Sur l’éternel retour (essai).
Conférence prononcée au CESR/CNRS de Tours en avril 2003 [sémin. maîtrise/DEA de philosophie sur l’invitation de Bruno Pinchard]
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D’un questionnement sur le sens de l’origine. Je suis venu à m’intéresser au textes originaux de Nietzsche en commençant mon travail de maîtrise sur une question trop vaste pour tenir sur cent pages : Nietzsche et la démystification de l’origine. J’ai d’abord relu minutieusement l’œuvre publiée du vivant de Nietzsche - en laissant de côté la Wille zur Macht [La Volonté de Puissance]. J’ai ensuite entamé la lecture des fragments posthumes : ceux datant de la rédaction de Die Geburt der Tragödie aus dem Geiste der Musik [La Naissance de la tragédie à partir de l’esprit de la musique (1869-1872)], puis les fragments de 1879 à 1881, qui ont constitué la base de Die Morgenröte [Aurore]. J’ai donc délibérément laissé de côté l’ensemble fragmentaire allant des Unzeitgemässe Betrachtungen [Considérations inactuelles (1872-1876)] à la deuxième partie de Menschliches Allzumenschliches [Humain trop humain (1876-1879)], pensant en effet être tombé sur un os - pour ne pas dire sur l’ossature de mon travail futur - en lisant Die Morgenröte.
Il s’agit de l’aph. 44 : “Origine et signification”, dans lequel Nietzsche souligne : “Mit der Einsicht in den Ursprung nimmt die Bedeutungslosigkeit des Ursprungs zu”
Julien Hervier, désigné par Gallimard pour établir l’édition française d’Aurore, rend cette phrase par : “La compréhension de l’origine réduit l’importance de l’origine.” Donc d’après sa traduction, la saisie rationnelle ou symbolique de l’origine - la compréhension s’effectue en effet de différentes manières, selon le mode d’approche que l’on adopte (religieux, philosophique, poétique ou scientifique) -, ou bien encore, l’analyse critique de son concept en tant que tel, minimise sa valeur énigmatique. Or, il m’a semblé que cette idée était très peu nietzschéenne, pour ne pas dire orientée par une certaine vision positiviste de la pensée de Nietzsche, puisque tout l’effort de ce dernier, à partir d’Aurore - lui-même l’écrit dans l’avant-propos de 1886 - consiste à creuser le sol de la moralité et des catégories de la raison, afin d’y déceler la valeur de vérité qui les détermine, leur origine même.
Certes, Nietzsche annonce, toujours dans cet avant-propos, vouloir par-là “saper les fondements”, soupçonner notre confiance en la moralité. Mais saper les fondements ne signifie pas en diminuer la valeur. Nietzsche ne prétend pas s’attaquer à un petit château de cartes, mais à une “discpline chrétienne de plus de 2000 ans” Il n’envisage pas non plus l’effort immoraliste en tant qu’acte de dénégation de la morale (voir sur ce point l’aphorisme 103), mais comme une démarche menant à la vérité sur la morale, et ainsi, à la valeur suprême qui détermine l’objet “moralité”.
C’est sur ce paradoxe que je me suis longuement arrêté.
Voyant dans cette traduction des propos nietzschéens une contradiction évidente, j’ai délaissé mes premières recherches en ayant à l’esprit une seule problématique : Comment Nietzsche peut-il vouloir démystifier l’origine de la morale, sans reconnaître d’abord que cette origine même possède une valeur (voire une réalité cosmologique) décisive ? Valeur sans laquelle nulle recherche ne serait menée dans le sens d’une telle démystification ?
Je me suis ainsi assigné la tâche de déchiffrer le texte original. En traduisant mot à mot - bêtement -, j’ai lu : “Par l’investigation intellectuelle de l’origine s’accroît la perte de sens de l’origine.” La traduction d’Hervier, reconnue pour être très sérieuse (sinon la plus sérieuse), a pourtant quelque peu déformé le propos nietzschéen. Nietzsche parle d’accroissement [zunehmen = augmenter, intensifier, accroître] de la déperdition du sens de l’origine [Bedeutung(s) - = …(de) la signification ; - losigkeit = déperdition, privation de…], certainement pas de la diminution de son importance. Ainsi résonne en écho l’alarme de Zarathoustra : “Le désert croît…”
Du reste, par “importance”, nous pouvons tout aussi bien entendre une valeur fondée sur une certaine efficacité (l’utilité) ou, plus simplement, le fait que l’origine occupe une place centrale dans les préoccupations spirituelles de l’homme. Pourtant, cette première signification de “l’importance” de l’origine, n’est pas véhiculée par le texte allemand. Nietzsche ne nous parle pas de la valeur d’efficacité de l’idée d’origine, mais des variations de son contenu signifiant selon qu’on croit s’en rapprocher ou s’en éloigner. Le paradoxe sur l’origine, relevé par Nietzsche dans cet aphorisme (dont le titre ne fait aucun doute sur la thèse qu’il y avance), consiste donc en ceci que plus le discours et le symbole paraissent lui devenir adéquats, plus son sens - en tant qu’origine, c’est-à-dire en tant que ce qui est enfoui sous les strates de notre perception de la réalité et du temps - nous échappe.
La vérité ne porte plus de nom.
Du non sens de l’origine et de la volonté de puissance. L’extension du domaine de la connaissance et la saisie symbolique de l’origine de la moralité et du monde sensible, n’entraînent pas une perte de valeur, mais un accroissement de l’ignorance de cette origine. Pour parler vite, plus l’on croit savoir, moins l’on sait. Par conséquent, la recherche de l’origine ne signifie pas que celle-ci perde de l’importance à nos yeux à mesure que nous accroissons notre discours sur elle, bien au contraire ; la désignation de l’origine, en se vidant progressivement de sa signification, acquiert l’importance de ce qui n’est plus pour nous ni déchiffrable, ni signifiable. L’origine y perd sa signification pour gagner en valeur (le Dieu absent en étant la figuration la plus efficace). L’origine redevient sans cesse énigme pour la connaissance, nouveau motif pour une nouvelle recherche. Et c’est ce renouvellement, ce caractère protéiforme de ce qui ne se laisse jamais saisir et qui brouille toujours les pistes, que les Grecs ont imaginé dans la figure divine de Dionysos. L’Un-originel (Ureine) de La Naissance de la tragédie est l’idée métaphysique, rationnelle du symbole “Dionysos”.
L’origine (du monde, de la moralité, de la connaissance,…) possède une valeur d’autant plus grande que nous ne savons pas ce qu’elle est, en dépit du fait que nous avançons dans la recherche et croyons nous en rapprocher. Dionysos, dieu de la liberté absolue, de la métamorphose perpétuelle, de l’unité se démembrant et renaissant éternellement, signifie le non sens de l’origine.
Ainsi, et sur cette base de l’aphorisme 44 de Die Morgenröte [Aurore], on peut soutenir avec Nietzsche que toute connaissance de l’origine est vouée à l’échec, que nulle connaissance (de ce qui échappe sans cesse à la connaissance) n’est possible, sans que celle-ci tombe dans la tautologie de sa propre critique (Kant en est l’illustration parfaite). La pensée de l’hen kaï pan sous-tend toutes les quêtes d’absolu.
Reste, pour se sauver du péril qu’implique cette connaissance sans fin, le recours figuratif aux symboles, à l’interprétation. Les Symboles et les interprétations - poétiques - parviennent en effet à donner tout son sens à l’énigme de l’origine. Et là, on peut en retracer l’histoire.
S’il y a science historique pour Nietzsche, elle n’est qu’en tant que froide considération des enchaînements des faits et des sentiments humains ; rien de plus : ni procès de l’Esprit, ni Providence divine, ni progrès de l’humanité vers un stade supérieur d’évolution et de moralité.
Lorsque Nietzsche parle de volonté de puissance, il ne parle donc plus le langage de la connaissance, mais de l’interprétation. La volonté de puissance n’est pas l’origine ou le fondements métaphysique du réel, mais son symbole philosophique et moral. Rien, dans les catégories de l’esprit humain, ni même dans ses symboles, ne saurait signifier adéquatement l’intuition de l’origine. Certes, l’idée d’ewige Wiederkunft (l’éternel retour) semble conclure au nihilisme absolu, à l’impuissance de toute figuration, de tout symbole, de toute tentative faite pour donne une forme familière à l’étrangeté absolue de l’origine. L’éternité excluant tout commencement dans le temps. Le retour, toute nouveauté, donc toute finalité.
En même temps, la doctrine du Retour s’attache à donner un contenu et une forme à l’intuition de l’origine : cette forme est celle de la volonté de puissance, son contenu, le mode d’être du devenir, la répétition (Wiederkehr).
La volonté de puissance et l’éternel retour ne sont pas des concepts visant à donner un nouveau sens à l’origine. Car c’est justement avec la pleine conscience de la perte de sa signification (la mort de Dieu étant son moment le plus grave) que Nietzsche construit un nouveau type de connaissance.
La volonté de puissance est un voile conceptuel avec lequel Nietzsche, parvenu au summum de l’immoralisme, recouvre la forme morte de l’origine : un linceul posé sur le visage de Dieu. Parce que l’origine a perdu sa signification, et non son importance - l’immoraliste poursuit sa recherche pour faire toute la lumière sur la valeur de cette origine -, l’homme doit se réapproprier le concept le plus à même d’engager sa propre foi et celle des lecteurs dans l’idée que l’origine reste à tout jamais inconnaissable. C’est tout le contraire de l’optimisme positiviste dont certains commentateurs ont gratifié Nietzsche. Le volonté est le concept qui convient le mieux, parce qu’elle caractérise pour la pensée moderne le mouvement du désir, envisagé sous l’angle du libre arbitre. Sous cet angle, le réel est autonome vis-à-vis du destin imposé par la raison humaine. Par la notion de volonté, on comprend tout de suite à quoi Nietzsche veut en venir : penser le monde et l’histoire comme des ruptures perpétuelles de la chaîne des événements. Dans le monde la volonté de puissance, la causalité n’ont aucun sens. Nous ne pouvons conclure qu’à la succession, parler d’un avant et d’un après, jamais d’une cause ou d’un effet.
La volonté implique l’idée de raison. Non pas d’une raison morale qui choisirait d’agir en vue du bien, mais une raison “instrumentale”, optant pour le maximum de bien-être. (Nous aurions tort cependant de penser que la morale se réduit à cela.)
Der Wille zur Macht. Par conséquent, la volonté de puissance est une métaphore visant à préserver la valeur de l’intuition de l’origine, tout en modifiant son sens. C’est ainsi que Nietzsche, après avoir affirmé, avec Dostoïevski, la mort de Dieu, écrira : “Je connais le diable et SES perspectives pour Dieu”. Il ne faut pas entendre cette phrase dans le sens satanique du terme. L’ange déchu n’a pas de pouvoir sur son créateur. En revanche, sa déchéance, qui correspond pour Nietzsche au dévoilement de l’origine pulsionnelle de la moralité et de la connaissance, place l’homme face à la perspective vertigineuse de son irresponsabilité absolue et de la nécessité. J’ai longuement réfléchi à la traduction de l’expression Wille zur Macht : Volonté de puissance signifie en effet, de manière équivoque pour nos esprits latins, une volonté appartenant à la puissance et désirant la puissance, c’est-à-dire, pour refermer le cercle, une puissance se désirant elle-même pour elle-même, donc libre, et ayant pour cela tous les attributs d’une volonté libre. Toutefois, si l’on voulait être complètement fidèle, non seulement à la langue allemande, mais aussi à Nietzsche - qui n’a pas utilisé pour rien l’expression Wille zur Macht -, on devrait utiliser cette formule peu heureuse de volonté tendant à la puissance, puisque “zur” est la contraction de “zu der”, qui signifie “vers” (quelque chose) ou “à” (quelque chose). Je n’irai pas jusqu’à soutenir qu’en traduisant par volonté de puissance, on s’est facilement laissé convaincre du bien fondé de la forme populaire : “les chaussures à ma sœur”. Mais, somme toute, l’emploi de la préposition “de”, qui marque un génitif, entraîne une certaine confusion quant à la nature de cette volonté et de cette puissance.
Pour résoudre le problème, il faut tout d’abord savoir que Nietzsche, dans les aphorismes 18, 39 et 107 de Menschliches Allzumenschliches [Humain trop humain] démontre le caractère fictif de la liberté, de la responsabilité et de la volonté. Toutes les trois sont des actes de foi métaphysiques, nées de l’esprit religieux et de l’ordre politique des premières sociétés. Si bien que, sans la réalité de la volonté, le terme de volonté tendant à la puissance ne peut pas être une vérité, mais seulement un objet de croyance. Pour celui qui ne croit plus qu’au règne éternel de la nécessité, la volonté demeure un vain mot, s’il n’est pas rattaché à cette nécessité. Et c’est ce que veux signifier Nietzsche dans ce passage magnifique de l’aphorisme 107 d’Humain trop humain :
“Se rendre compte de tout cela peut certes causer de profondes souffrances, mais il y a alors une consolation : ces souffrances sont les douleurs d’un enfantement. Le papillon veut percer son cocon, il s’y acharne, le déchire : et le voilà aveuglé, égaré par la lumière inconnue, le règne de la liberté. Certains hommes, capables de pareille tristesse (qu’il doit y en avoir peu !), sont le lieu d’une première tentative qui décidera si l’humanité, maintenant morale, peut se transformer pour devenir une humanité sage. Le soleil d’un nouvel évangile baigne de son premier rayon les plus hautes cimes de l’âme de ces individus : les brouillards s’y condensent, plus opaques que jamais, et l’éclat le plus pur y voisine avec les plus troubles pénombres. Tout est nécessité, dit la nouvelle connaissance : et cette connaissance est elle-même nécessité. Tout est innocence : et la connaissance est la voie qui ouvre à l’esprit l’accès à cette innocence.”
LD, mars 2003.