Le blog de Lionel Duvoy

F. Nietzsche - Sur les tonalités de l’âme - extrait (avril 1864)

Lionel Duvoy — 6 avril 2007

[…]
Mais tenez ! Voilà l’ami, un livre s’ouvre, là-bas une jeune fille s’approche, écoutez ! La musique vibre ! – Déjà, de nouveaux invités venus de partout pénètrent par la porte toujours entrebâillée de la maison, et le solitaire de tout à l’heure retrouve là de nombreux et nobles parents.
Comme c’est étrange pourtant ; les invités n’entrent pas ici parce qu’ils le veulent ou sans motif précis ; ceux qui viennent sont obligés d’être présents, et seuls sont entrés ceux qui le doivent. L’âme ne touche pas à ce qu’elle ne peut pas penser ; mais comme la volonté a le pouvoir de provoquer ou de suspendre sa réflexion, l’âme n’accepte que ce que lui prescrit la volonté. Cela semble très paradoxal : car l’âme se souvient contre quels sentiments elle s’était rebellée jadis.
[…]

F. Nietzsche - Sur la musique - extrait (1858)

Lionel Duvoy — 4 avril 2007

[…]
Sur la musique.

Dieu nous a donné la musique, premièrement pour nous édifier. La musique fusionne en elle toutes les qualités, elle peut nous élever, nous divertir, nous rasséréner ; elle est même capable, par ses sonorités douces et nostalgiques, de briser l’âme la plus dure. Mais sa vocation principale est de tirer nos idées vers le ciel, de nous soulever, voire de nous bouleverser. C’est là par excellence le but de la musique sacrée. C’est pour cela qu’il faut regretter de voir ce genre musical s’éloigner toujours plus de sa première fonction. Certes, l’on a encore des chorales. Mais la plupart, avec leurs mélodies mielleuses, sont immensément loin de la puissance et de la force des Anciens. Ensuite, [grâce à la musique] l’âme s’amuse et repousse ses idées noires. Qui ne se sent en effet plongé dans une paisible et claire beauté en entendant les mélodies pures de Haydn ! L’art musical nous parle bien plus profondément par le son que la poésie avec ses mots ; il empoigne les replis les plus intimes de notre coeur. Mais tout ce que Dieu nous offre ne peut nous conduire à la félicité que si nous l’employons à bon escient et avec sagesse. C’est ainsi que le chant élève proprement notre être et le dirige vers le Bien et le Vrai. Toutefois, quand la musique est employée uniquement pour nous amuser ou nous faire valoir aux yeux des autres, elle devient mauvaise et dangereuse. Et c’est cependant ce que l’on constate trop souvent ; qui pis est, la musique moderne en porte presque partout les traces. Un autre phénomène assez malheureux est que beaucoup de nouveaux compositeurs s’échinent à écrire obscurément. Mais justement, ces périodes de l’histoire de l’art, qui séduisent le connaisseur, laissent de marbre les saines oreilles humaines. La prétendue Zukunftmusik surtout, celle d’un Liszt ou d’un Berlioz, cherche par-là à démontrer autant que possible sa position singulière. - La musique accorde aussi un divertissement agréable et préserve de l’ennui celui qui s’y intéresse. On devrait considérer tous ceux qui la dédaignent comme des hommes sans esprit, des créatures voisines de l’animal. Que ce prodigieux don de Dieu soit toujours ma compagne sur le chemin de mon existence, et je pourrais me vanter de me l’être attachée. Dieu soit éternellement loué de nous avoir fait présent d’une si belle jouissance ! — —

F. Nietzsche - Le destin finit toujours par frapper (1858-59)

Lionel Duvoy — 1 avril 2007

Nietzsche s’est très tôt intéressé aux contes, aux mystères. A l’adolescence, c’est à leur réécriture qu’il s’essaiera, dans le cadre académique de ses leçons d’Allemand, à travers par exemple un petit texte intitulé Der Wilde, qui fut rédigé l’année de ses quatorze ans (NW, hsgb von G. Colli et M. Montinari, I, 2, Nachgelassene Aufzeichnungen, Herbst 1858 - Herbst 1862, 5[3]), et qui est l’adaptation en prose du célèbre conte en vers de Johann Gottfried Seume (1753-1810) : Die Gastfreundschaft des Huronen (L’hospitalité du Huron).
Le conte qui suit :
Was ein Häkchen werden will, muss sich bei Zeiten krümmen (NW, ibid., 5[4]) et dont nous proposons ici la transcription, est inspiré des Märchen von einem, der auszog, das Fürchten zu lernen, des frères Jakob (1785-1863) et Wilhelm (1786-1859) Grimm. Le proverbe allemand qui en demeure célèbre mérite d’être rendu littéralement : Quoiqu’on veuille, un crochet devra toujours se recourber

Was ein Häkchen werden will, muss sich bei Zeiten krümmen
Le destin finit toujours par frapper…

Peu avant les événements de la révolution française, un riche comte vivait paisiblement et discrètement dans son fief de Champagne. Il avait deux fils, Richard et Léon, qui, depuis leur plus tendre enfance, se distinguaient du point de vue du caractère. Tandis que le petit Richard possédait une âme sincère et aimable, Léon, le fils aîné, se montrait irrespectueux envers les domestiques et extrêmement hautain ; en dépit de cela, les membres de la haute société dans son ensemble s’étaient épris de ses brillants atours. Son frère s’était largement effacé dans l’ombre qu’il lui faisait et même son propre père se laissait aveugler par son hypocrite prévenance. Plus Léon grandissait, plus il devenait maître en leur demeure. Son pauvre frère s’était opposé à ses manigances et fit tant et si bien qu’il l’obligea à quitter la maison paternelle. Léon avait ainsi atteint son but ; car il fallut bientôt que son père lui légua un domaine et ses domestiques commencèrent à le craindre plus que leur propre maître. Petit à petit, sa nature pleine de vices apparaissait au grand jour ; mais, le vieux comte finissait toujours par en pardonner les frasques en les nommant des “erreurs de jeunesse”. Cependant, tout allait bientôt changer…

A Paris, la révolution éclata. Les vagues de l’insurrection se propagèrent dans toute la France. Partout le peuple opprimé se soulevait contre ses bourreaux. Les demeures des artistocrates furent incendiées, leurs propriétaires, exécutés ; tous les outrages subis furent vengés par le sang. Des messagers accoururent au château pour annoncer, haletant, que la troupe monstrueuse s’approchait. Le comte rassembla ses gens, on proclama l’état de siège, et tout fut pris d’une incroyable agitation. A ce moment, Léon déclara sans détour qu’il devait mettre à l’abri ses propres biens avant ceux des autres. Le comte tomba des nues et pris de colère, lui cria : “Ainsi veux-tu m’abandonner en ces temps fatidiques ?! C’est ainsi que tu remercies ma bonté ?! A présent, va-t-en !(”) Et le regard chargé de mépris, il s’éloigna de son fils. Mais cet épisode scandaleux connut sa juste rétribution : peu après, la masse sauvage des révolutionnaires se dirigea vers le domaine du fils indigne et laissa en paix le château du vieux comte.

Quelques jours plus tard, le comte vit avec horreur des flammes s’élever au loin et fut informé par ses gens que le château de son fils venait d’être détruit et que son occupant avait été assassiné. A cette nouvelle, le vieil homme leva les mains au ciel et s’écria : “Que Dieu lui soit clément !” -

Goethe - A la Lune

Lionel Duvoy — 28 mars 2007

Soeur de la lumière première
Image de tendresse et de mélancolie !
Un brouillard lourd d’une pluie d’argent
Passe sur ton charmant visage ;
Le pas de ton pied léger
Tire de leur sommeil alvéolaire
Les âmes tristes et séparées,
Moi et l’oiseau de nuit.

Ton regard scrutateur
Parcourt l’immensité.
Elève-moi jusqu’à ta face !
Que l’extase porte cette joie
Et que dans une paisible volupté
Le chevalier condamné
Contemple ses nuits d’amour
A travers les barreaux glacés.

Le bonheur béni de celui qui contemple
Allège l’enfer de la distance
Et je rassemble tes rayons
Et j’affûte ma vision ;
Clarté et lumière suffisantes
Pour nos membres dévoilés ;
A présent elle m’entraîne vers le fond
Comme pour toi, jadis, Endymion.

F. Nietzsche - Au dieu inconnu (1864)

Lionel Duvoy — 19 mars 2007

Premier poème achevé de Nietzsche, composé en septembre 1864, au moment de quitter Schulpforta, Dem unbekannten Gotte (GSA 71, 242) marque le début du chemin immoraliste emprunté par Nietzsche pour ne jamais perdre l’idée de Celui qui fut - son père.

Au dieu inconnu

Encore une fois avant de poursuivre ma route
Et de tourner mes regards vers l’avenir,
Je lève vers Toi mes mains jointes en prière,
Toi en Qui je fuis
A qui je consacre des autels
Au fond du fond de mon coeur
Pour que toujours
Ta voix me rappelle.

Et là en lettres de feu
Les mots : Au dieu inconnu.
J’existe comme si, jusqu’à cette heure,
J’avais été fidèle à la cohorte des criminels ;
Je suis tel et je sens les liens
Qui, dans la lutte, disloquent mes membres ;
Mais je puis fuir pour me mettre à ton service.

Je veux te connaître, Inconnu.
Toi Qui plonge tes racines dans les profondeurs de mon âme
Et qui, tel un cyclone, traverse mon existence en tourbillonnant
Toi l’Ineffable qui m’est apparenté !
Je veux te connaître et même : te servir.

F. Nietzsche - Fatum et Histoire (1862)

Lionel Duvoy — 18 mars 2007

Si nous pouvions porter un regard libre et dénué de tout préjugé sur la doctrine chrétienne et l’histoire de l’Eglise, nous exprimerions nécessairement des vues contraires à celles généralement admises. Mais puisqu’il en est ainsi que dès nos premiers jours de vie, nous avons été soumis au joug de la coutume et des préjugés, réfrénés dans la croissance spontanée de notre esprit par les impressions de notre enfance et conditionnés dans la formation de notre tempérament, nous pensons qu’il faut presque considérer cette entreprise comme perdue d’avance, du moins si nous optons pour une position libre à partir de laquelle nous pourrions juger la religion et le christianisme de manière impartiale et appropriée à notre époque.

Pareille tentative n’est certes pas l’affaire de quelques semaines, mais l’œuvre de toute une vie.

Car comment pourrait-on anéantir une autorité de deux mille ans, la bourgeoise respectabilité des hommes les plus spirituels de tous les temps, en s’avançant les mains chargés des fruits de quelques rêveries adolescentes ; comment pourrait-on, par l’imagination et des idées encore vertes, passer outre toutes les douleurs et les bénédictions concomitantes à l’enfantement et à l’évolution d’une religion, toutes deux si profondément rattachées à l’histoire universelle?

Il est de surcroît bien téméraire de vouloir résoudre des problèmes philosophiques sur lesquels un débat fut le lot de plusieurs siècles ; de chercher à renverser des idées que les gens se sont formées à partir des croyances alimentées par les hommes les plus spirituels, et élevées ensuite au rang de vrais entités personnifiées ; de tendre à concilier la science de la nature et la philosophie, sans même connaître les principaux résultats de chacune d’elle ; enfin, de vouloir mettre sur pied un système du Réel à partir des sciences naturelles et de l’histoire, alors même que l’unité historique du monde et ses principes les plus fondamentaux ne sont pas encore familiers à notre esprit.

Voguer sur la mer du doute sans guide ni compas est une folie et une ruine pour le bulbe des jeunes pousses ; la plupart seront emportées par la tempête sans avoir découvert la moindre nouvelle terre.

Au beau milieu de l’océan des idées, on regrette alors souvent la terre ferme : combien de fois, au cours de spéculations stériles, n’ai-je pas été envahi par la nostalgie de l’histoire et des sciences naturelles !

L’histoire et la connaissance de la nature : prodigieux héritages de notre passé, annonciatrices de notre avenir, elles seules constituent les solides fondations sur lesquelles nous pouvons construire la tour de notre raisonnement spéculatif.

Combien de fois toute notre philosophie ne m’est-elle pas apparue comme une tour de Babel ; construire jusqu’au ciel est la finalité de tout grand oeuvre ; le Royaume des Cieux sur la Terre signifie presque la même chose.

Une infinie confusion d’idées au sein du peuple en est l’irrémédiable et triste résultat ; on peut s’attendre à ce qu’il y ait encore de grands bouleversements quand la masse aura compris que le christianisme dans son ensemble se fonde sur des hypothèses arbitraires : l’existence de Dieu, l’impérissable autorité de la Bible, l’inspiration, entre autres, resteront toujours problématiques. J’ai bien essayé de tout réfuter : oh… il est bien aisé de démolir ; mais construire ! Et même détruire semble plus facile qu’il ne l’est réellement ; nous sommes à ce point déterminés intérieurement par les impressions de notre enfance, par l’influence de nos parents, par notre éducation, que ces préjugés-là, profondément ancrés en nous, ne se laissent pas si facilement déraciner. La force de la coutume, le besoin d’élévation, la rupture avec tout ce qui est établi, la dissolution de toute forme de société, le doute quant à savoir si l’humanité, depuis deux mille ans déjà, ne s’est pas fourvoyée dans l’illusion et le sentiment de sa propre audace et de sa folle imprudence : tout ceci revient à mener une lutte indécise, jusqu’à ce que, finalement, les douloureuses expériences, les malheureux événements ne nous reconduisent à l’ancienne foi de notre enfance.

Cependant, considérer la marque que de tels doutes produisent dans l’âme doit contribuer à l’histoire culturelle propre à chacun. On ne peut le concevoir autrement, simplement parce qu’il subsiste quelque chose de consistant, un résultat de toutes ces spéculations, qui n’est pas toujours un savoir mais peut aussi être une croyance, et qui parfois même excite ou réprime un sentiment moral.

De même que les moeurs existent comme le produit d’une époque, d’un peuple, d’une orientation de l’esprit, de même la morale résulte d’un développement général de l’humanité. Elle constitue la somme de toutes les vérités qui valent pour notre monde ; probable que, dans l’univers infini, elle n’ait pas plus de valeur que le produit d’une orientation de l’esprit à travers le notre : probable aussi qu’à partir des résultats de la vérité valable pour chaque monde en particulier, se redéploie la vérité universelle !

Cependant, nous ne savons pas vraiment si l’espèce humaine n’est qu’un degré, qu’une étape temporaire de l’univers, du devenir, qu’une manifestation arbitraire de Dieu. Peut-être l’homme n’est-il tout au plus qu’un stade évolué du minéral, passé par le médium de la plante et de l’animal ? Sa perfection serait-elle pour lors déjà atteinte et n’existerait-il plus aucune histoire ? Cet éternel devenir n’a-t-il jamais de fin ? Quels sont les ressorts de cette grande horloge ? Engrenages dissimulés, certes, mais à l’intérieur d’une montre que nous nommons l’Histoire. Les événements en composent le cadran. D’heure en heure, l’aiguille avance jusqu’au douze pour entamer une nouvelle course ; pour que commence une nouvelle ère du monde.

Ne pourrait-on pas ensuite considérer l’humanité immanente sous l’angle d’un tel mécanisme ? (Les deux perspectives seraient alors conciliées.) Ou bien diriger les considérations et les plans supérieurs du Tout ? L’homme n’est-il que le moyen ou est-il le but ?

Pour nous, le but, la transformation existent, pour nous il y a des époques et des périodes. Alors comment pourrions-nous percevoir les plans supérieurs ? Nous ne voyons que le processus par lequel les idées se forment sous la pression de l’extérieur, à partir d’une même source, à partir de l’humain ; comment elles acquièrent vie et formes ; comment elles deviennent le bien commun de tous, conscience, sentiment du devoir ; la façon dont l’éternelle impulsion créatrice les digère à nouveau pour en faire la matière d’idées neuves, comment elles modèlent la vie, comment elles gouvernent l’histoire ; comment elles s’affrontent et comment, de ce mélange, naissent de nouvelles formes. Une bataille et un bouillonnement des flux les plus divers, avec reflux et débordements, dévalant vers l’éternel océan.

Tout se meut l’un dans l’autre en d’immenses cercles s’accroissant sans cesse ; l’homme est un des cercles les plus intérieurs. Quand il veut mesurer les oscillations des cercles extérieurs, c’est de lui-même et des cercles les plus proches qu’il doit en abstraire ce qui n’est encore qu’une somme de généralités. En gros, ces cercles contiguës sont l’histoire du peuple, puis celle de la société et celle de l’humanité. La recherche du centre commun à toutes les vibrations, cercle infinitésimal, est la tâche assignée à la connaissance de la nature ; nous reconnaissons à présent que c’est à la fois en lui-même et pour lui-même que l’homme est à la recherche de ce centre pour lequel l’histoire et la connaissance de la nature doivent revêtir à nos yeux une signification éminente.

Mais pendant que l’homme se voit entraîné dans le cercle de l’histoire cosmique, le conflit entre la volonté individuelle et la volonté universelle se fait jour ; ici se trouve esquissé un problème d’une importance infinie, la question de la légitimité de l’individu vis-à-vis du peuple, du peuple vis-à-vis de l’humanité et de l’humanité vis-à-vis du monde ; ici aussi la question du lien fondamental entre fatum et histoire.

Il est impossible à l’homme de se forger une conception absolue de l’histoire universelle ; en outre, le grand historien procèdera de manière semblable au grand philosophe doublé d’un prophète ; car tous deux abstraient des éléments de leur cercle intérieur et les projètent sur les cercles extérieurs. A propos du fatum, sa place n’est pas encore totalement sûre ; jetons encore un regard sur la vie humaine pour comprendre sa légitimité particulière puis du point de vue de la totalité.

Qu’est-ce qui conditionne notre bonheur de vivre? Avons-nous à en remercier les événements dans les tourbillons desquels nous sommes emportés ? Ou bien n’est-ce rien de plus que notre humeur, pour ainsi dire la tonalité de tous les événements ? Toute chose ne vient-elle pas à notre rencontre dans le miroir de notre propre personnalité ? Et les événements ne font-ils pas seulement que donner en quelque sorte le ton à notre destin, pendant que la force ou la faiblesse avec laquelle ceux-ci nous arrivent dépend uniquement de notre tempérament ? Emerson ne dit-il pas : demande au médecin intelligent si le tempérament n’est pas ô combien décisif et ce sur quoi il n’a aucune prise…
Cependant, notre tempérament n’est autre que notre âme sur laquelle ont été imprimées les marques de nos relations et des événements. Qu’est-ce qui rabaisse l’âme de tant d’homme à la trivialité et qui rend si difficile une plus haute élévation des idées ? Une certaine configuration du crâne et de la colonne vertébrale, la constitution et le caractère de leurs parents, la banalité de leurs relations, la vulgarité de leur entourage, voire même la monotonie des paysages de leur patrie. Nous avons été influencés sans porter en nous la force d’une quelconque résistance, sans même reconnaître que nous sommes conditionnés. Il y a un sentiment douloureux à devoir abandonner son indépendance dans l’acceptation inconsciente des impressions extérieures, à écraser les potentialités de l’âme sous la force de l’habitude et contre notre vouloir, à en enterrer les germes bien profondément pour ne plus les retrouver.

Tout ceci, nous le rencontrons à plus grande échelle, dans l’histoire des peuples. Beaucoup de peuples, touchés par les mêmes événements, ont néanmoins été influencés de façon tout à fait diverses.

C’est en effet une preuve d’étroitesse d’esprit que de vouloir enfermer l’ensemble de l’humanité dans une quelconque forme spécifique d’Etat ou de société, à l’aide de quelques stéréotypes ; toutes les idées socialistes et communistes souffrent de cette erreur. Car l’être humain n’est jamais le même ; s’il était possible de bouleverser aussitôt la totalité du passé de l’univers, nous nous élèverions instantanément au rang des dieux souverains, et l’histoire du monde n’aurait d’autre signification pour nous qu’une illusoire fuite de soi ; dès que le rideau tombe, l’homme se retrouve comme un enfant jouant avec des mondes, comme un enfant s’éveille dans la lumière brûlante du matin et, riant, essuie son front des mauvais rêves.

La libre volonté apparaît comme une rupture de tous les liens, un arbitraire ; elle est liberté illimitée, vagabonde : esprit. Mais si nous admettons que l’histoire du monde n’est ni un délire, ni les spasmes indicibles de l’imagination humaine, si nous ne sommes pas nous-mêmes les jouets de nos propres chimères, alors le fatum est une nécessité. Le fatum est la force infinie qui s’oppose à la libre volonté ; la volonté libre sans le fatum est aussi peu pensable que l’esprit sans le réel, ou que le bien sans le mal. Car c’est d’abord l’opposition qui donne leur propriété aux choses.

Le fatum émet toujours et encore le même principe : « Les événements déterminent les événements ». Si c’est là l’unique vraie loi, alors l’homme est le jouet d’une obscure force agissante, irresponsable de ses fautes et surtout, libre de tout discernement moral, le maillon nécessaire d’une chaîne. Heureusement qu’il n’aspire pas à faire tomber les murs de son domaine, qu’il ne s’agite pas convulsivement dans ses chaînes, et que ne lui prend pas l’envie folle de semer le chaos dans l’univers et ses rouages. Peut-être qu’en un sens proche, tout comme l’esprit ne peut s’extraire que de la substance infinitésimale, le bien de la plus subtile excroissance de mal, la libre volonté n’est autre que la puissance ultime du fatum. L’histoire du monde serait par conséquent l’histoire de la matière, attendu que l’on comprenne ce mot dans son acception infiniment étendue. Car il doit encore exister de hauts principes devant lesquels toutes les différences confluent vers une grande unité d’ensemble, devant lesquels tout est évolution et progrès, tout afflue vers le grand océan où la totalité des leviers de la croissance et de l’évolution du monde se retrouvent, s’unissent, fusionnent : l‘UN-TOUT. -

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