Le blog de Lionel Duvoy

Lionel Duvoy — 23 octobre 2007

Avec l’accord d’Emmanuel Faye, je reproduis ci-dessous l’un des nombreux éléments décisifs pour clore le débat qui oppose, stérilement, la raison au dénie (p.399 de Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie au Livre de Poche) :
“Faut-il à nouveau souligner que ces propos et cette conception raciale du droit [ ceux d’Erik Wolf, disciple de Carl Schmitt, au soutien desquels Heidegger recourut pour restructurer la faculté de droit de Fribourg] sont à l’évidence approuvés et encouragés par le recteur Heidegger, puisque non seulement il a fait nommer Erik Wolf doyen de la faculté de droit deux mois plus tôt, mais il va refuser la démission que ce dernier lui présente dans une lettre pathétique, le soir même de sa conférence, et le maintenir en poste, au nom du principe du Führer, sans prendre en compte ses arguments. A la suite de cette démission refusée, Heidegger diffuse, le 20 décembre 1933, une lettre à tous les doyens et enseignants de l’université, où l’on peut lire que, dans l’Etat national-socialiste :
l’individu, où qu’il se tienne, ne compte pour rien. Le destin de notre peuple dans son Etat (prime tout) compte pour tout (gilt alles)“.

Comme le souligne bien E. Faye dans la note relative à ce passage :

“Cette lettre capitale, citée par H. Ott, n’est pas éditée par Hermann Heidegger dans le volume 16 de l’oeuvre dite “intégrale”.”

Il reste que Fédier, Guest, et toute la clique soutiennent qu’Heidegger voulait faire par-là oeuvre de résistance… Mais mon Dieu, où avaient-ils la tête avant que Faye ose publier les abjectes opinions de notre Messkirchois ?! Il va sans dire que telle hypocrisie frise le ridicule. Il est vrai, à leur décharge, que certains intellectuels en mal de notoriété, ou trop jaloux de garder pignon sur rue, sont coutumiers du fait (je pense là à Noam Chomsky qui, outre l’oeuvre de rébellion tout à fait salutaire dont il est l’initiateur, a commis l’erreur irréparable de préfacer une vomissure de Faurisson sans y avoir regardé à une fois…, ce qui présage de la manière dont il envisage son rôle d’intellectuel trop engagé pour avoir le temps de lire.)

Les auteurs de Paroles de Jours, dont j’ai cité quelque part déjà le site internet, insultent, tous autant qu’ils sont, les hommes qui furent forcés, sous l’oppression des régimes de Vichy et de Berlin, d’entrer en clandestinité et de défendre une autre conception de l’individu que celle dont Heidegger bourrait le mou de ses étudiants et collègues.
Or, il est aussi vrai, toujours à la décharge de messieurs les heideggeriens, que la défense du destin de l’individu contre le destin aveugle de la masse et du peuple - que ce dernier soit “massifié” au nom de la nation ou de la race - implique forcément de se mettre hors-la-loi. Chose qu’ils n’oseraient pas même envisager en temps de guerre, puisqu’ils profitent de la paix pour émettre leurs anti-arguments.

J’aime à songer qu’un jour, leurs “paroles” s’abîmeront dans l’histoire de la bêtise et qu’elles figureront au registre des grands mensonges historiques et intellectuels.

Lionel Duvoy — 13 octobre 2007

J’ai rencontré aujourd’hui un descendant du Ari, Itshak Louria. Beaucoup d’émotion dans notre échange. Lui ne connaissant son ancêtre que par l’arbre généalogique lentement recomposé par son père, moi n’ayant pour raison de ma joie que mes lectures de Gershom Scholem.

Ainsi parlait Zarathoustra, IV° partie, “Le Réveil” (trad. H. Albert)

Lionel Duvoy — 12 octobre 2007

Mais soudain l’oreille de Zarathoustra s’effraya, car la caverne, qui avait été jusqu’à présent pleine de bruit et de rire, devint soudain d’un silence de mort ; le nez de Zarathoustra cependant sentit une odeur agréable de fumée et d’encens, comme si l’on brûlait des pommes de pin.

“Qu’arrive-t-il ? Que font-ils ?” se demanda Zarathoustra, en s’approchant de l’entrée pour regarder ses convives sans être vu. Mais, merveille des merveilles ! que vit-il alors de ses propres yeux !

“Ils sont tous redevenus pieux, ils prient, ils sont fous !” — dit-il en s’étonnant au delà de toute mesure. Et, en vérité, tous ces hommes supérieurs, les deux rois, le pape hors de service, le sinistre enchanteur, le mendiant volontaire, le voyageur et l’ombre, le vieux devin, le consciencieux de l’esprit et le plus laid des hommes : ils étaient tous prosternés sur leurs genoux, comme les enfants et les vieilles femmes fidèles, ils étaient prosternés en adorant l’âne. Et déjà le plus laid des hommes commençait à gargouiller et à souffler, comme si quelque chose d’inexprimable voulait sortir de lui ; cependant lorsqu’il finit enfin par parler réellement, voici, ce qu’il psalmodiait était une singulière litanie pieuse, en l’honneur de l’âne adoré et encensé. Et voici quelle fut cette litanie :

Amen ! Honneur et gloire et sagesse et reconnaissance et louanges et forces soient à notre Dieu, d’éternité en éternité !

— Et l’âne de braire I-A.

Il porte nos fardeaux, il s’est fait serviteur, il est patient de cœur et ne dit jamais non ; et celui qui aime son Dieu le châtie bien.

— Et l’âne de braire I-A.

Il ne parle pas, si ce n’est pour dire toujours oui au monde qu’il a créé ; ainsi il chante la louange de son monde. C’est sa ruse qui le pousse à ne point parler : ainsi il a rarement tort.

— Et l’âne de braire I-A.

Insignifiant il passe dans le monde. La couleur de son corps, dont il enveloppe sa vertu, est grise. S’il a de l’esprit, il le cache ; mais chacun croit à ses longues oreilles.

— Et l’âne de braire I-A.

Quelle sagesse cachée est cela qu’il ait de longues oreilles et qu’il dise toujours oui, et jamais non ! N’a-t-il pas crée le monde à son image, c’est-à-dire aussi bête que possible ?

— Et l’âne de braire I-A.

Tu suis des chemins droits et des chemins détournés ; ce que les hommes appellent droit ou détourné t’importe peu. Ton royaume est par delà le bien et le mal. C’est ton innocence de ne point savoir ce que c’est que l’innocence.

— Et l’âne de braire I-A.

Vois donc comme tu ne repousses personne loin de toi, ni les mendiants, ni les rois. Tu laisses venir à toi les petits enfants et si les pécheurs veulent te séduire tu leur dis simplement I-A.

— Et l’âne de braire : I-A.

Tu aimes les ânesses et les figues fraîches, tu n’es point difficile pour ta nourriture. Un chardon te chatouille le cœur lorsque tu as faim. C’est là qu’est ta sagesse de Dieu.

— Et l’âne de braire I-A.

Philosophie du non.

Lionel Duvoy —

Cette phrase dégoûtante de François Laruelle , dont Wikipedia - ou Laruelle même - nous gratifie d’une biographie si élogieuse, que j’ai trouvée sur le site des Non-Philosophes, et extrait de sa lettre sur La “solution finale” et la consommation du mal :

“Autant l’avouer sans détour, pas de philosophie qui ne se présente comme la « solution finale » des problèmes, de tous et donc aussi de celui qui fut nommé (le problème) métaphysiquement ainsi dans l’Histoire.”

Comme si, pour cet homme à la vocation de penser plus et autrement que n’ont pensé les hommes depuis le premier étonnement de l’homo sapiens - étonnement que lui-même ne parvient peut-être pas à retrouver -, la philosophie avait toujours porté en elle le cerveau dérangé d’Hitler et d’Himmler.
Comme si Raison et Idée étaient coupables de l’autodestruction et de la barbarie du XX° siècle.

Faut-il à ce point haïr les livres qui nous ont fait, les penseurs qui nous ont élevés, pour salir de cette façon si sophistique l’activité la plus spontanée de l’homme - bien plus spontanée que la reproduction ?

Voyez, comme il se fait, au début de cette lettre, le parangon de la thèse d’Heidegger sur l’achèvement de la métaphysique, comme si Heidegger était définitif, comme s’il fallait que nous passions forcément par un penseur passé et, à plusieurs égards très néfaste, pour penser.
Voyez la gangrène de la non-philosophie qui, pensant aller au coeur des choses et de l’existence par le rejet systématique des catégories, retrouve son petit absolu dans la béance qu’elle creuse.
Certes, un absolu qui se refuse à la finalité, tout nihiliste, par crainte de sentir le réactionnaire, ou que sais-je. Ils ne se donnent pas de “fin” à atteindre et témoignent ainsi de leur rejet même de la discipline philosophique nietzschéenne, lors même qu’ils l’appellent sans cesse en renfort de leur “geste”, de leur “posture”, de leur vie “non assise”. L’intention est bonne. La méthode les ridiculise.

M’est avis qu’ils ne devraient même pas avoir leur place à Nanterre. Vu d’en bas, les gens ressemblent trop aux maîtres dont ils revêtent la robe. Ne sont-ce pas de drôles de fantômes, dont le corps dépouillé de toute chair gesticule en ondes verbales ?

(2002)

Lionel Duvoy — 25 septembre 2007

Celui qui acquiesce l’avenir, le hasard, parce que sa volonté est assez forte pour plier les événements et l’insolite à sa propre subjectivité, celui-là est la preuve vivante que toute prophétie doit être écartée. Ainsi, le surhomme est l’homme du hasard, le prince machiavélien capable de contrer les pièges de Fortuna et de la mettre de son côté, non pas par des sacrifices, des prières, des larmes ou des destructions, mais par la conquête sur soi. Car l’on a besoin des prophètes par vanité et par crainte : par crainte de l’avenir, de l’inconnu, de ce qui adviendra demain, et par vanité de se dire que la connaissance de l’avenir sera pour nous le bras armé de notre volonté, impuissante par elle-même face à l’événement. Pensons aux prisonniers juifs d’Auschwitz : les prédictions chrétiennes devaient leur apparaître bien dégoûtantes lorsqu’ils rassemblèrent en silence et en eux-mêmes toute l’humanité pour résister à la déshumanisation mondiale. Personne ne semble leur en savoir gré.

Quelque bribe sur Nietzsche (2002)

Lionel Duvoy —

Le Christianisme, que Nietzsche tient pour une synthèse barbare de la sauvagerie des instincts orientaux et de la philosophie platonicienne, est la structure occidentale de l’échange entre Orient et Occident. Apollon et Dionysos, la Grèce et l’Orient ont passé un pacte dès leur origine, lors de leur rencontre. Socrate et le Christ, en y mettant fin, ont fait triompher l’alliance du dionysisme avec la moralité occidentale. La doctrine de l’éternel retour veut mettre fin à ce contrat d’échange. Non pas mettre fin à l’une des parties du contrat - s’éloigner de l’Orient, ou de l’occident, adorer l’Orient ou l’Occident, ou rejeter le judéo-christianisme, etc. -, mais mettre sur pied un nouveau cosmopolitisme, qui refuserait le syncrétisme des deux pour penser la mort des nations et des cultures particulières, au profit d’un Etat supranational. En ce sens, le judaïsme seul, débarrassé des instincts orientaux, apparaît aux yeux de Nietzsche comme l’une des solutions à ce syncrétisme (voir Morgenröte). Nietzsche ne refuse pas à l’homme la jouissance nécessaire qu’il se procure en se contemplant dans les œuvres de sa propre raison. En revanche, il objecte aux penseurs du XVIII ème siècle leur désir de créer un droit universel, qui apaiserait une fois pour toute les tensions entre les Etats. Ce droit est une fiction de plus. Mieux, le conflit est nécessaire pour que le droit international soit respecté : “un seul instinct cherche à se soumettre l’humanité” (13 [363], 1885) et à imposer ses valeurs et cette guerre des instincts est elle-même pratiquée parles défenseurs de la paix et de la justice. Une fois l’homme libéré de la morale - et non débarrassé d’elle, puisqu’elle est nécessaire - une fois qu’il a compris, avec Montesquieu, qu’il ne s’agit là que d’une “affaire de goût “, le caractère axiomatique et injustifiable del’action morale doit apparaître au grand jour comme valeur humaniste indémontrable. Cette guerre des instincts moraux, dont Nietzsche prophétise la virulence pour le XXème siècle, fonde finalement le droit international. Ce n’est en revanche pas encore du droit supranational dont il s’agit. Le droit supranational est un équilibre qui doit s’opérer dans le cadre d’une guerre perpétuelle entre instincts moraux des différents blocs internationaux.

Malgré cette apologie calliclécienne de la force en tatn que nécessité, Nietzsche la déplore en tant que négativité destructrice de toute culture. Sa réaction philosophique, il va sans dire, a ouvert la voie aux démons destructeurs du XXème siècle. Mais on ne saurait l’accuser d’avoir parlé haut et fort pour prévenir. Certes, il a prophétisé en connaissance de cause : on connaît l’influence déplorable des prophéties sur les âmes malades. Les mots du prophète prennent valeur de nécessité alors que le prophète veut toujours surmonter la nécessité en la prédisant, en mettant en garde par des exhortations. Le mal nazi (l’invention du camp d’extermination), nous oblige à nous souvenir que la prophétie - en général l’assurance de ce qui adviendra à l’avenir - peut aussi éveiller au mal absolu. Les discours d’Hitler n’ont jamais été que des prophétie que son régime a réussi a réaliser pour prouver son infaillibilité (Hannah Arendt). La prophétie peut donc être une prémisse du mal, parce que le maître sait qu’il n’est pas capable de rendre tous ses élèves à la raison, et qu’en ce sens, toute provocation à la violence aura bons entendeurs. Pourtant, l’éternel retour, sur le plan moral, implique justement la fin de toute prophétie. Tout revient signifie qu’aucune identité n’est fixée pour l’avenir, que le nombre infini de celles qui furent déjà une infinité de fois. Autrement dit, il y a une infinité de buts pour l’homme. La prophétie ne lui sert plus à rien. La philosophie de Nietzsche va donc à l’encontre de tous les prophètes à venir en ce qu’elle se charge de démontrer l’inanité de toute prophétie. Le mal absolu n’était pas nécessaire : seul un renversement moral prophétique pouvait en déclencher la venue et démontrer, par ce mal même, le danger absolu de toute prophétie. Dionysos, le dieu violent et libérateur, a élu Nietzsche pour le charger de cette tâche.

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