Le blog de Lionel Duvoy

Quelque bribe sur Nietzsche (2002)

Lionel Duvoy — 25 septembre 2007

Le Christianisme, que Nietzsche tient pour une synthèse barbare de la sauvagerie des instincts orientaux et de la philosophie platonicienne, est la structure occidentale de l’échange entre Orient et Occident. Apollon et Dionysos, la Grèce et l’Orient ont passé un pacte dès leur origine, lors de leur rencontre. Socrate et le Christ, en y mettant fin, ont fait triompher l’alliance du dionysisme avec la moralité occidentale. La doctrine de l’éternel retour veut mettre fin à ce contrat d’échange. Non pas mettre fin à l’une des parties du contrat - s’éloigner de l’Orient, ou de l’occident, adorer l’Orient ou l’Occident, ou rejeter le judéo-christianisme, etc. -, mais mettre sur pied un nouveau cosmopolitisme, qui refuserait le syncrétisme des deux pour penser la mort des nations et des cultures particulières, au profit d’un Etat supranational. En ce sens, le judaïsme seul, débarrassé des instincts orientaux, apparaît aux yeux de Nietzsche comme l’une des solutions à ce syncrétisme (voir Morgenröte). Nietzsche ne refuse pas à l’homme la jouissance nécessaire qu’il se procure en se contemplant dans les œuvres de sa propre raison. En revanche, il objecte aux penseurs du XVIII ème siècle leur désir de créer un droit universel, qui apaiserait une fois pour toute les tensions entre les Etats. Ce droit est une fiction de plus. Mieux, le conflit est nécessaire pour que le droit international soit respecté : “un seul instinct cherche à se soumettre l’humanité” (13 [363], 1885) et à imposer ses valeurs et cette guerre des instincts est elle-même pratiquée parles défenseurs de la paix et de la justice. Une fois l’homme libéré de la morale - et non débarrassé d’elle, puisqu’elle est nécessaire - une fois qu’il a compris, avec Montesquieu, qu’il ne s’agit là que d’une “affaire de goût “, le caractère axiomatique et injustifiable del’action morale doit apparaître au grand jour comme valeur humaniste indémontrable. Cette guerre des instincts moraux, dont Nietzsche prophétise la virulence pour le XXème siècle, fonde finalement le droit international. Ce n’est en revanche pas encore du droit supranational dont il s’agit. Le droit supranational est un équilibre qui doit s’opérer dans le cadre d’une guerre perpétuelle entre instincts moraux des différents blocs internationaux.

Malgré cette apologie calliclécienne de la force en tatn que nécessité, Nietzsche la déplore en tant que négativité destructrice de toute culture. Sa réaction philosophique, il va sans dire, a ouvert la voie aux démons destructeurs du XXème siècle. Mais on ne saurait l’accuser d’avoir parlé haut et fort pour prévenir. Certes, il a prophétisé en connaissance de cause : on connaît l’influence déplorable des prophéties sur les âmes malades. Les mots du prophète prennent valeur de nécessité alors que le prophète veut toujours surmonter la nécessité en la prédisant, en mettant en garde par des exhortations. Le mal nazi (l’invention du camp d’extermination), nous oblige à nous souvenir que la prophétie - en général l’assurance de ce qui adviendra à l’avenir - peut aussi éveiller au mal absolu. Les discours d’Hitler n’ont jamais été que des prophétie que son régime a réussi a réaliser pour prouver son infaillibilité (Hannah Arendt). La prophétie peut donc être une prémisse du mal, parce que le maître sait qu’il n’est pas capable de rendre tous ses élèves à la raison, et qu’en ce sens, toute provocation à la violence aura bons entendeurs. Pourtant, l’éternel retour, sur le plan moral, implique justement la fin de toute prophétie. Tout revient signifie qu’aucune identité n’est fixée pour l’avenir, que le nombre infini de celles qui furent déjà une infinité de fois. Autrement dit, il y a une infinité de buts pour l’homme. La prophétie ne lui sert plus à rien. La philosophie de Nietzsche va donc à l’encontre de tous les prophètes à venir en ce qu’elle se charge de démontrer l’inanité de toute prophétie. Le mal absolu n’était pas nécessaire : seul un renversement moral prophétique pouvait en déclencher la venue et démontrer, par ce mal même, le danger absolu de toute prophétie. Dionysos, le dieu violent et libérateur, a élu Nietzsche pour le charger de cette tâche.

Sur l’éternel retour (2002)

Lionel Duvoy —

L’urgence de rendre compte de l’expérience de Sils-Maria pousse Nietzsche à jeter sur le papier des impressions et à ébaucher des plans pour un ouvrage qui serait entièrement consacré à la vision extatique du retour et à ses conséquences dernières sur le renversement des valeurs. Les bouleversements psychiques et physiologiques de Nietzsche avaient certes atteint leur extrêmité trois ans avant, à Bâle. Et l’on peut toujours supposer que la révélation extatique qui le saisit près lac de Silva-Plana, quoique d’une intensité infiniment plus importante que les premières crises, doit imposer au lecteur la prudence dont un médecin fait preuve en présence d’un malade décrivant ses symptômes. Car Nietzsche lance un appel : sa crise est un appel. Non pas un appel au secours des médecins, des philosophes ou des prêtres ; ce n’est pas un appel intentionnel, mais un appel du corps, de la maladie, à l’homme en tant qu’être de viande (Artaud). L’être moral incorporé (Einverleibten) de l’homme, voilà l’identité issue du retour : le hasard des actions humaines - puisque la volonté n’a pas de puissance pour l’individu, ni pour l’espèce, mais pour elle seule - a fait que le mal, la destruction, mais aussi la construction, l’art, etc. sont ressortis comme constitutifs de son essence, que les passions elle-mêmes, les affects, le souffrance, etc. sont le soubassement premier de la moralité la plus haute. Cette dernière n’est qu’une des structures de l’affect, considérée comme finalité par les philosophes et les prêtres, comme effet par Nietzsche. Et, cette moralité peut devoir son origine soit au hasard, soit à la réaction individuelle contre le hasard. (D’où une nouvelle explication nietzschéenne de la différence entre les morales réactives et actives : la première refuse le retour, la seconde l’acquiesce avec un grand “Ja”, non pas celui de l’âne (le I-A) qui répond toujours “oui” à n’importe quelle charge qu’on lui impose, mais le “oui” de l’homme supérieur, de celui qui assume le poids le plus lourd, c’est-à-dire aussi la légèreté la plus extrême. )

L’éternel retour est une physiologie, et comme toute physiologie, elle doit intégrer le paradoxe de l’influence du corps sur la conscience, le matérialisme, tout en conservant le mystère du champ de l’esprit. Elle apparaît alors comme justification nécessaire du plus haut acquiescement de l’existence, de la conduite la plus vertueuse (au sens latin du terme virtù) et la plus spirituelle : ainsi Nietzsche tourne-t-il son intérêt vers les codes moraux de l’Orient (code de Manou, Coran, Zend-Avesta), ceux qui intègrent dans leurs commandements la plus haute nécessité. De ce point de vue, la doctrine de la volonté de puissance n’est qu’une fiction de plus - fiction entendue dans le cadre de la critique nietzschéenne des catégories de la pensée occidentale - pour élever la conscience morale au-delà de son propre nihil : fiction qui symbolise la nécessité d’agir en vue de croître, cercle vicieux de la végétation qui sans cesse “recouvre les roches de la réalité mise à nue.” Cette supposition confère au paradoxe de l’éternel Retour la fonction de négation absolue de la culture universelle telle qu’elle s’est construite depuis les origines de la pensée philosophique jusqu’à la science moderne : par un perpétuel va et vient entre l’Occident et l’Orient, au nom d’un universalisme de l’esprit et du corps, de l’Homme terrestre et céleste.

Sur la prophétie (2002)

Lionel Duvoy —

Les valeurs morale, esthétique, philosophique, etc. représentent pour Nietzsche l’énigme œdipienne par excellence : celle de la grégarité. Eviter l’écueil du discours scientifique, comme Nietzsche l’écrit lui-même, doit aussi assurer à la pensée de l’éternel retour une pérennité millénaire, survivant aux déclins des sociétés humaines et à l’histoire des idéologies. C’est un rêve de fondateur de religion, et de cela dépend le principal scrupule à inscrire résolument sa pensée dans le corpus philosophique universitaire. Mais d’une religion totalement irréligieuse, réservée aux âmes les plus libres et les plus seules, voilà ce qui pose le plus de problèmes aux autorités enseignantes. Leur méfiance est légitime. Elle parle le langage de la science et de l’ancienne grégarité. La prophétie ne doit donc avoir sa place en philosophie moderne qu’en qualité d’exemple de mystification poétique, de procédé rhétorique et philosophique. Mais peut-on comprendre ainsi les divinations d’un penseur qui ne cessa, dans toute son œuvre, de critiquer et de rejeter cet artifice essentiel à toute religion ? Et comprendre la prophétie comme figure rhétorique de la mystification, n’est-ce pas se condamner à ne voir en elle que l’équivalent des persiflages libertins ? En somme, quelle force peut avoir la prophétie de celui qui condamne toute prophétie, si cette prophétie n’est ni essentiellement prophétique, ni rhétorique ? ni véridique, ni mystificatrice ? Dire qu’il s’agit d’un vain persiflage, de cris, de grincements de dents, c’est s’en tenir au style, à la rhétorique. L’ermite à la lèvre palpitante qui exhorte Zarathoustra à enseigner la dureté aux hommes n’est autre que l’incarnation du style, pendant noble de l’écriture, qui nie le sens à force de s’en tenir exclusivement au niveau de l’esthétique pure (la Charogne de Baudelaire : autonégation de l’esthétique pure par elle-même, le mal qui vient à bout de la première aristocratie et qui doit être rejeté pour lever une nouvelle noblesse : celle du surhomme au corps philosophant.)

De l’élection chez Nietzsche : ébauche (2002)

Lionel Duvoy —

L’interprétation du poème de Zarathoustra appelle le désaccord qui permet à l’idée paradoxale de communauté des solitaires de se réaliser autour de la pensée de l’éternel retour. L’autre danger d’un discours de la certitude scientifique aurait été celui de laisser libre cours à l’antique jeu sectaire du : “nous qui savons, contre le reste du monde qui est dans l’erreur”. Ainsi, l’élection, au sens nietzschéen, ne consiste pas à isoler un petit groupe de fidèles possédant la clé de lecture de l’éternel retour - comme Bataille a pu le croire en fondant sa société ésotérique -, mais à s’adresser aux individus isolés (voués d’ailleurs à le rester dans la communauté des solitaires, communauté invisible et irréelle, existant uniquement grâce à la persévérance des solitaires dans leur esseulement). L’histoire de la littérature et de la philosophie ont d’ailleurs ce point de ressemblance avec l’idée nietzschéenne d’une communauté des solitaires, qu’elles mettent en scène le rapport qu’entretiennent entre eux les individus les plus seuls (poètes et philosophes). Cette communauté n’est donc qu’un rapport, dont les termes ne sont pas les idées, mais les valeurs de ces idées. Car aucune communauté ne peut se construire sans le vinculum de la valeur. Ainsi Nietzsche séduit-il les jeunes, parce que, comme tout penseur se cherchant des adeptes, il mise sur le problème de la valeur plus que du sens.

Nietzsche - Wagner : éléments de biographie (I).

Lionel Duvoy — 30 août 2007

I. LES ORIGINES - 1861 - 1863

Hiver 1861, Naumburg.
Nietzsche entend pour la première fois la musique de Wagner, chez son ami Gustav Krug (1844 – 1902), qui habitait au n°14 de la Markplatz. Il s’était lié d’amitié avec lui et le cousin de ce dernier, Wilhelm Pinder (1844 – 1928), en 1853 : “L’un d’eux se nommait Gustav Krug, de son nom complet Clemens Felix Gustav Krug, né le 16 novembre. C’était le fils du Conseiller à la Cour d’Appel de Naumburg, Mr Krug, l’un des plus grands connaisseurs de la musique et virtuose qu’il m’ait été donné de connaître.(…) Mendels[s]sohn Bartholdy était un très bon ami à lui, tout comme les frères Müller, les célèbres virtuoses du violon, que j’avais eu aussi un jour la chance de pouvoir entendre jouer.”

Hiver 1860-61, Naumburg
La première fois que Nietzsche entend la musique de Wagner, c’est chez son ami d’enfance G. Krug (1844-1902), qui habitait au 14 de la Marktplazt, avec la famille Pinder. Wilhelm Pinder (1844-1928) et G. Krug étaient cousins. Nieztsche s’était lié d’amitié avec eux dès 1853.
La découverte de Wagner coïncide donc avec ses années de formation intellectuelles et ses premières amitiés “stellaires” (à Naumburg surtout).

Du samedi 22 mars au dimanche 7 avril 1861, Naumburg
Vacances de Pâque à Naumburg (à ce moment là, scolarité à Pforta) : Nietzsche passe ses vacances à écrire et à composer [3 Esquisses pour clavier / 1 Final pour piano / 2 Oratorios de Noël pour choeur : Ehre sei Gott et An der Krippe]. G. Krug lui apprend à jouer la transposition pour piano du premier acte de Tristan & Isold.
Se brouille avec sa mère à ce pour des questions relatives au christianisme. Nietzsche prend aussi quelque distances avec sa soeur.

Eté 1861
Il projète de composer une symphonie sur le thème de la légende d’Ermanarich.
(C.P. Janz, Friedrich Nietzsche. Biographie, München, Wien, 1991, 1993, vol. 1, p. 599 : “Zum >Ermanarich< verfaßt er noch ein detailliertes Programm der Szenerie und Handlung Programme zu späteren Kompositionen geben nur noch Hinweise auf allgemeine Bewegungen oder seelische Verfassungen, Stimmungen.”

Nietzsche, Mein Leben, Jahre 1862 : “J’ai commencé à la Saint-Michel de l’année 1861, et achevé en quelques jours le présent morceau de ma symphonie Ermanarich. Composée pour deux pianos, elle est calquée sur le modèle de la Symphonie de Dante que j’ai découverte peu de temps auparavant. A cette époque, le thème d’Ermanarich me touchait encore plus vivement qu’aujourd’hui: j’en était trop ébranlé pour écrire un poème, et encore trop proche pour créer un drame objectif.”
Le 25 juillet 1861, les trois amis fondent la revue Germania et célèbrent une fête sur le Schönburg. Revue dans laquelle il fera paraître ses premiers écrits littéraires et ses premières compositions musicales. L’axe éditorial est profondément influencé par le romantisme (Schiller, Hölderlin, Byron). “Crise financière” de la revue due à l’achat de la partition de Tristan & Isold par G. Krug, qui, cependant, et comme Nietzsche le reconnaît, est bien plus ponctuel et régulier dans le versement de ses cotisations que ne le furent Pinder et lui-même. La revue disparaîtra deux ans plus tard, en août 1863, faute de temps, d’argent et de productivité artistique. Nietzsche, Krug et Pinder se sépareront définitivement et ne se reverront qu’une seule fois, à Bâle, en 1871 à l’occasion de l’anniversaire de Nietzsche.

Noël 1861.
Après avoir reçu le cadeau de Noël de sa soeur (Histoire des dernières quarante années 1816-1856 de Menzel), Nietzsche émet le souhait de recevoir aussi “une photographie d’un homme célèbre encore vivant, p.ex. Liszt ou Wagner, ou bien une photographie tirée de l’album Shakespeare “. Durant les vacances, il déchiffre l’adaptation pour clavier du Don Juan de Mozart, le Requiem pour Mignon et Amours et Vies des femmes de SCHUMANN. (KSB 1, n°289, p.189)

1862
Janvier 1862.

Poèmes : Chanson populaire serbe, etc.
Essais : sur La Symphonie de Dante de Liszt, sur Foscari et Manfred de Byron, Les Poèmes dramatiques de Byron, longue lettre à G. Krug et W. Pinder sur L’Oratorio comme forme artistique (un genre majeur, comme l’opéra)
Musique : Pour l’Oratorio de Noël, un “Magnificat” ainsi qu’une Ouverture.
Retour à Pforta. Infirmerie à plusieurs reprises : maux de tête, congestions, coliques.

Février 1862.
Musique : Esquisses hongroises : Rêves sauvages et Impromptu (perdus)
Mercredi 2 avril : Musique : Grande sonate pour clavier.
Lundi 22 septembre : Convent de la
Germania. Lecture par Nietzsche de sa Chronique de la ‘Germania’ dans laquelle il dénonce l’apathie de ses membres durant les derniers mois :
“(Travaux scolaires, cours de danse, affaires de coeur, effervescences politiques, etc) ont occulté la “sainteté de ses status” au point d’avoir “précipité en son sein la dispersion, le délabrement et l’apathie”.
Élisabeth Förster-Nietzsche, Das Leben Friedrich Nietzsche’s, Leipzig, 1925 : ” Durant l’automne 1888, mon frère écrivit dans ses mémoires de jeunesse : “Dès l’instant où il y eut une adaptation pour clavier du Tristan, je devins wagnérien.” Mais je crois que ce fut pour mon frère plus précoce, et que le Tristan poussa ses sentiments jusqu’à un certain point d’ébullition. Je me souviens que les vacances de l’automne 1862 furent employées par mon frère et son ami Gustav, à jouer ce morceau de piano du matin au soir. Et comme le père de Gustav rendait un culte sans frein à la musique classique, ces orgies wagnériennes furent célébrées chez nous. “
Intéressant pour l’étude de l’emprise exercée par E. Förster-Nietzsche sur la postérité de son fère, puisqu’elle affirme, sans détour, savoir mieux déterminer que lui le moment où il devint “wagnérien”. Cette affirmation voudrait dire aussi, de toute évidence, que l’attirance “précoce” de N pour l’art de Wagner était toute naturelle, que les type Nietzsche et Wagner peuvent aisément être ramenés à une question de nature, voire de race.
Selon E. Förster-Nietzsche, en somme, son frère et Wagner seraient sur un pied d’égalité : Wagner n’aurai pas influencé Nietzsche plus que ce dernier, Wagner.
G. Krug à Nietzsche, le mercredi 15 octobre 1862, jour de l’anniversaire de Nietzsche :
«Si nous devions nous voir dimanche, et j’espère que ce sera le cas, je te présenterai l’opuscule recopié au propre [In einem kühl Grund] en même temps que la livraison [pour la Germania] d’octobre. Tu auras bien l’obligeance de ramener avec toi le magnifique opus de Wagner, “Tristan & Isold” ainsi que les Lieder de Liszt. »

Noël 1862.
Nietzsche demande la partition pour piano de Tristan. Trois années durant, Nietzsche ne semble plus s’intéresser autant à Wagner. En ce sens, on peut dire que Tristan plus que Wagner devait répondre à son besoin musical du moment. Ce qui fit préjuger sa soeur que Nietzsche était déjà wagnérien avant la découverte de Tristant & Isold tien donc d’une malhonnêteté retrospective.
Le fait que Nietzsche fasse temporairement silence sur Wagner constitue sans doute sa principale objection au mythe förstien de son wagnérisme naturel.

1863
Vacances de décembre 1863.

Nietzsche écrit La Mort d’Ermanarich et La Jeune Pêcheuse (sera mise en musique le 11 juillet 1865.)


II. LA RENCONTRE - 1865 - 1868

1865
Paul Deussen, Errinerung an Friedrich Nietzsche (1901), à propos du mois de juin 1865 : « Nous nous entendions pleinement sur notre amour de l’art. (…) Nietzsche lui-même composait de nombreux lieder de Petôfi et d’autres, et avait consacré par ex. une partition à mettre au propre les compositions de ma soeur. (…) Richard Wagner tenait alors des discussions fréquentes et animées, dont ressortaient cependant l’aspect totalement problématique de sa conception. »

Août-septembre 1865
Travail de nouveau sur une scène d’Ermanarich. Etudier plus en détail la place de cette légende slave pour Nietzsche. [Cf. C. P. Janz, Friedrich Nietzsche. Biographie. München, Wien, 1991 (1993), vol. 3, p.365.]

Fin Octobre 1865.Premier semestre de philologie à Leipzig - découvre Schopenheuer, Die Welt als Wille und Vorstellung.

Dimanche 19 novembre 1865.
Première “Zukunftmatinee”, cycle de concerts organisés sur 10 matinées -
“Nur die Namen Wagner, Liszt, Berlioz” (KSB, 2, n°487, p.96)

1866
Début Octobre 1866

Nietzsche joue l’adaptation pour clavier des Walküre. Ses sentiments sont très mêlés (KSB 2, n° 523, p.174).

1867
Janvier 1867

Nietzsche rédige La Walkyrie de Richard Wagner.

Jeudi 22 et vendredi 23 août 1867.
Se rend à Meiningen et assiste aux fêtes musicales présidées par Franz Liszt.
Qualifié par Nietzsche d’Orgien - on retrouve chez Elisabeth Forster à propos des réunions qui se tenaient avec Pinder et Krug chez les Nietzsche, mais six ans auparavant.
Terme importé par elle du vocabulaire de son frère, tout comme d’ailleurs celui de Germania (le nom de la colonie aryenne Die Neue Garmania est une invention d’Elisabeth, bien plus incriminable sur ce point que son défunt mari Förster.)
“En effet, il s’y déroulait (à Meiningen) un grand rendez-vous musical de quatre jours organisé par le Zukünftlern (Liszt, Berlioz, Bülow), qui fêtent ici leurs curieuses orgies musicales. Abbate Liszt y présidait. Cette école s’est à présent jetée avec passion sur Schopenhauer. Un poème symphonique signé Hans von Bülow, Nirvana, consiste en une compilation de sentences schopenhaueriennes ; la mise en musique était cependant épouvantable. A l’inverse, Liszt a éminemment su retranscrire, dans quelques unes de ses compositions religieuses, l’esprit recherché par cet indélicat Nirvana, surtout dans ses Béatitudes - “Beati sunt qui etc.”" (KSB, 2, n°554, p.239-40)
(Mot formé à partir du Grec : l’inaccessible, l’indétrônable, similaire l’araméen Abbas (le père) - NdT)

Octobre 1867.
Début du service militaire à Naumburg.

1868
Du dimanche 19 au jeudi 23 juillet 1868.

Nietzsche se rend à Altenburg pour assister au Tonkünstlerversammlung (Le Rendez-vous des musiciens). On y joue Liszt, Berlioz, Wagner, Bach, Schubert, Händel, Paletrina, Goldmark.
Le 19 juillet, le philologue Oswald Marbach, mari de Rosalie Wagner, l’une des soeurs de Richard, prononce une conrférence intitulée : Wiedergeburt der dramatischen Kunst durch die Musik (Renaissance de l’art dramtique à travers la musique), titre prémonitoire et qui n’est pas sans rappeler le lapsus commis par plusieurs journalistes au moment où parut Die Geburt dr Tragödie aus dem Geiste der Musik, l’intitulant : Wiedergeburt der Tragödie…
Le 22 juillet, on interprète La Cène des Apôtres de Wagner.

Octobre 1868.
Fin du service militaire.
“La même chose que chez Schopenhauer m’attire chez Wagner, l’atmosphère éthique, le parfum faustien, la croix, la mort et le tombeau.” (KSB, 2, n°591, p.322)
Nietzsche commence ainsi à assimiler Wagner et Schopenhauer, mariage dionysiaque de la musique et du pessimisme, mais aussi, et par la suite, mariage, propre à la décadence, de la sagesse orientale et de l’eschatologie chrétienne : La Trilogie comme oeuvre de la décadence (1887-88, Le Cas Wagner).

Mardi 27 octobre 1868.
L’Euterpe (de Leipzig) inaugure sa saisons musicale. Nietzsche est transporté d’émotion en entendant les ouvertures de Tristan & Isold et des Maîtres Chanteurs.
“Hier soir, je me suis rendu à L’Euterpe, qui a inauguré la saison d’hiver de ses concerts, et je me suis régalé tout autant de l’introduction à Tristan & Isold que de l’Ouverture des Maîtres Chanteurs. Je n’ai pas la force d’adopter un regard froidement critique à l’égard de cette musique ; chacune des mes fibres, chacun de mes nerfs est atteint de soubresauts, et je n’avais jamais connu cette sensation persistante d’élévation avant d’avoir entendu l’Ouverture en question.” (KSB, 2, n°596, p.332)

Novembre 1868
A Erwin Rhode “De retour à la maison, j’ai trouvé un billet qui m’était adressé (N étant alors en pension chez le Pr. Biedermann, politicien et publiciste), comportant cette courte note : Si tu veux faire la connaissance de Richard Wagner, rendez-vous au Café Théâtre à 16h45. Windish. Cette nouvelle bouleversa quelque peu mes idées, pardonne-moi ! si bien que j’ai complètement occulté les détails de la scène, tellement je fus plongé dans un trouble certain. Naturellement, j’y courus et trouvai là notre bon ami qui me donna plus d’informations. Wagner était descendu à Leipzig, chez des parents à lui, dans le plus strict incognito : la presse n’avait pas eu vent de l’affaire et tous les domestiques de Brockhaus s’étaient fait muets comme des tombes en livrée. Eh bien la sœur de Wagner (LOUISE), épouse volontaire et docile du Pr. Brockhaus, présenta aussi sa bonne amie à son frère, la Ritschl (épouse du professeur Ritschl qui fut l’un des premiers professeurs de N) ; à l’occasion de quoi elle eut la fierté de vanter à son frère les mérites de son amie, et à son amie les qualités de son frère. Béni soit ce cérémonial ! Wagner se mit à jouer le Meisterlied en présence de Madame Ritschl […] : et la bonne dame lui dit qu’elle connaissait bien ce Lied, mea opera. Joie et surprise de Wagner : il manifeste le plus vif désir de me rencontrer incognito. Je devais être invité vendredi soir (6 nov.) : mais Windish d’expliquer que je suis retenu le travail, ma charge, mon engagement : on suggère alors le samedi midi. Nous nous y sommes donc rendus, Windish et moi, avons trouvé la famille du professeur, mais pas de Richard, lequel était sorti avec un immense chapeau vissé sur son crâne énorme. Je fis par conséquent la connaissance de l’excellente famille en question, et j’obtins une cordiale invitation pour le dimanche soir. Mon humeur, ce jour-là, était véritablement romanesque.” (KSB, 2, n°599, p.338)

Dimanche 8 novembre 1868.
Au même « C’était un sale temps, pluvieux et neigeux, on grelottait à l’idée de sortir en plein air, et je me réjouissais donc que le fils Roscher (condisciple de N à Leipzig, fils de l’économiste allemand du même nom) me rende visite pour discuter des Eléates et du dieu des philosophes […] Le jour commençait à décliner, mais le tailleur ne venait pas et Roscher pris congé de moi. Je fis un bout de chemin avec lui, rendis personnellement visite au tailleur, mais ne trouvai là que son apprenti, absorbé par son ouvrage sur mon costume : on me promit de le livrer dans les ¾ d’heure. (…)
De retour à la maison, pas de tailleur ; je relus encore très lentement ma dissertation sur Eudoxe, de temps en temps distrait par les cris aigus et lointains des gens qui se promenaient dehors. Finalement, j’eus la certitude que quelqu’un attendait au portail en fer forgé du patriarche : il était fermé, tout comme la porte d’entrée de la maison. Je criai au bonhomme, à travers le jardin, de rentrer par la petite porte : impossible de se faire entendre avec le bourdonnement de l’averse. Toute maisonnée s’activa alors, pour finalement aller ouvrir, et un petit homme âgé vint à ma rencontre chargé d’un paquet. Il était 18h30 ; il était temps de m’habiller et de faire ma toilette, d’autant plus que j’habite très loin du lieu de rendez-vous. Retournement inattendu ! L’homme me présente la facture. Je la prends poliment, mais il réclame d’être payé sans attendre, puis exige un supplément pour la livraison. Surpris, je lui déclare que, tout ouvrier qu’il est au service de mon tailleur, je n’ai absolument rien à lui régler et que je souhaite traiter directement avec le tailleur à qui j’ai passé commande. Le vieux devenait insistant et le temps pressait ; j’attrapai les vêtements et commençai à les enfiler, quand l’individu en question me les arracha et me défendit de les mettre : la colère est montée en moi, et lui commençait s’irriter ! Scène. Je lutte en culotte : en m’échinant malgré tout à mettre mon pantalon.
Finalement, je retrouve ma dignité, profère des menaces solennelles, maudis mon tailleur et son homme de main, fais serment que je me vengerai. Pendant que le petit vieux s’éloignait…”
(KSB, 2, n°599, p.338-341)

Lionel Duvoy — 8 août 2007

Voie sèche : courte, périlleuse, noire.
Voie humide : patiente, festina lente.
Âme sèche : bonne selon Héraclite.
Âme humide : passionnée et vautrée dans la fange - cela dit, la dernière étape d’Héraclite L’Hydropisique : avait enduit son corps de bouse de vache pour évaporer son surplus d’eau : mort d’insolation et de déshydratation. Légende de la mort du Sage. Empédocle dans l’Etna, par exemple. Le feu séparateur.

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