sa sœur, au moment même où les antisémites cherchaient à être dans les bonnes grâces de celui qui leur servait sur un plateau le mythe du Surhumain (32). Toutefois, Nietzsche fut bien en relation constante avec bon nombres d’antisémites notoires, dont (je vous le donne en mille) Richard et Cosima Wagner, les plus fameux et les plus radicaux. Comment expliquer cela ? Nietzsche avait, à n’en pas douter, un sens aigu du patriotisme (hérité de ses parents et de sa lecture de Hölderlin). Mais surtout, Nietzsche aimait Wagner comme son père « séraphique ». Ce fut lui d’ailleurs qui déclara le premier sa flamme à Wagner, qu’il considérait tout à la fois comme incarnant « Schopenhauer et Goethe, Eschyle et Pindare » (33). Wagner est la quintessence de ce qui se faisait alors de plus insidieux en matière politique. Son œuvre est une quête du Graal pour la rédemption du peuple allemand ; à l’arrière-plan, le pangermanisme s’appuie sur la guerre ouverte contre les Juifs. L’art de Wagner est au centre de la politique, la religion, au fondement de son art. La totalité est totalisée. Plus l’Etat sera esthétique, éclatant, plus il sentira l’encens et le mysticisme boutiquier, plus la masse suivra et obéira. Cela, c’est Nietzsche qui le voit et qui, le premier, met en garde ses contemporains. Wagner donne ses lettres de noblesse à la manipulation de masse par l’enthousiasme et la fascination, par les gammes chromatiques qui vous donnent l’impression de monter et de descendre aussi facilement qu’un oiseau, à l’utilisation fracassante des cuivres et des percussions qui vous invitent à la guerre. Nietzsche a pu y fantasmer à son aise, se sentant comme « chez lui » - dans son « Heimat ». Début 1869, alors qu’il vient d’assister à la première des Maîtres chanteurs de Nürnberg à Dresde (le 28 janvier), il écrit : « Dieu sait que je dois avoir dans ma chair une dose conséquente de musicalité ; car j’ai eu durant tout ce temps-là la plus puissante impression d’être soudain dans ma patrie, comme chez moi, et ma singulière agitation m’est alors apparue comme un brouillard lointain dont je m’extirpais peu à peu. Mais à présent, c’est une brume plus profonde, plus épaisse qui est sur le point de m’envahir.» (34) Effectivement, Wagner embrume l’esprit de ceux qui s’exaltent en entendant sa musique et surtout, clé de l’effet, qui contemplent ses mises en scène. N’est-ce pas cet emploi démesuré de tous les archaïsmes sacrés au profit d’une nouvelle dimension politique (théorisée dans Etat et Religion, 1867), l’appel de Wagner au culte de l’Art sacré, qui séduisent et gênent à la fois le philologue ? En 1875 (un an avant l’inauguration du théâtre de Bayreuth), Nietzsche ne donne-t-il pas des cours sur la religion grecque, n’ayant pour l’écouter que deux élèves ? Ou plutôt trois, puisque Richard Wagner est là, à l’arrière-plan, qui dicte l’orientation des thèses nietzschéennes et qui profite de l’érudition exceptionnelle du jeune homme pour fabriquer les arguments scientifiques de ses conceptions politiques (Religion et Art, 1880) ?
Que la clique wagnérienne ait voulu rallier Nietzsche à l’activisme des Bayreuther Blätter, le gagner à la cause antisémite et pangermaniste, celui-ci s’en sera toujours défendu, préférant voler au-dessus de la foule des propagandistes imbéciles. Ses éloges et ses attaques ont toujours été résolument isolées parmi les écrits des adeptes. Il n’est qu’à voir comment, dès le mois de février 1869, il qualifie les rédacteurs de la gazette wagnérienne en question : «Récemment, j’ai mis quelque peu en avant mes vues sur la musique de l’avenir, etc. et je me trouve à présent fort pressé par ses partisans. Ils souhaitent en effet que je contribue littérairement à leurs intérêts, mais je n’ai, pour ma part, aucune envie de caqueter en public comme une poule ; il y a de plus que Messieurs mes frères in wagnero sont bien trop bêtes et que leur écriture est à vomir. Ce qui fait qu’ils restent fondamentalement et totalement éloignés d’un tel génie, et qu’ils n’ont d’yeux que pour sonder la surface, non la profondeur. D’où cette infamie dont l’Ecole s’enorgueillit, que le progrès de la musique consisterait en ces choses que Wagner jette ça et là sur la scène. Nul parmi ces bougres n’est suffisamment mûr pour Oper und Drama »(35). Mais ne sont-ils pas dans le vrai tous ces imbéciles ? N’ont-ils pas bien compris Wagner ? N’est-ce pas la scène qui compte, et non la musique ? L’image, et non le son ? Le son comme instrument, et non comme fin en soi ? Si Nietzsche se sentait être un « homme posthume », c’est bel et bien pour cette raison qu’il réalisait assez tard son aveuglement, mais qu’ainsi, il pouvait mûrir suffisamment longtemps la vérité de ce qu’il avait à dire.
Donc, qui est vraiment Richard Wagner ? Et d’ailleurs, son nom ne serait-il pas plutôt Giuseppe Balsamo, Comte de Cagliostro ? (36) Revenu le charlatan ? Mais alors, charlatan ou pas ? Puisqu’il revient, c’est qu’il avait dit vrai… De même, Wagner parvient, comme le Comte et médecin de l’occulte, à étendre ses prérogatives jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir. Richard décide de ne faire jouer son Parzifal que sur la scène de Bayreuth, dans « mon théâtre » écrit-il dans une lettre à l’impresario Angelo Neumann datée du 16 octobre 1881, Richard obtient que Louis II de Bavière fasse déprogrammer tous ses opéras à Munich (37). Richard exige pour son œuvre « un véritable « Théâtre Wagner », un « Bühnen Weih (38) Theater » - ambulant (…) » (39), Richard inaugure Bayreuth. Louis II va jusqu’à édicter un décret interdisant que l’on joue Wagner ailleurs qu’à Bayreuth. Wagner, où l’artiste du pouvoir, qui se vante auprès de Nietzsche d’être l’éminence grise du « roitelet » : « Dimanche matin, dans ma petite cellule [de Tribschen] avec vue dégagée sur le Vierwaldstätter et le Rigi, j’ai parcouru les manuscrits que Wagner m’a prêtés, d’étranges nouvelles datant de son premier passage à Paris (40), des pensées philosophiques et des esquisses de drames, mais surtout un exposé profondément intelligent destiné et adressé à son « jeune ami », le roi de Bavière, pour lui apporter quelques précisions sur les idées de Wagner dans Etat et Religion. » (41)
Mais Wagner, pour ceux qui le défendent encore, avait de bonnes intentions… Ne désirait-il pas en effet ardemment sauver Le Hollandais Volant, condamné à voguer sur l’Océan, en le mariant à une femme qui se sacrifierait alors entièrement au sinistre fantôme ? (42) Mais écoutons plutôt parler l’artiste : « Le christianisme, qui n’a pas de patrie terrestre, incarna ce trait dans la figure du Juif errant : cet éternel voyageur, toujours sans but et sans joie, condamné à une vie pire que la mort, où ne fleurit aucun espoir de rédemption terrestre. (…) Il aspire, tout comme Ahasvérus, au terme de ses souffrances, à la mort ; mais le Hollandais peut obtenir cette délivrance, interdite au Juif errant, par – une femme, qui se sacrifie par amour pour lui ; (…) » Mais oui ! Il est bien connu que les Juifs n’ont pas la chance de rencontrer la femme wagnérienne, puisque celle-ci est, par définition, antisémite… Toujours est-il que Le Hollandais Volant – dont le thème était revenu en mémoire à Wagner après son aventure norvégienne - n’est qu’une formule pour exprimer sa propre rédemption : il s’agit d’un message destiné aux prétendantes qui doivent, pour convenir au maestro, remplir la condition sine qua non de ressentir quelque aversion pour les Juifs. Dans son étude intitulée Le XIXème siècle à travers les âges (43), Philippe Muray nous donne un élément supplémentaire. Richard ne prend pas de gants quand il parle à ses « amis » plus intimes : « (…) Une lettre adressée par Richard Wagner à Ernst von Weber, président de la ligue antivivisectionniste, auquel il conseille d’utiliser envers les bourreaux d’animaux les mêmes procédés qu’envers les Juifs : « Il serait excellent, par exemple, de faire peur aux Juifs, eux qui, de jour en jour, se conduisent de manière plus insolente. De même, il faut faire peur à messieurs les vivisectionnistes ; il faudrait que tout simplement ils craignent pour leur vie et qu’ils croient voir devant eux le peuple, armé de matraques et de cravaches. » » On sait bien à quelle école était Hitler. Certains osent dire : à l’école de la vie, de la rue ; mais en réalité, cette école n’est autre que celle de la conscience allemande, enivrée de bière et larmoyante en entendant les accords de la Walkyrie. Tout devient évident si l’on complète par cette tirade de Sachs (dans Les Maîtres Chanteurs de Nürnberg) : « Si le Saint Empire romain part en fumée / Il nous restera encore le Saint Art allemand ».
Mais que Wagner soit un défenseur de la dignité animale n’implique pas qu’il ait d’emblée adopté le régime alimentaire qui s’impose. Richard Wagner, mangeur de légumes et buveur de lait ? A mille lieues… Je note en passant que Nietzsche, qui fut si souvent victime de la duplicité de Wagner, sait de quoi il parle en affirmant que Wagner n’est rien d’autre que le Cagliostro de la modernité. Un jour qu’il passait ses congés de fin de semaine à Tribschen, Nietzsche refusa poliment de manger la viande cuisinée par Cosima. Il eut beau protester « que c’était pour des raisons éthiques qu’il ne mangerait plus de chair animale, etc., Wagner rétorqua que notre existence tout entière est un compromis que l’on ne peut expier qu’en faisant quelque chose de bien pour améliorer notre condition. Se contenter de boire du lait ne compense pas le manque de viande, et fait devenir ascète. Pour faire quelque chose de bon sous notre climat, nous avons besoin d’une nourriture riche. Là, le Pr. donna raison à R., mais il resta cependant campé sur ses positions d’abstinent, ce dont R. s’irrita. » (44) La vie est, pour Wagner, un compromis. Le mot est lâché. Sous les oripeaux moralisateurs du chantre de l’Amour, se cache en fait un homme qui accepte – sans aucune mauvaise conscience – que ses valeurs suprêmes soient amputées au nom du besoin. C’est bien connu, la nécessité biologique fait loi, or obéir à la loi est toujours une attitude morale. De Wagner, et même de Luther, aux théories racistes nazies, on retrouve cet élément récurrent tout à fait particulier à la conscience allemande : la terreur d’avoir faim et soif. “Langweile ist Hunger” (44 bis). Le problème de l’identité allemande est celui de l’estomac et de la digestion, et non celui de la respiration ni du souffle… Celui de l’ennui, de la mastication ; pas celle du Verbe. Ainsi mâche-t-on les mots de l’autre côté du Rhin, non pas pour les exprimer, mais pour les avaler, les sentir vivre en soi, à l’intérieur de soi, pour tuer l’ennui et conjurer le vide. L’art n’a-t-il pas la même vocation ?
Comprend-on alors pourquoi Nietzsche se changea peu à peu en défenseur de l’absolue probité intellectuelle, au risque de devenir l’advocatus diaboli et de renier sa langue mère au nom du style français et méditerranéen ? Au fond, ce qui plaît à Wagner, c’est l’art de la casuistique. Quand il soutient un combat quelconque, rien ne lui empêche de garder pour d’autres l’opinion qui l’arrange. Quand il exploite le mythe de Parzifal, il raille l’œuvre monumentale de Chrétien de Troye (45). Il est antisémite, méprisant et tellement sûr de son génie qu’il sait que sa musique aura une force à l’avenir. On a de quoi se demander si le fait que Wagner soit encore aujourd’hui programmé, à Paris et ailleurs, n’est pas une provocation. Ce serait plutôt une suite logique de la folie contemporaine, qui ne voit de bénéfice pour elle que dans l’exaltation des nerfs et l’abrutissement de la conscience. Olivier Py l’a bien compris, qui s’est récemment amusé à retourner le sens du message wagnérien comme seul un nietzschéen peut le faire.
Les liens déjà profonds que Nietzsche et Wagner avaient tissés depuis 1868, allaient se resserrer un peu plus encore par la suite. En 1872, Wagner écrit par exemple à Nietzsche : « A dire vrai, vous êtes, selon mon épouse, l’unique cadeau que m’ait fait la vie : fort heureusement, il y a aussi Fidi (46) ; mais il manque, entre lui et moi, un maillon que vous êtes le seul à pouvoir former, en quelque sorte celui qui lie le fils au petit-fils. Je n’éprouve aucune crainte concernant Fidi, mais pour vous, je me fais du soucis, dans la même mesure que je pourrais m’en faire pour Fidi. Un soucis vulgairement bourgeois : j’aimerais vous voir retrouver votre santé habituelle. » (47) Par Wagner, Nietzsche allait pouvoir conquérir un vaste cercle de lecteurs, profitant de la célébrité du dramaturge en Europe. Et effectivement, la quatrième et dernière partie des Untzeitgemässe Betrachtungen (Considérations inactuelles) signe son premier succès de librairie. L’année suivante, la traduction en français de Marie Baumgartner sera distribuée dans les principales capitales européennes : Paris, Turin, Florence, Rome, Saint-Pétersbourg et Londres (48). Rien à voir avec le peu d’exemplaires vendus de La Naissance de la tragédie (49) et la version française de la troisième Considération inactuelle, Schopenhauer als Erzieher (Schopenhauer comme éducateur), pour laquelle Baumgartner ne trouva même pas d’éditeur. Réciproquement, l’œuvre wagnérienne y trouve son compte. Nietzsche justifie esthétiquement le dessein « sacré » de Bayreuth et lui donne une caution religieuse en rattachant l’Art de l’avenir à l’universalité du culte dionysiaque. Les sources grecques et latines, les cultes à Mystères, Dionysos-Wagner et Bakkhos-Nietzsche, le dieu et le prêtre d’une religion pratiquée comme à son origine, c’est-à-dire théâtralement. « La croyance que les dieux sont visibles parmi les hommes, dans toutes les activités et les affaires humaines où ne jaillit que ça et là l’éclair du divin et du surhumain, est beaucoup plus ancienne que l’idole à forme humaine » (50). Wagner est bel et bien un dieu pour Nietzsche. N’est-on pas en droit, quand on est philologue, de considérer que la foi des Anciens conserve quelque valeur, qu’elle n’est pas si barbare et qu’elle renferme une promesse d’avenir ? Cette sorte de syncrétisme entre la science des textes anciens, la sagesse religieuse des Grecs et la musique de Wagner est pratiquement le seul fondement de leur amitié. Une base fragile, cependant, qui s’effondrera subitement quand Nietzsche prendra connaissance des l’acerbe critique wagnérienne d’Humain trop humain. Nietzsche ignore sans doute les vraies raisons de cette attaque : une certaine jalousie à l’égard de Paul Rée, avec qui celui-ci s’est depuis peu lié d’amitié, mais aussi la haine que Cosima Wagner - comme il se doit -, nourrit à l’égards des Juifs. Cosima, l’ange messager de Richard, celle qui avait fait le pont entre le professeur et l’artiste, qui avait caressé Nietzsche dans le sens du poil en le persuadant qu’il trouverait en Wagner son Homère en chair et en os, décide tout à coup de mettre un terme à leurs relations. Un an après la parution d’Humain, trop humain, sentant son influence se dégrader, Cosima accuse Nietzsche de prendre part, malgré lui, au « complot juif » : « Je n’ai pas lu le livre (51) de Nietzsche. (…) Un processus que j’avais déjà depuis longtemps vu venir, et que j’avais combattu de toutes mes modestes forces, vient de se déclencher chez l’auteur. Nombreux sont ceux qui ont collaboré à ce triste livre ! Et finalement, Israël s’y est incrusté sous la figure très lisse et très fraîche d’un Dr Rée en quelque sorte séduit et asservi à Nietzsche, mais qui, en vérité, est en train de le duper ; c’est la relation, en petit, entre Judée et Germanie (…). Malwida (52), de son côté, nie absolument la mauvaise influence du Dr Rée, qu’elle a beaucoup apprécié (…). Elle me prie aussi de ne pas rejeter Nietzsche, mais pour chaque phrase que j’ai lue, j’ai un commentaire à faire, et je sais que c’est ici le Mal qui a remporté la victoire. » (53) A cela, on pourrait répondre avec Nietzsche : « Das Weib lernt hassen, in dem Maasse, in dem es zu bezaubern – verlernt. » (54)
A partir de là, tout s’enchaîne : « Les derniers mots que W. m’ait écrits se trouvent dans un bel exemplaire dédicacé de Parzifal : « A mon très cher ami Friedrich Nietzsche. Richard Wagner, membre du Consistoire ». Exactement au même moment, mon livre, que je lui avais envoyé, lui tombait entre les mains : Menschliches Allzumenschliches – et de cette façon, tout était clair, et tout était fini. » (55) Etrange réaction des Wagner, quand on sait les risques pris par Nietzsche pour défendre Richard. La Naissance de la tragédie avait quand-même valu à Nietzsche la mise au ban de l’université, à la suite du succès remporté par le pamphlet de Wilamowitz-Möllendorff, Zukunftphilologie ! eine Erwidrung auf Friedrich Nietzsche (Philologie de l’avenir ! Réplique à Friedrich Nietzsche, avr. 1872). De 1869 – leur première rencontre ayant eut lieu un an plus tôt, à Leipzig – à 1872, Nietzsche avait partagé l’intimité des Wagner et passé la majorité de ses fins de semaine à Tribschen. Il vivait pour et par Richard Wagner. Mais le moment était venu d’écarter le philosophe devenu trop gênant, non pas à cause de son « immoralisme » - ce que prétendront pourtant les Wagner qui, nécessité vitale faisant loi, devaient à tout prix défendre les valeurs allemandes pour continuer à remplir les caisses de Bayreuth -, mais parce que depuis peu, Nietzsche fréquentait un Juif. C’est donc à Paul Rée qu’il faut rendre hommage d’avoir tiré Nietzsche des griffes de Wagner. En juin 1877, de Rosenlauibad, Nietzsche avait écrit à Paul Rée : « J’ai pris avec moi 3 livres pour me rendre dans cet endroit que vous pouvez contempler sur la carte postale : une nouveauté de Mark Twain, l’américain (dont je préfère la naïveté à celle des Allemands), les Lois de Platon, et Vous, mon cher ami » (56) : Der Ursprung der moralischen Empfindungen (L’origine des sentiments moraux), paru en décembre 1876. Oui, c’est à Paul Rée qu’il faut rendre hommage d’avoir su montrer à Nietzsche la voie de la philosophie et de devenir ce qu’il était : l’œil immoraliste de la bonne conscience européenne, le critique impartial du mensonge de la culture allemande, l’homme véridique du XIXème siècle. La relation idéologique de Nietzsche à Wagner prend définitivement fin en 1878. Dix ans d’amitié, qui ne furent que servitude au couple formé par Richard et Cosima. La révélation de l’imposture wagnérienne est consécutive au rejet de l’idéalisme et à la célébration de l’esprit des Lumières. Nous ferions bien aujourd’hui d’accepter la leçon de Nietzsche et comme lui, de nous élever contre Wagner et tout ce que cache son nom.
Lionel Duvoy,
novembre 2005.
Notes :
1) Commencé en décembre 1887 et publié à la fin du mois de septembre 1888 sous le titre : Der Fall Wagner / Ein Musikanten-Problem / von / Friedrich Nietzsche / Leipzig / Verlag von Constantin Georg Naumann / 1888.
2) KSB 8, 1052, p.342.
3) Nietzsche contra Wagner, paraît au mois de février 1889. Nietzsche est alors interné depuis décembre 1888 à la clinique universitaire psychiatrique de Iéna.
4) Lettre de Richard Wagner à Hans von Wolzogen, du mardi 23 octobre 1877, in Curt von Westernhagen, Richard Wagner. Sein Werk, sein Wesen, seine Welt, Zürich, 1956, pp. 527-529. La veille de cette déclaration (le lundi 22 octobre), Cosima Wagner envoyait sa dernière lettre à Nietzsche.
5) Contre Rousseau, Kant et Schopenhauer, voir les fragments posthumes de l’automne 1887 in KSA 12, fgts. 9[146], 9[169], 9[178], 9[184], 9[185]. Sur l’importance de Voltaire, de Goethe, de Händel et de Spinoza, cf. KSA 12, fgts. 9[176], 9[178], 9[179], 9[180], 9[182], 9[184], 9[185].
6) Der Fall Wagner, Avant-propos.
7) M. v. Meyensbug à Nietzsche, juin 1878, in KGB II, 6, 2, 1083, pp. 899-900.
8) Nietzsche commença à rédiger Die Geburt der Tragödie aus dem Geiste der Musik autour du samedi 27 août 1870, alors qu’il servait en qualité d’infirmier « sous les remparts de Metz ». Cf. KSA 6, pp. 309-310.
9) « Qu’est-ce qui nous empêche de dire la vérité en riant ? »
10) Der Fall Wagner, 3.
11) Richard Wagner, Mes Œuvres, choix de textes trad. par J. Prod’homme, Paris, Corrêa, 1941, pp. 22-23.
12) Cf. G.W.F. Hegel, Leçons d’esthétique (1835), Introduction.
13) Communication écrite du 14 au 24 août 1852, pour la revue musicale de Brendel, imprimée à Zurich et directement adressée aux théâtres par Wagner. In Richard Wagner, Op. cit., pp.152-184.
14) Richard Wagner, Op. cit., p.174.
15) Ibid., pp. 67-68
16) Ibid., p.22.
17) Cf. Cosima Wagner, Die Tagebücher 1869 - 1883 (I) , Hg. von M. Gregor-Dellin & D. Mack, München, 1977. Journée du 13 novembre 1869.
18) BAW 1, pp.12-13.
19) Élisabeth Förster-Nietzsche, Das Leben Friedrich Nietzsche’s, Leipzig, 1925, pp. 135-136.
20) 25 mai 1854, BAW 1, p.18.
21) Entre 1854 et 1865, Nietzsche ne compose pas moins de 130 pièces pour clavier, chœur et orchestre, dont une œuvre conséquente : le Weihnachts-Oratorium.
22) Richard Wagner, Op. cit., p. 36.
23) En janvier 1865, Nietzsche soumit en effet à Brambach les Lieder qu’il avait composé entre novembre et décembre 1864. Pour Noël 1864, il en offrit trois, à sa mère, à Elisabeth et aux Deussen. Cf. la lettre à sa mère datée de la fin février 1865, in KSB 2, 460, p.40.
24) Octobre 1868 in KSB 2, 591, p.322.
25) Richard Wagner, Op. cit., p. 30.
26) Ibid., p. 48.
27) KSA 11, 25 [172], printemps 1884.
28) Dans une lettre datée du vendredi 16 octobre 1896, le lendemain de l’anniversaire de Nietzsche, sa mère écrit à Adalbert Oehler : « Notre patient du cœur n’était pas dans son bon jour, et pourtant, nous avons surtout été heureux de l’avoir avec nous (…) » (in G.U. Gabel & C.H. Jagenberg hgg., Der entmünidgte Philosoph. Briefe von Franziska Nietzsche an Adalbert Oehler aus den Jahren 1889-1897, Hürth, 1994). Franziska Nietzsche décédera le mardi 20 avril 1897.
29) Rudolf Steiner (1861-1925) rendit visite à Nietzsche en février ou mars 1897, à Weimar. Il devint par la même occasion le professeur privé de philosophie de la sœur de Nietzsche. Auteur d’une biographie (Friedrich Nietzsche. Ein Kämpfer gegen seine Zeit, Weimar, Felber, 1895), il élaborera une doctrine pédagogique pompeusement appelée « anthroposophie » (Die Erziehung des Kindes vom Gesichtpunkte der Geisteswissenschaft, 1907), qui fera école dès 1919 (ouverture de la première institution steinerienne, à Waldorf) pour entrer définitivement dans les mœurs en Suisse romande.
30) « Qu’aimerais-tu vraiment être que tu n’es pas ? / Friedrich Nietzsche avant la folie. » (8 février 1892, Archiv der R. Steiner-Nahclassverwaltung).
31) « Un jeu de sept Allemands / Qui n’aiment pas les juifs ». En 1883-1884, Förster consacre tout son temps à la fondation d’une colonie aryenne au Paraguay, baptisée (ironie du sort) : La Nueva Germania (Die Neue Germania) ; peut-être à l’instigation d’Elisabeth Förster-Nietzsche, qui n’ignorait pas que son frère avait fondé, le 25 juillet 1861, la revue pluridisciplinaire intitulée Germania en compagnie de ses deux amis mélomanes, Gustav Krug (1844-1902) et Wilhelm Pinder (1844-1928).
32) Avec une douce ironie d’abord, Nietzsche exhorte sa sœur à délaisser son projet de colonie aryenne au Paraguay. Le dimanche 7 février 1886, il lui écrit : « [Si ta proposition] d’instruire ton frère totalement incompétent et ton commissionnaire Fritz, sur l’Européen imperfectible et l’anti-antisémite, devait servir de quelque manière que ce soit à Monsieur ton mari (…), je veux bien marcher dans les pas de Mademoiselle Alwinchen [servante des Förster, et plus tard de la mère de Nietzsche] et te prier instamment de faire de moi, entre autres et sous certaines conditions, un fondateur sud-américain : avec cette clause stricte de ne pas voir nommer ce petit morceau de terre Friedrichsland ou Bois-Friedrich (car je n’aimerai ni « y mourir ni y être enterré »), mais Lamaland – en souvenir du surnom que je t’ai donné. Pour être plus sérieux : je t’enverrai là-bas tout ce que je possède si cela peut t’aider à revenir au plus vite. Au fond, tous les gens qui te connaissent vraiment et qui t’aiment, sont d’avis qu’il te serait cent fois préférable de t’épargner une telle expérience. (…) Dans l’ensemble, je vais bien, ça peut aller, mais une mélancolie singulièrement lancinante m’envahit chaque jour, en particulier le soir, - toujours pour cette même raison que la Lama est en train de s’enfuir et de rejeter toute la tradition de son frère. (…) nous ne nous réjouirons plus jamais des mêmes choses. » (Lettre du 7 fév. 1886, KSB 7, 669, pp.147-148) En décembre 1887, Nietzsche, ne voyant aucun changement dans l’attitude d’Elisabeth, durcit le ton et lance une attaque bien plus explicite contre elle et son mari : « Ces satanés coquins d’antisémites ne doivent pas toucher à mon idéal ! ! J’ai déjà assez souffert de ce que notre nom soit mêlé à cette mouvance à cause de ton mariage ! Tu as, durant ces 6 dernières années, perdu tout bon sens et toute raison. Ô Seigneur… comme cela m’est pénible ! » (KSB 8, 968, p.219) Et de s’en confier à sa mère, d’un ton désespéré cette fois : « Ce parti a pourri à ma suite mon éditeur, ma réputation, ma sœur, mes amis – rien ne répugne plus à mes tendances que cet enchaînement du nom de Nietzsche à celui d’antisémites tels qu’E. Dühring : il ne faut donc pas me tenir rigueur d’employer la légitime défense. Je mettrai violemment à la porte de chez moi quiconque me soupçonnera sur ce point. » (KSB 8, 967, pp.219-220)
33) Voir la lettre à Erwin Rohde du 29 août 1869 in KSB 3, 28, p.52.
34) KSB 2, 625, pp. 378-379.
35) KSB 2, 625, p. 378. Le 10 septembre 1878, Nietzsche se désabonne de la revue.
36) Voir aussi Ecce Homo, Der Fall Wagner, 1.
37) Lettre du 28 septembre 1880 à Louis II de Bavière in Richard Wagner, Op. cit., pp. 276-277.
38) Sacré. Bayreuth recevra l’appellation de Bühnenfestspielhaus (théâtre du festival scénique).
39) Ibid., p. 278.
40) En 1841.
41) Dimanche 1er août 1869 in KSB 3, 20, pp. 37-38.
42) Richard Wagner, Op. cit., pp.46-47.
43) Philippe Muray, Le XIXème siècle à travers les âges, Paris, Denoël, 1984 ; Gallimard/Tel, 1999, p.397.
44) Note du dimanche 19 septembre 1869 in Cosima Wagner, Die Tagebücher 1869-1883 (I), Hg. von M. Gregor-Dellin & D. Mack, München, 1976-77. Nietzsche changera par la suite son opinion sur le végétarisme, ce dont témoigne une lettre à Gersdorff : « (…) Mais pourquoi, pour parler avec Goethe, en faire « un article de religion » ? » (in KSB 3, 32, pp.59-60).
44 bis) “L’ennui est faim“, Novalis, Der enzyklopädische Entwurf (1798-1799).
45) Lettre à Madame Wesendonck, du 30 mai 1859 in Richard Wagner, Op. cit., p. 274-275.
46) Surnom du fils de Richard et de Cosima Wagner, Siegfried (né en 1869, mort en 1930), qui sera chef d’orchestre et compositeur à la suite de son père.
47) Lettre de Richard Wagner à Nietzsche du lundi 24 juin 1872, in KSB 4, 233, p.16.
48) “Richard Wagner à Bayreuth / par Frédéric Nietzsche /professeur de philologie classique à l’université de Bâle / traduit par Marie Baumgartner avec l’autorisation de l’auteur / Schloss-Chemnitz / Ernest Schmeitzner libraire-éditeur / Paris, Sandoz & Fischbacher / Turin (Florence, Rome), Ermanno Loescher / Saint Pétersbourg, H. Schmitzdorff (G.Roettger), Librairie impériale / Londres, F. Wohlauer / 1877.
49) Au sous-titre de 1872, qui fait implicitement référence à l’œuvre de Wagner, Nietzsche substituera l’intitulé « Griechenthum und Pessimismus » dans l’édition de 1886. Imprimé à 800 exemplaires, au lieu des 1000 prévus, La Naissance de la tragédie ne fut vendue qu’à 625 exemplaires entre janvier 1872 et le 1er août 1878, date de la deuxième édition. A cet égard, Richard Wagner à Bayreuth est un succès sans précédent : les éditions Naumann écouleront 700 exemplaires en peu de temps et en imprimeront 800 de plus. En août 1886, E.W. Fritzsch reprend les invendus de la deuxième impression - 768 au total – et lance la deuxième édition effective au mois d’octobre 1892 (500 exemplaires invendus en 1893). Cf. Friedrich Nietzsche, Chronik in Bildern und Texten, München-Wien, Carl Hanser Verlag/DTV, 2000, pp. 256-257 & p.368.
50) Der Gottesdienst der Griechen (Le service divin des Grecs), cours prononcés à Bâle durant le semestre d’hiver 1875-1876, in Nietzsche’s Werke, Bd. XIX, 3, Abteilung, “Philologica”, 3, Leipzig, Alfred Kröner Vlg., 1913 – traduction, introduction et notes par Emmanuel Cattin, L’Herne, 1992, p.137.
51) Humain, trop humain.
52) Malwida von Meyensbug.
53) Lettre de Cosima Wagner du 9 mai 1879 à Maris von Schleinitz, in KSA 15, pp. 83-84.
54) « La femme apprend à haïr ce qu’elle n’arrive plus à séduire.» in Jenseits von Gut und Böse, IV, Sprüche und Zwichenspiele, § 84.
55) Juillet 1882, in KSB 6, 269, p.229.
56) lundi 25 juin 1877, in KSB 5, 627, p. 246.
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