Le blog de Lionel Duvoy

Sur la prophétie (2002)

Lionel Duvoy — 25 septembre 2007

Les valeurs morale, esthétique, philosophique, etc. représentent pour Nietzsche l’énigme œdipienne par excellence : celle de la grégarité. Eviter l’écueil du discours scientifique, comme Nietzsche l’écrit lui-même, doit aussi assurer à la pensée de l’éternel retour une pérennité millénaire, survivant aux déclins des sociétés humaines et à l’histoire des idéologies. C’est un rêve de fondateur de religion, et de cela dépend le principal scrupule à inscrire résolument sa pensée dans le corpus philosophique universitaire. Mais d’une religion totalement irréligieuse, réservée aux âmes les plus libres et les plus seules, voilà ce qui pose le plus de problèmes aux autorités enseignantes. Leur méfiance est légitime. Elle parle le langage de la science et de l’ancienne grégarité. La prophétie ne doit donc avoir sa place en philosophie moderne qu’en qualité d’exemple de mystification poétique, de procédé rhétorique et philosophique. Mais peut-on comprendre ainsi les divinations d’un penseur qui ne cessa, dans toute son œuvre, de critiquer et de rejeter cet artifice essentiel à toute religion ? Et comprendre la prophétie comme figure rhétorique de la mystification, n’est-ce pas se condamner à ne voir en elle que l’équivalent des persiflages libertins ? En somme, quelle force peut avoir la prophétie de celui qui condamne toute prophétie, si cette prophétie n’est ni essentiellement prophétique, ni rhétorique ? ni véridique, ni mystificatrice ? Dire qu’il s’agit d’un vain persiflage, de cris, de grincements de dents, c’est s’en tenir au style, à la rhétorique. L’ermite à la lèvre palpitante qui exhorte Zarathoustra à enseigner la dureté aux hommes n’est autre que l’incarnation du style, pendant noble de l’écriture, qui nie le sens à force de s’en tenir exclusivement au niveau de l’esthétique pure (la Charogne de Baudelaire : autonégation de l’esthétique pure par elle-même, le mal qui vient à bout de la première aristocratie et qui doit être rejeté pour lever une nouvelle noblesse : celle du surhomme au corps philosophant.)

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