Ahh… Sollers. A qui mieux mieux.
Je viens d’acheter le livre d’Emmanuel Faye, Heidegger, introduction du nazisme dans la philosophie (Albin Michel) que le Livre de Poche vient très judicieusement de rééditer pour un prix tout à fait dérisoire. Pensez-vous, 9 euros : j’ai sauté sur l’occase !
Dès la lecture de la préface à la seconde édition, j’ai voulu lui adresser sans attendre mes remerciements, tout le bonheur et la joie de constater qu’il n’y a pas que mes amis et moi-même à constater que, cela saute aux yeux : bon Dieu ! Heidegger a toujours été un vrai nazi, un convaincu, d’abord ouvertement proclamé durant son rectorat de Fribourg, puis, tout doucement, dès 1945, tout discrètement tapi sous l’écorce du gentil petit bonhomme souriant benoîtement et tartinant son Saint Thomas sur son schwarzbrot.
Et puis en tapant sur Google “Emmanuel Faye”, je tombe comme par un hasard inespéré, sur le fan club de Sollers - Maître ès art de se méprendre sur le réel et l’histoire, préférant prendre fait et cause pour tous les tartuffes débonnaires que l’histoire du XXème siècle a produits (Mao, Jean-Paul (les 2) et j’en passe), que pour ceux que la longue tradition universitaire française - gangue de vieux conservateurs grisonnants et académiciens de l’ordre moral selon lui (Onfray n’échappant pas à la règle, d’après Sollers toujours) - a réussi à faire naître et qui, quoiqu’on en dise, se distinguent des dilettantes de tout crin par une certaine “probité” (au sens nietzschéen du terme).
Alors en manière de trait ironique décoché contre Philippe Sollers, que je persiste à ne pas vouloir lire pour ne pas me salir les mains (Nietzsche, je sais…), voici un extrait de l’entretien publié sur son site officiel (sans doute pourra-t-il démentir et affirmer qu’il s’agit là d’un site de fans décérébrés). L’unique question que je poserai avant que toi, lecteur, tu te fasses ne serait-ce qu’une once d’opinion, est cellle-ci : que pense vraiment Philippe Sollers ? Est-il partisan des Lumières ? manifestement non.
“A. Vivian : J’ai cru comprendre… Il y a deux camps dans cette histoire. D’un côté… on a l’impression : les historiens. E. Faye était défendu par J.P Vernant, par feu Pierre Vidal-Naquet, qui nous a quittés cet été, par le sociologue aussi, Jacques Bouveresse. D’un côté les historiens, de l’autre les philosophes purs et durs. Est-ce que je me trompe ?
P. Sollers : Non pas vraiment. Mais je voudrais d’abord signaler l’information la plus importante… Je m’occupe d’une revue trimestrielle assez confidentielle, mais pas tellement, qui s’appelle l’Infini. Le dernier numéro, l’avant-dernier numéro, c’était le numéro 95, c’était un numéro assez gros complètement consacré à Heidegger. C’est plus de trois ans de travail sous la direction d’un philosophe extrêmement remarquable qui s’appelle Gérard Guest. Ce numéro à ma grande surprise - divine surprise ! - a été épuisé en un mois et a été réimprimé depuis aux éditions Gallimard. Donc il ne faudrait surtout pas entendre, dans ce qu’on vient de dire, que Gallimard aurait la moindre réticence quant à la publication de l’œuvre de Martin Heidegger. Alors sur cette affaire, il y a quelque chose de très simple, à mon avis, à dire, c’est qu’Emmanuel Faye, dans son livre, « exit » une vieille affaire qui revient comme le monstre du Lochness. L’appartenance de Heidegger au parti nazi… Bon il y a des livres entiers là-dessus. On ne va pas y revenir… cela durerait trois siècles… Il a fait un pas de plus décisif. Il a dit que la philosophie tout entière de Heidegger était infiltrée, contaminée par une vision du monde nazie. Ce qui est évidemment une faribole et une absurdité. Je rappelle au passage que Heidegger est un penseur absolument considérable. Il a une œuvre en effet énorme. Il a influencé de leur propre aveu… Relisez ce que Sartre en dit… à quel point Heidegger lui avait sauvé la vie pratiquement… la vie de la pensée… Bon, que des penseurs comme Levinas, comme Lacan, comme Foucault, surtout Derrida… dont le nazisme ne parait pas du tout évident.
Sollers - Enfin, voilà, donc il y a une telle exagération, un tel emballement dont la simplification. C’est ça le problème. On vit à une époque médiatique, que vous palpez constamment, où le simplisme, la réduction devient pratiquement pavlovienne. Et donc comme ça il y a des réactions qui sont extraordinairement falsificatrices.
Il y a bien sûr que Emmanuel Faye, selon François Fédier et ses comparses - admirateurs germanistes de Heidegger - est quelque peu “paranoïaque”. A croire que mettre en avant le fonds vaseux d’un philosophe - dont je ne contesterais pas les “compétences”… car ce serait risquer de passer moi aussi pour un parano - est un travail fort risqué.
Pour mémoire, les oeuvres de Heidegger sont publiées chez Gallimard, chez qui Sollers est directeur de collection… Attaquer l’oeuvre d’un nazi encensé par les gallimardiens est dangereux dans le contexte actuel : Faye, qui risque de refermer sur lui un débat vieux de 60 ans - aliment indispensable des presses d’imprimeurs -vient de substituer au portefeuille d’actions de Mr Sollers un petit porte-monnaie dont le petit Philippe ne se souvient pas même avoir un jour tenu pochette si ridicule entre ses mains.
Et les fils de nantis richement parés ont toujours défendu la cause de la puissance… Les Gallimard au grand coeur n’ont jamais été très regardant sur ce qu’ils publiaient.