Le blog de Lionel Duvoy

F. Nietzsche - Le destin finit toujours par frapper (1858-59)

Lionel Duvoy — 1 avril 2007

Nietzsche s’est très tôt intéressé aux contes, aux mystères. A l’adolescence, c’est à leur réécriture qu’il s’essaiera, dans le cadre académique de ses leçons d’Allemand, à travers par exemple un petit texte intitulé Der Wilde, qui fut rédigé l’année de ses quatorze ans (NW, hsgb von G. Colli et M. Montinari, I, 2, Nachgelassene Aufzeichnungen, Herbst 1858 - Herbst 1862, 5[3]), et qui est l’adaptation en prose du célèbre conte en vers de Johann Gottfried Seume (1753-1810) : Die Gastfreundschaft des Huronen (L’hospitalité du Huron).
Le conte qui suit :
Was ein Häkchen werden will, muss sich bei Zeiten krümmen (NW, ibid., 5[4]) et dont nous proposons ici la transcription, est inspiré des Märchen von einem, der auszog, das Fürchten zu lernen, des frères Jakob (1785-1863) et Wilhelm (1786-1859) Grimm. Le proverbe allemand qui en demeure célèbre mérite d’être rendu littéralement : Quoiqu’on veuille, un crochet devra toujours se recourber

Was ein Häkchen werden will, muss sich bei Zeiten krümmen
Le destin finit toujours par frapper…

Peu avant les événements de la révolution française, un riche comte vivait paisiblement et discrètement dans son fief de Champagne. Il avait deux fils, Richard et Léon, qui, depuis leur plus tendre enfance, se distinguaient du point de vue du caractère. Tandis que le petit Richard possédait une âme sincère et aimable, Léon, le fils aîné, se montrait irrespectueux envers les domestiques et extrêmement hautain ; en dépit de cela, les membres de la haute société dans son ensemble s’étaient épris de ses brillants atours. Son frère s’était largement effacé dans l’ombre qu’il lui faisait et même son propre père se laissait aveugler par son hypocrite prévenance. Plus Léon grandissait, plus il devenait maître en leur demeure. Son pauvre frère s’était opposé à ses manigances et fit tant et si bien qu’il l’obligea à quitter la maison paternelle. Léon avait ainsi atteint son but ; car il fallut bientôt que son père lui légua un domaine et ses domestiques commencèrent à le craindre plus que leur propre maître. Petit à petit, sa nature pleine de vices apparaissait au grand jour ; mais, le vieux comte finissait toujours par en pardonner les frasques en les nommant des “erreurs de jeunesse”. Cependant, tout allait bientôt changer…

A Paris, la révolution éclata. Les vagues de l’insurrection se propagèrent dans toute la France. Partout le peuple opprimé se soulevait contre ses bourreaux. Les demeures des artistocrates furent incendiées, leurs propriétaires, exécutés ; tous les outrages subis furent vengés par le sang. Des messagers accoururent au château pour annoncer, haletant, que la troupe monstrueuse s’approchait. Le comte rassembla ses gens, on proclama l’état de siège, et tout fut pris d’une incroyable agitation. A ce moment, Léon déclara sans détour qu’il devait mettre à l’abri ses propres biens avant ceux des autres. Le comte tomba des nues et pris de colère, lui cria : “Ainsi veux-tu m’abandonner en ces temps fatidiques ?! C’est ainsi que tu remercies ma bonté ?! A présent, va-t-en !(”) Et le regard chargé de mépris, il s’éloigna de son fils. Mais cet épisode scandaleux connut sa juste rétribution : peu après, la masse sauvage des révolutionnaires se dirigea vers le domaine du fils indigne et laissa en paix le château du vieux comte.

Quelques jours plus tard, le comte vit avec horreur des flammes s’élever au loin et fut informé par ses gens que le château de son fils venait d’être détruit et que son occupant avait été assassiné. A cette nouvelle, le vieil homme leva les mains au ciel et s’écria : “Que Dieu lui soit clément !” -

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