Le blog de Lionel Duvoy

Sur l’éternel retour (2002)

Lionel Duvoy — 25 septembre 2007

L’urgence de rendre compte de l’expérience de Sils-Maria pousse Nietzsche à jeter sur le papier des impressions et à ébaucher des plans pour un ouvrage qui serait entièrement consacré à la vision extatique du retour et à ses conséquences dernières sur le renversement des valeurs. Les bouleversements psychiques et physiologiques de Nietzsche avaient certes atteint leur extrêmité trois ans avant, à Bâle. Et l’on peut toujours supposer que la révélation extatique qui le saisit près lac de Silva-Plana, quoique d’une intensité infiniment plus importante que les premières crises, doit imposer au lecteur la prudence dont un médecin fait preuve en présence d’un malade décrivant ses symptômes. Car Nietzsche lance un appel : sa crise est un appel. Non pas un appel au secours des médecins, des philosophes ou des prêtres ; ce n’est pas un appel intentionnel, mais un appel du corps, de la maladie, à l’homme en tant qu’être de viande (Artaud). L’être moral incorporé (Einverleibten) de l’homme, voilà l’identité issue du retour : le hasard des actions humaines - puisque la volonté n’a pas de puissance pour l’individu, ni pour l’espèce, mais pour elle seule - a fait que le mal, la destruction, mais aussi la construction, l’art, etc. sont ressortis comme constitutifs de son essence, que les passions elle-mêmes, les affects, le souffrance, etc. sont le soubassement premier de la moralité la plus haute. Cette dernière n’est qu’une des structures de l’affect, considérée comme finalité par les philosophes et les prêtres, comme effet par Nietzsche. Et, cette moralité peut devoir son origine soit au hasard, soit à la réaction individuelle contre le hasard. (D’où une nouvelle explication nietzschéenne de la différence entre les morales réactives et actives : la première refuse le retour, la seconde l’acquiesce avec un grand “Ja”, non pas celui de l’âne (le I-A) qui répond toujours “oui” à n’importe quelle charge qu’on lui impose, mais le “oui” de l’homme supérieur, de celui qui assume le poids le plus lourd, c’est-à-dire aussi la légèreté la plus extrême. )

L’éternel retour est une physiologie, et comme toute physiologie, elle doit intégrer le paradoxe de l’influence du corps sur la conscience, le matérialisme, tout en conservant le mystère du champ de l’esprit. Elle apparaît alors comme justification nécessaire du plus haut acquiescement de l’existence, de la conduite la plus vertueuse (au sens latin du terme virtù) et la plus spirituelle : ainsi Nietzsche tourne-t-il son intérêt vers les codes moraux de l’Orient (code de Manou, Coran, Zend-Avesta), ceux qui intègrent dans leurs commandements la plus haute nécessité. De ce point de vue, la doctrine de la volonté de puissance n’est qu’une fiction de plus - fiction entendue dans le cadre de la critique nietzschéenne des catégories de la pensée occidentale - pour élever la conscience morale au-delà de son propre nihil : fiction qui symbolise la nécessité d’agir en vue de croître, cercle vicieux de la végétation qui sans cesse “recouvre les roches de la réalité mise à nue.” Cette supposition confère au paradoxe de l’éternel Retour la fonction de négation absolue de la culture universelle telle qu’elle s’est construite depuis les origines de la pensée philosophique jusqu’à la science moderne : par un perpétuel va et vient entre l’Occident et l’Orient, au nom d’un universalisme de l’esprit et du corps, de l’Homme terrestre et céleste.

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