Le blog de Lionel Duvoy

Nietzsche - Wagner : éléments de biographie (I).

Lionel Duvoy — 30 août 2007

I. LES ORIGINES - 1861 - 1863

Hiver 1861, Naumburg.
Nietzsche entend pour la première fois la musique de Wagner, chez son ami Gustav Krug (1844 – 1902), qui habitait au n°14 de la Markplatz. Il s’était lié d’amitié avec lui et le cousin de ce dernier, Wilhelm Pinder (1844 – 1928), en 1853 : “L’un d’eux se nommait Gustav Krug, de son nom complet Clemens Felix Gustav Krug, né le 16 novembre. C’était le fils du Conseiller à la Cour d’Appel de Naumburg, Mr Krug, l’un des plus grands connaisseurs de la musique et virtuose qu’il m’ait été donné de connaître.(…) Mendels[s]sohn Bartholdy était un très bon ami à lui, tout comme les frères Müller, les célèbres virtuoses du violon, que j’avais eu aussi un jour la chance de pouvoir entendre jouer.”

Hiver 1860-61, Naumburg
La première fois que Nietzsche entend la musique de Wagner, c’est chez son ami d’enfance G. Krug (1844-1902), qui habitait au 14 de la Marktplazt, avec la famille Pinder. Wilhelm Pinder (1844-1928) et G. Krug étaient cousins. Nieztsche s’était lié d’amitié avec eux dès 1853.
La découverte de Wagner coïncide donc avec ses années de formation intellectuelles et ses premières amitiés “stellaires” (à Naumburg surtout).

Du samedi 22 mars au dimanche 7 avril 1861, Naumburg
Vacances de Pâque à Naumburg (à ce moment là, scolarité à Pforta) : Nietzsche passe ses vacances à écrire et à composer [3 Esquisses pour clavier / 1 Final pour piano / 2 Oratorios de Noël pour choeur : Ehre sei Gott et An der Krippe]. G. Krug lui apprend à jouer la transposition pour piano du premier acte de Tristan & Isold.
Se brouille avec sa mère à ce pour des questions relatives au christianisme. Nietzsche prend aussi quelque distances avec sa soeur.

Eté 1861
Il projète de composer une symphonie sur le thème de la légende d’Ermanarich.
(C.P. Janz, Friedrich Nietzsche. Biographie, München, Wien, 1991, 1993, vol. 1, p. 599 : “Zum >Ermanarich< verfaßt er noch ein detailliertes Programm der Szenerie und Handlung Programme zu späteren Kompositionen geben nur noch Hinweise auf allgemeine Bewegungen oder seelische Verfassungen, Stimmungen.”

Nietzsche, Mein Leben, Jahre 1862 : “J’ai commencé à la Saint-Michel de l’année 1861, et achevé en quelques jours le présent morceau de ma symphonie Ermanarich. Composée pour deux pianos, elle est calquée sur le modèle de la Symphonie de Dante que j’ai découverte peu de temps auparavant. A cette époque, le thème d’Ermanarich me touchait encore plus vivement qu’aujourd’hui: j’en était trop ébranlé pour écrire un poème, et encore trop proche pour créer un drame objectif.”
Le 25 juillet 1861, les trois amis fondent la revue Germania et célèbrent une fête sur le Schönburg. Revue dans laquelle il fera paraître ses premiers écrits littéraires et ses premières compositions musicales. L’axe éditorial est profondément influencé par le romantisme (Schiller, Hölderlin, Byron). “Crise financière” de la revue due à l’achat de la partition de Tristan & Isold par G. Krug, qui, cependant, et comme Nietzsche le reconnaît, est bien plus ponctuel et régulier dans le versement de ses cotisations que ne le furent Pinder et lui-même. La revue disparaîtra deux ans plus tard, en août 1863, faute de temps, d’argent et de productivité artistique. Nietzsche, Krug et Pinder se sépareront définitivement et ne se reverront qu’une seule fois, à Bâle, en 1871 à l’occasion de l’anniversaire de Nietzsche.

Noël 1861.
Après avoir reçu le cadeau de Noël de sa soeur (Histoire des dernières quarante années 1816-1856 de Menzel), Nietzsche émet le souhait de recevoir aussi “une photographie d’un homme célèbre encore vivant, p.ex. Liszt ou Wagner, ou bien une photographie tirée de l’album Shakespeare “. Durant les vacances, il déchiffre l’adaptation pour clavier du Don Juan de Mozart, le Requiem pour Mignon et Amours et Vies des femmes de SCHUMANN. (KSB 1, n°289, p.189)

1862
Janvier 1862.

Poèmes : Chanson populaire serbe, etc.
Essais : sur La Symphonie de Dante de Liszt, sur Foscari et Manfred de Byron, Les Poèmes dramatiques de Byron, longue lettre à G. Krug et W. Pinder sur L’Oratorio comme forme artistique (un genre majeur, comme l’opéra)
Musique : Pour l’Oratorio de Noël, un “Magnificat” ainsi qu’une Ouverture.
Retour à Pforta. Infirmerie à plusieurs reprises : maux de tête, congestions, coliques.

Février 1862.
Musique : Esquisses hongroises : Rêves sauvages et Impromptu (perdus)
Mercredi 2 avril : Musique : Grande sonate pour clavier.
Lundi 22 septembre : Convent de la
Germania. Lecture par Nietzsche de sa Chronique de la ‘Germania’ dans laquelle il dénonce l’apathie de ses membres durant les derniers mois :
“(Travaux scolaires, cours de danse, affaires de coeur, effervescences politiques, etc) ont occulté la “sainteté de ses status” au point d’avoir “précipité en son sein la dispersion, le délabrement et l’apathie”.
Élisabeth Förster-Nietzsche, Das Leben Friedrich Nietzsche’s, Leipzig, 1925 : ” Durant l’automne 1888, mon frère écrivit dans ses mémoires de jeunesse : “Dès l’instant où il y eut une adaptation pour clavier du Tristan, je devins wagnérien.” Mais je crois que ce fut pour mon frère plus précoce, et que le Tristan poussa ses sentiments jusqu’à un certain point d’ébullition. Je me souviens que les vacances de l’automne 1862 furent employées par mon frère et son ami Gustav, à jouer ce morceau de piano du matin au soir. Et comme le père de Gustav rendait un culte sans frein à la musique classique, ces orgies wagnériennes furent célébrées chez nous. “
Intéressant pour l’étude de l’emprise exercée par E. Förster-Nietzsche sur la postérité de son fère, puisqu’elle affirme, sans détour, savoir mieux déterminer que lui le moment où il devint “wagnérien”. Cette affirmation voudrait dire aussi, de toute évidence, que l’attirance “précoce” de N pour l’art de Wagner était toute naturelle, que les type Nietzsche et Wagner peuvent aisément être ramenés à une question de nature, voire de race.
Selon E. Förster-Nietzsche, en somme, son frère et Wagner seraient sur un pied d’égalité : Wagner n’aurai pas influencé Nietzsche plus que ce dernier, Wagner.
G. Krug à Nietzsche, le mercredi 15 octobre 1862, jour de l’anniversaire de Nietzsche :
«Si nous devions nous voir dimanche, et j’espère que ce sera le cas, je te présenterai l’opuscule recopié au propre [In einem kühl Grund] en même temps que la livraison [pour la Germania] d’octobre. Tu auras bien l’obligeance de ramener avec toi le magnifique opus de Wagner, “Tristan & Isold” ainsi que les Lieder de Liszt. »

Noël 1862.
Nietzsche demande la partition pour piano de Tristan. Trois années durant, Nietzsche ne semble plus s’intéresser autant à Wagner. En ce sens, on peut dire que Tristan plus que Wagner devait répondre à son besoin musical du moment. Ce qui fit préjuger sa soeur que Nietzsche était déjà wagnérien avant la découverte de Tristant & Isold tien donc d’une malhonnêteté retrospective.
Le fait que Nietzsche fasse temporairement silence sur Wagner constitue sans doute sa principale objection au mythe förstien de son wagnérisme naturel.

1863
Vacances de décembre 1863.

Nietzsche écrit La Mort d’Ermanarich et La Jeune Pêcheuse (sera mise en musique le 11 juillet 1865.)


II. LA RENCONTRE - 1865 - 1868

1865
Paul Deussen, Errinerung an Friedrich Nietzsche (1901), à propos du mois de juin 1865 : « Nous nous entendions pleinement sur notre amour de l’art. (…) Nietzsche lui-même composait de nombreux lieder de Petôfi et d’autres, et avait consacré par ex. une partition à mettre au propre les compositions de ma soeur. (…) Richard Wagner tenait alors des discussions fréquentes et animées, dont ressortaient cependant l’aspect totalement problématique de sa conception. »

Août-septembre 1865
Travail de nouveau sur une scène d’Ermanarich. Etudier plus en détail la place de cette légende slave pour Nietzsche. [Cf. C. P. Janz, Friedrich Nietzsche. Biographie. München, Wien, 1991 (1993), vol. 3, p.365.]

Fin Octobre 1865.Premier semestre de philologie à Leipzig - découvre Schopenheuer, Die Welt als Wille und Vorstellung.

Dimanche 19 novembre 1865.
Première “Zukunftmatinee”, cycle de concerts organisés sur 10 matinées -
“Nur die Namen Wagner, Liszt, Berlioz” (KSB, 2, n°487, p.96)

1866
Début Octobre 1866

Nietzsche joue l’adaptation pour clavier des Walküre. Ses sentiments sont très mêlés (KSB 2, n° 523, p.174).

1867
Janvier 1867

Nietzsche rédige La Walkyrie de Richard Wagner.

Jeudi 22 et vendredi 23 août 1867.
Se rend à Meiningen et assiste aux fêtes musicales présidées par Franz Liszt.
Qualifié par Nietzsche d’Orgien - on retrouve chez Elisabeth Forster à propos des réunions qui se tenaient avec Pinder et Krug chez les Nietzsche, mais six ans auparavant.
Terme importé par elle du vocabulaire de son frère, tout comme d’ailleurs celui de Germania (le nom de la colonie aryenne Die Neue Garmania est une invention d’Elisabeth, bien plus incriminable sur ce point que son défunt mari Förster.)
“En effet, il s’y déroulait (à Meiningen) un grand rendez-vous musical de quatre jours organisé par le Zukünftlern (Liszt, Berlioz, Bülow), qui fêtent ici leurs curieuses orgies musicales. Abbate Liszt y présidait. Cette école s’est à présent jetée avec passion sur Schopenhauer. Un poème symphonique signé Hans von Bülow, Nirvana, consiste en une compilation de sentences schopenhaueriennes ; la mise en musique était cependant épouvantable. A l’inverse, Liszt a éminemment su retranscrire, dans quelques unes de ses compositions religieuses, l’esprit recherché par cet indélicat Nirvana, surtout dans ses Béatitudes - “Beati sunt qui etc.”" (KSB, 2, n°554, p.239-40)
(Mot formé à partir du Grec : l’inaccessible, l’indétrônable, similaire l’araméen Abbas (le père) - NdT)

Octobre 1867.
Début du service militaire à Naumburg.

1868
Du dimanche 19 au jeudi 23 juillet 1868.

Nietzsche se rend à Altenburg pour assister au Tonkünstlerversammlung (Le Rendez-vous des musiciens). On y joue Liszt, Berlioz, Wagner, Bach, Schubert, Händel, Paletrina, Goldmark.
Le 19 juillet, le philologue Oswald Marbach, mari de Rosalie Wagner, l’une des soeurs de Richard, prononce une conrférence intitulée : Wiedergeburt der dramatischen Kunst durch die Musik (Renaissance de l’art dramtique à travers la musique), titre prémonitoire et qui n’est pas sans rappeler le lapsus commis par plusieurs journalistes au moment où parut Die Geburt dr Tragödie aus dem Geiste der Musik, l’intitulant : Wiedergeburt der Tragödie…
Le 22 juillet, on interprète La Cène des Apôtres de Wagner.

Octobre 1868.
Fin du service militaire.
“La même chose que chez Schopenhauer m’attire chez Wagner, l’atmosphère éthique, le parfum faustien, la croix, la mort et le tombeau.” (KSB, 2, n°591, p.322)
Nietzsche commence ainsi à assimiler Wagner et Schopenhauer, mariage dionysiaque de la musique et du pessimisme, mais aussi, et par la suite, mariage, propre à la décadence, de la sagesse orientale et de l’eschatologie chrétienne : La Trilogie comme oeuvre de la décadence (1887-88, Le Cas Wagner).

Mardi 27 octobre 1868.
L’Euterpe (de Leipzig) inaugure sa saisons musicale. Nietzsche est transporté d’émotion en entendant les ouvertures de Tristan & Isold et des Maîtres Chanteurs.
“Hier soir, je me suis rendu à L’Euterpe, qui a inauguré la saison d’hiver de ses concerts, et je me suis régalé tout autant de l’introduction à Tristan & Isold que de l’Ouverture des Maîtres Chanteurs. Je n’ai pas la force d’adopter un regard froidement critique à l’égard de cette musique ; chacune des mes fibres, chacun de mes nerfs est atteint de soubresauts, et je n’avais jamais connu cette sensation persistante d’élévation avant d’avoir entendu l’Ouverture en question.” (KSB, 2, n°596, p.332)

Novembre 1868
A Erwin Rhode “De retour à la maison, j’ai trouvé un billet qui m’était adressé (N étant alors en pension chez le Pr. Biedermann, politicien et publiciste), comportant cette courte note : Si tu veux faire la connaissance de Richard Wagner, rendez-vous au Café Théâtre à 16h45. Windish. Cette nouvelle bouleversa quelque peu mes idées, pardonne-moi ! si bien que j’ai complètement occulté les détails de la scène, tellement je fus plongé dans un trouble certain. Naturellement, j’y courus et trouvai là notre bon ami qui me donna plus d’informations. Wagner était descendu à Leipzig, chez des parents à lui, dans le plus strict incognito : la presse n’avait pas eu vent de l’affaire et tous les domestiques de Brockhaus s’étaient fait muets comme des tombes en livrée. Eh bien la sœur de Wagner (LOUISE), épouse volontaire et docile du Pr. Brockhaus, présenta aussi sa bonne amie à son frère, la Ritschl (épouse du professeur Ritschl qui fut l’un des premiers professeurs de N) ; à l’occasion de quoi elle eut la fierté de vanter à son frère les mérites de son amie, et à son amie les qualités de son frère. Béni soit ce cérémonial ! Wagner se mit à jouer le Meisterlied en présence de Madame Ritschl […] : et la bonne dame lui dit qu’elle connaissait bien ce Lied, mea opera. Joie et surprise de Wagner : il manifeste le plus vif désir de me rencontrer incognito. Je devais être invité vendredi soir (6 nov.) : mais Windish d’expliquer que je suis retenu le travail, ma charge, mon engagement : on suggère alors le samedi midi. Nous nous y sommes donc rendus, Windish et moi, avons trouvé la famille du professeur, mais pas de Richard, lequel était sorti avec un immense chapeau vissé sur son crâne énorme. Je fis par conséquent la connaissance de l’excellente famille en question, et j’obtins une cordiale invitation pour le dimanche soir. Mon humeur, ce jour-là, était véritablement romanesque.” (KSB, 2, n°599, p.338)

Dimanche 8 novembre 1868.
Au même « C’était un sale temps, pluvieux et neigeux, on grelottait à l’idée de sortir en plein air, et je me réjouissais donc que le fils Roscher (condisciple de N à Leipzig, fils de l’économiste allemand du même nom) me rende visite pour discuter des Eléates et du dieu des philosophes […] Le jour commençait à décliner, mais le tailleur ne venait pas et Roscher pris congé de moi. Je fis un bout de chemin avec lui, rendis personnellement visite au tailleur, mais ne trouvai là que son apprenti, absorbé par son ouvrage sur mon costume : on me promit de le livrer dans les ¾ d’heure. (…)
De retour à la maison, pas de tailleur ; je relus encore très lentement ma dissertation sur Eudoxe, de temps en temps distrait par les cris aigus et lointains des gens qui se promenaient dehors. Finalement, j’eus la certitude que quelqu’un attendait au portail en fer forgé du patriarche : il était fermé, tout comme la porte d’entrée de la maison. Je criai au bonhomme, à travers le jardin, de rentrer par la petite porte : impossible de se faire entendre avec le bourdonnement de l’averse. Toute maisonnée s’activa alors, pour finalement aller ouvrir, et un petit homme âgé vint à ma rencontre chargé d’un paquet. Il était 18h30 ; il était temps de m’habiller et de faire ma toilette, d’autant plus que j’habite très loin du lieu de rendez-vous. Retournement inattendu ! L’homme me présente la facture. Je la prends poliment, mais il réclame d’être payé sans attendre, puis exige un supplément pour la livraison. Surpris, je lui déclare que, tout ouvrier qu’il est au service de mon tailleur, je n’ai absolument rien à lui régler et que je souhaite traiter directement avec le tailleur à qui j’ai passé commande. Le vieux devenait insistant et le temps pressait ; j’attrapai les vêtements et commençai à les enfiler, quand l’individu en question me les arracha et me défendit de les mettre : la colère est montée en moi, et lui commençait s’irriter ! Scène. Je lutte en culotte : en m’échinant malgré tout à mettre mon pantalon.
Finalement, je retrouve ma dignité, profère des menaces solennelles, maudis mon tailleur et son homme de main, fais serment que je me vengerai. Pendant que le petit vieux s’éloignait…”
(KSB, 2, n°599, p.338-341)

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