Le blog de Lionel Duvoy

Portrait du lecteur en traducteur.

Lionel Duvoy — 2 août 2005

Novalis : “C’est réellement une drôle d’affaire que de parler et d’écrire ; la vraie conversation n’est qu’un pur jeu de mots. On ne peut qu’admirer l’erreur ridicule des gens qui se figurent parler en fonction des choses. Mais précisément, personne ne sait que le propre du langage est de s’occuper purement et simplement de lui-même. Voilà pourquoi le langage est un mystère si admirable et si fécond, - celui qui ne parle que pour parler exprime justement les vérités les plus splendides, les plus originales.” (Fragments ou postulats, 1798)

Désormais, je n’enseigne plus. Et tant mieux. Assistez une fois pour voir aux délibérations des professeurs de philosophie au moment de corriger le bac, vous comprendrez sans doute mon soulagement.
L’un d’eux, assis au-dessus de moi dans l’amphitéâtre - sièges durs en plastique, tables amovibles en plastique aussi, une vieille peau devant moi, maigre comme clou, l’autre, à droite, bête comme chou -, potinisant sur l’appartenance d’un tel à la franc-maçonnerie, maugréant parfois contre le président de jury qui ne parvient toujours pas à mettre ses oailles à l’unisson, etc. etc. jusqu’à ce que le silence s’installe à la lecture des copies :
“La culture, c’est l’ensemble des manifestations qu’on voit au musée, au théâtre, au cinéma.”
C’est bien connu, la culture, ça n’a pas vraiment d’objet : c’est flou et mou comme concept, ça se met là comme un gros bonhomme, devant vous, au cinéma justement, alors que vous vous coulez doucement dans votre fauteuil et que vous repliez vos jambes pour les caler sur le dossier du siège où Môsieur a décidé tout bonnement de vous faire la nique, en s’asseyant, tout simplement, devant votre nez, vous obligeant à changer la position que vous venez de prendre à l’instant, bien à l’aise. De toute façon, au bout de dix minutes auraient commencé les fourmillements et les courbatures, alors, de toute façon, vous auriez été bien forcés de défaire vos jambes, comme ça, que vous aviez croisées au préalable pour être mieux calé encore, et là, le gros bonhomme, il perdrait toute importance à vos yeux, si ce n’est qu’il deviendrait celui pour lequel vous n’auriez peut-être pas dû vous énerver, puisqu’y a de la place pour tout le monde dans cette salle.
Bref, la culture et le gros bonhomme de devant toi, c’est du pareil à l’identique : ça vaut pas vraiment la peine qu’on s’énerve comme l’autre là qui se met à en interroger le sens “d’aujourd’hui”, toujours sans définir ce que c’est puisqu’y sait pas ce que c’est, moi non plus et heureusement. Je sais simplement ce que ce n’est pas. C’est pas la nature, c’est pas la barbarie, c’est pas l’animalité. Par contre, c’est tout ce que l’homme fait, et même, pourquoi pas y aller en se contredisant, le pire de ce qu’il esyt capable de faire.
Alerte ! Sur le pont !
L’âge contemporain nuit à la culture !
Le présent c’est pas bon. Faut soit le passé - bourgeois classique - soit le futur - avant-garde post-moderniste. Pas de “siècle”.
Certes, il faut quand-même qu’y ait un peu d’temps, parce que quand même, l’homme, c’est pas Dieu. Y s’inscrit dans ce que nous autres de la profession on nomme l’histoire. Homo faber avant sapiens. Sapiens, truc germinatif un peu comme le cogito, tu vois, chose première qui, c’est bon on en parle plus, va de soi. Passons à autre chose. Sapiens, on en parle même pas. Penser, c’est bon pour les prostrés des asiles d’aliénes. Aujourd’hui, on bosse, et tant pis si on ne sait pas au juste pourquoi. La culture, c’est un peu la même chose : un ensemble de “produits” dit untel. Une palette de manifestations dit l’autre.
L’homme, c’est pas simplement un ange. Y crée en plus. Il ressemble à Dieu. Dès fois, il intervient, commet un miracle comme ça, en se mettant à considérer que les autres existent, et pas forcément en tant que “diables” de l’enfer, mais en tant que nous-mêmes, ce qui revient un peu au même. Puisqu’au fonds, l’homme, c’est un tourmenté de nature avec sa conscience, son cogito, son opération logique congénitale (p > q = V) entre âme et corps, penser et être, être et corps, âme et pensée et tout le tintouin. Du boulot j’te dis.

« Notre époque voit un accroissement prodigieux des moyens d’information, qui a modifié et modifie, dans une mesure incalculable, les conditions faites à la culture. Quelles seront les conséquences de cette sorte de bouleversement apporté par les diverses techniques dont dispose l’homme contemporain ? »
J’sais pas moi. Imagine tout le monde avec un MP3 dans les oreilles, un Nokia connecté sur le lobe gauche du cerveau, une nouvelle technique de greffe de nouvelle néo-technologie. Et la culture dans tout ça. Y fait bien de poser la question notre ami. On voit pas vraiment de quoi il veut parler. Et pourtant, il prononce ça devant un parterre d’élus de l’élite superculturelle de la publicité, de la peinture numérique et du software on the wave.
Attends la suite :
“les produits culturels que nous percevons avec nos cinq sens ne sont que les manifestations de ce que signifie vraiment la culture — ce que nous faisons, pensons et ressentons. La culture est enseignée, acquise et partagée — il n’existe pas une culture propre à chacun. Et pourtant, la culture n’est pas monolithique — les personnes existent différemment au sein d’une culture.”
Pas bête ! Facile en fait ! C’est simple, il syuffisait d’y penser bien fort, et là, miracle - vous voyez que l’homme en accomplit souvent - la culture devient un concept métaphysique, s’élève au rang des Idées platoniciennes, hypostase immanente - notez bien le paradoxe - comme… une sorte d’espace ? De Totalité ? De monde ? D’En kai Pan cybernétique ?
Y’en a qu’une, mais on est tous dedans. Et comme on est tous dedans, y a forcément plusieurs points de vue dessus. Donc la culture est Une et Multiple : CQFD.

Je crois avoir une réponse… la culture, c’est faire du vent avec des plumes sur une scène parisienne, ou … ou bien le Parthénon ! ou… un plat de nouilles sauce tomate basilic - plus une touche de parmensan. Un chien laqué, c’est bien de la culture ? Et le cannibalisme ? Aux dernières nouvelles, il paraitrait que c’est une mouvance artistique au Japon.
Histoire de l’art 2006-2007 : UV II, ensiegnement obligatoire : La cuisine des petites amies, ou l’art d’ébouillanter les parties tendres de sa compagne. Accomodement, condiments, présentation.
Cette unité de cours abordera le cas du cannibalisme en art, de Géricault (réprésentation picturale), en passant par Mário et Oswald de Andrade (Théorie poétique et littéraire), jusqu’à nos jours, avec le mise en pratique de Issei Sagawa (Le cannibale devenue artiste malgré lui ?)
Et patati et patata. Tout ce qui tient noir sur papier blanc est bon à être rangé dans le CULTURE. Autant dire une fosse commune où tout s’égalise, un pot pourri naturaliste, hyperréaliste, où la Haute Magie, l’Intellectualité pure et la merde de mes fesses ne font plus qu’une seule grosse matière informe, chaos des origines que les marchands de journaux, de bandes vidéo, de CD et d’enceintes stéréophoniques, d’écrans plats et d’automobiles suréquipées en DVD rom et autres GPS, voudraient bien voir triompher. Fi au discernement ! Haro sur les cervelles ! Nietzsche en pantoufles ! dehors les étrangers ! L’aut’là, veut pas me rend’ mon boulot ! T’inquiètes pas mon vieux, ce soir, y a Sebastien et Arthur à la télé. Si tu fais la fine bouche, t’auras toujours la possibilité de te brancher sur Durand.

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