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Extraits de Dire migrateur (éd. Tarabuste, 2008)

Lionel-Édouard Martin — 17 juin 2008

Tout homme est bâti sur un gouffre : Padirac en son ventre et l’architecture calcaire de son squelette ; c’est en cela qu’il parle, sa pierre héberge une parole de rivière, aveugle dans l’argile, un chant d’aède sous terre. Ô glaises humaines, mes si profondes qui contenez l’écho de la caverne originelle, ouvrez vos ailes, un peu – que soient perceptibles à l’œil les battement du cœur dans sa gangue de chair ! Poète, je n’invente aucun rythme, mais saisissant la vibration des veines et de la craie, je fraie sa voie jusques aux lèvres, aidant à la poussée comme on épaule la voiture embourbée. Rien de ce qui sourd ne m’appartient, j’accouche un précipice de sa tendresse.

(p. 41, extrait de Rapport au calcaire)

***

Les terres d’hiver plaisent au sang. La neige – c’est là qu’il donne au mieux la mesure de sa force, l’effusion vermeille ne souffre aucune estompe, nul dégradé, mais le vrac s’impose de la rose pourpre et qui contraste.
J’ai vu mourir bien des bêtes. Elles feignaient de confier à la neige un sang tout juste murmuré, à peine le bruissement d’un secret de jeune fille ; de fait un leurre : demeurait sournoisement tout au long de l’hiver sa mâchoire crispée dans la chair de la neige. Personne d’ailleurs n’en était dupe, n’ayant le cœur d’y marcher, pas plus qu’on ne tentait en y portant le pied les eaux profondes des rus. C’était là comme un puits de feu glacial ; et donnait à penser, parmi l’animal le plus quiet, la présence de cet autre, sang mordant, éruptif, en attente d’ouverture
Pour apposer au blanc
L’oxymore de sa substance.

(p. 42, extrait de Sang des bêtes)

***

D’oiseau parleur, l’animalerie n’héberge qu’un mainate. Il est seul dans une cage en forme de dôme, de coupole de mosquée – ces lieux de parole ; les autres oiseaux, ceux qui chantent sans parler, partagent une même volière, il est vrai tristement cubique. On le maintient volontairement en solitude, dans les limites d’un soliloque sans conséquence. Un second mainate, un perroquet, risqueraient de lui faire écho, de franchir les limites de la commune imitation de la voix d’homme, s’ils se mettaient à dialoguer, à s’écouter pour se répondre. Alors dans la gloriette aux bengalis, aux merles rares, les oiseaux, travaillés par la mort,
Retentiraient d’un terrifiant, soudain silence.

(p. 55, extrait de Dire au mainate)

***

Le soir, les oiseaux ne sont plus perceptibles, ils referment leur chant pour rentrer en eux-mêmes : un corps d’oiseau est une façon de nid, brindille des os légers, plume, et chair flexible aux brises comme le chaume des graminées. Certains pour dormir glissent la tête à la confluence de leur aile et de leur cœur, et c’est comme s’ils couvaient un œuf ; à moins qu’ils ne saisissent d’instinct l’occasion de la nuit pour accorder avec le rythme de leur sang leurs tempes habitées de regards.

(p. 77, extrait de L’Œil de la guêpe)

***

Écriture, antidote aux tropiques : même luxuriante en apparence, elle débarde le langage, transforme en silence tout excès de parole. Aucun arbre ici ne paraît écrire : accueil de toute clameur, l’alizé parle avec les mains, l’iguane, comme ailleurs le caméléon, multiplie les synonymes. J’ai vu dans les seuls pays d’Europe enrubanner les vergers de guirlandes d’aluminium pour effrayer les merles, borner l’emprise du chant. Peut-être un cerisier, nanti d’un dire trop chiche pour le gâcher en envolées bruyantes, se doit-il de préserver son lot plus avarement que le manguier : c’est ainsi qu’il écrit, ménageant son avoir. Et lorsque me fascine, dans mes séjours en Caraïbe, un arbre tropical glosé de bavardages, je plante dans ma terre la plus intime, dans ma chair de poète, le cerisier d’enfance à la rare écriture de fruits rouges.

(p. 84, extrait de Écrit en Haïti)

Miroirs des jardins tropicaux (extrait)

Lionel-Édouard Martin — 6 mai 2008

Haïti, 29 avril 2007

Un homme étrille rudement la terre avec un balai de palmes : syllabe au bout du geste courbe ; frottis de consonnes à même le sol, bref de coups nerveux.
J’y quête un rythme : en vain, nulle régularité dans le ressac, tributaire de l’humide et du sec, de la caillasse ou du pavé, de la racine affleurante. Un monde en miniature, terraqué, minéral et végétal, brossé par un bruit discontinu, mais invariablement pareil : tel, gouverné par l’instinct, le nouveau-né s’exprime en pleurant. Parole en puissance : mais en quel idiome, ici, pourrait muer ce crissement ? C’est qu’est morte, ustensile devenue, la palme initiale, où l’oiseau s’inspirait du ciel, vocalique et non-fini, sans rien qui le ponctue. La pluie – mais fine, pondérée, porteuse de la juste mouillure – lierait possiblement en cours fluide ces bribes. Mais j’envisage un paragraphe de grand bleu : rien ici-bas n’aura d’attache ; ce matin pas plus qu’hier, nulle bouche n’unira l’épars.

*

Il pleut, pourtant, d’un coup : vent nul, la pluie tout à l’aplomb du monde ruisselle sur les troncs lisses, entraîne vers l’aval un cheminement dru d’insectes, de lézards ; la graine sèche, la gousse, éprouvent soudain la charge d’eau nécessaire à la pérennité de l’arbre : et c’est une joie végétale dans les branches, parmi le crépitement, sur la tôle des toits, du riz propitiatoire ; liesse, donc, du sol vivant, buvant, dans le charroi de bêtes et des choses vers ce silence où les morts, à l’instant renés, béent de toutes leurs paroles, ailées d’averse.

Trakl 2

Lionel-Édouard Martin — 29 novembre 2007

À Venise

Calme dans la chambre nocturne.
D’argent scintille le bougeoir
Devant l’haleine fredonnante
Du solitaire ;
Magie des nuages de roses.

Une nuée de mouches noires
Obscurcit le pierreux espace ;
Et l’œil fixé sur l’agonie
Des dorures du jour : la tête
De l’apatride.

Sans mouvement fait nuit la mer.
Étoile et voyage noirâtre
Ont disparu dans le canal.
Enfant, ton rire maladif
M’a suivi doux dans le sommeil.

Chant d’un merle en cage

Noire haleine parmi les verts rameaux.
Des fleurs bleues flottent autour de la face
Du solitaire, pas doré
Agonisant sous l’olivier.
Volettements d’aile ivre sur la nuit.
Douce saigne l’humilité,
Rosée, lent gouttant de l’épine en fleur.
La charité des branches claires
Embrasse un cœur qui se déchire.

Été

Au soir se tait la plainte
Du coucou dans les bois
Plus bas le blé s’incline,
Le pavot rouge.

Orage noir, menace
Sur la colline ;
Le chant vieux du grillon
Meurt dans le champ.

Plus ne bougent les feuilles
Du châtaignier ;
Sur l’escalier à vis
Ta robe bruit.

Calme luit la bougie
En chambre sombre ;
Une main argentée
L’a fait mourir.

Nuit sans vent, sans étoile.

Fin d’été

Le vert été est tellement tranquille
Devenu, ton visage de cristal.
À l’étang du soir sont mortes les fleurs,
Un cri de merle paniqué.

Vain espoir de vie ! déjà se dispose
Au départ l’hirondelle du foyer,
Et le soleil sombre sur la colline ;
Déjà la nuit propose un chemin d’astres.

Calme des villages ; autour résonnent
Les forêts abandonnées. Cœur,
Penche-toi, désormais plus amoureux,
Au-dessus de la sereine endormie.

Le vert été est tellement tranquille
Devenu, et le pas se fait entendre
De l’étranger parmi la nuit d’argent ;
Qu’une bête bleue pense à ses brisées,

Au bon écho de ses ans spirituels !

Le soleil

Chaque jour le soleil jaune vient sur le mont.
Bel est le bois, la bête sombre,
L’homme ; chasseur ou bien berger.

Rougeâtre monte le poisson dans l’étang vert.
Sous le ciel arrondi
Va le pêcheur doucement dans sa barque bleue.

Lentement mûrit raisin, blé.
Quand calmement le jour décline,
Le bon et le mauvais sont prêts.

Quand vient la nuit,
Le marcheur doucement soulève ses paupières lourdes ;
Du soleil, de la combe obscure, brise.

Où le soleil se couche

– I –

Lune, comme si venait un mort
D’une caverne bleue,
Et des fleurs, il en tombe
Maintes sur le sentier rocheux.
Argentin pleure le morbide,
Près de l’étang du soir,
Dans une barque noire
Sont passés outre des amants.

Ou bien retentissent les pas
D’Elis à travers bois
Couleur d’hyacinthe,
De nouveau mourant sous des chênes.
Ô de l’enfant la forme
Pétrie de larmes cristallines,
D’ombres nocturnes.
Des éclairs tords illuminent les tempes
Éternellement froides,
Quand sur la hauteur verdoyante
L’orage de printemps résonne.

– II –

Si douces sont les forêts vertes
De notre petit monde,
La vague cristalline
Mourant contre le mur en ruine
Et nous avons en dormant geint ;
Marchent à pas mal assurés
Longeant la bouchure d’épine
Des chanteurs dans l’été du soir,
Dans le calme sacré
Des vignes pâlissant au loin ;
Or : ombres au cœur froid
De la nuit, deuil des aigles.
Si doux ! ferme un rayon de lune
Les plaies pourpres de la tristesse.

– III –

Vous grandes villes
Bâties pierreuses
Parmi la plaine !
Sans un mot suit
Le sans-patrie
Front assombri le vent,
Les arbres nus sur la colline.
Vous là-bas fleuves ténébreux !
Puissants d’angoisse,
Rouges pluvieux du soir
En nues d’orage.
Vous peuples qui mourez,
Vague blafarde
Brisant aux grèves de la nuit,
Tombée d’étoiles.

Col de chemise, colombe

Lionel-Édouard Martin — 29 septembre 2007

texte paru dans la revue Riveneuve Continents, n° 3, hiver 2005.

Col de chemise, colombe, et carotides à pattes rouges ! Je marche à pas d’oiseau vers un envol, vers l’embouchure à fleur de peau

Des aortes célestes.

Monde pourpre à mes paupières, pulsations de mes rémiges, que je ferme l’œil, le ciel y prend source et ce n’est plus le jour mais la nuit que je perçois : j’avance à glissements de plumes

Parmi les mots nocturnes.

Nuit coeur vaste, je vais dans ce vêtement blanc, mes battements d’ailes tirent parti de l’air, je becque migrateur l’airelle

Que l’on appelle étoile.

À mon cou l’essor blanc, la lettrine mobile où s’illustre le ciel : je porte une consonne contre mon torse et quête une voyelle

Au milieu de la nuit.

Cohortes célestes : et tout est chair dans un contexte d’astres, l’estuaire où j’ai projet d’écrire mord aussi tendrement le ciel

Que la lettre le verbe.

En syllabe accompli : pennes soyeuses de mon col, colombe à l’o multiple et sang sphérique dans son corps, voici qu’un cœur se donne en battements binaires, consonne à l’initiale,

Voyelle à la systole.

Grappe, ma colombe, paragraphe à l’envol ! et ton essor projette sur la nuit les signes du zodiaque, j’ordonne par tes ailes

Le chaos des étoiles.

Il m’a suffi d’une échancrure, d’un delta blanc sur ma poitrine, pour convaincre le ciel d’écritures : et le sens gicle d’une argile

Pétrie d’ailes de scribe.

Ô ma colombe, je m’incarne en ton aile écrivaine, je trace à coups de pennes sur la nuit l’idéogramme où l’animal dompte sa rage,

Contraint sa force obscure.

Paix dans nos veines, oiseau sans lèvres et qui modèles dans ma glaise un chant pourtant complexe : où convergent nos sangs je vaque à la parole, ton bec métamorphose

En verbe le cri gourd.

Parole d’oiseau c’est : à ton bec un sourire comme à la pierre une aile, à mon cou ta feuille instruite de lumière et qui scande un propos

Sous l’émotion des brises.


Anecdites

Lionel-Édouard Martin — 6 septembre 2007

Ces textes ont paru dans le n° 86 (printemps 2004) de la revue Friches. Ils y côtoyaient cinq poèmes du très regretté Jacques Simonomis.

Allant à l’escargot un soir d’ondée maman
dans les labours en bottine de vache (et le
faisceau des lampes flairant la gluance un plein
seau de plage à ton bras qui bavait yeux bandés)
donc cheville tordue écrasa le mollusque
à double sexe et la géométrie de la
spirale ouverte à l’infini au partir du
point d’ombilic gravé dans la coquille avec
les galaxies en boule au dessus de nos têtes

In memoriam Pierrot Brantôme son bastringue
et autres virtuoses du piano du pauvre
quand swinguaient sous parquet valse et polka musette
(années cinquante et quelques) brillantine en brosse
toiletté Mon Cadum et Signal aux menteuses
on échangeait en gage d’amour éternelle
des photos noir et blanc l’appareil à soufflet
singeant l’accordéon dans l’échoppe sur cour
où frilait l’échalote en appartements borgnes

Allons en basse-cour saisir au cou la bête
ailée mais rogné son envol nous laisse au doigt
la plumette électrique (à peine pour écrire
poulet ou madrigal) la volaille était coite
au soir en poulailler les oeufs couvis épu-
rant leur ellipse au fond des nids énigmatiques
comme au poème l’e caduc en cul de poule
or y puisait tante Thérèse à pleine poigne
les corps compacts pourvoyeurs d’édredons et de
benoît sang d’homme rondement nourri de ciel

Mais à cueillir la pomme à mi-ciel on entend
râler l’ange (ou s’il jouit) de plus près les deux pieds
sur l’échelle et la main sur le fruit qu’avons-nous
donné d’autre au panier que le regard de l’arbre
qu’il voie entre l’osier la terre assise en pose
de qui plume l’oisel à gestes de semeuse
ainsi qu’en timbre poste ou franc d’argent le coeur
ouvert à souvenance et révérence aux morts

Aimons-nous cher amour au temps qu’on fane avec
griffus râteaux comme pattes de chats géants
fumelles en fanchon et lui qui nage en foin
ce disait à la fille le Propriétaire
à boîtes de couleurs il posait près des haies
chevalet et gilet de velours portait-il
en breloque monocle ou soleil conjonctives
au plein été rougies que c’est sanguine en car-
nier pastels et fusains avec la lièvre morte
et fleur botanisée pour l’herbier maternel

L’hiver qu’on écrête les coqs toiles herbées
en embouche où rouler volatiles flambés
et pourceaux en quartiers trouvées gourdes aux champs
couvrant chemin de taupe et réverbérant vol
d’ageasse vous aimer très chère au pied du feu
marcheur de solitude et que brisant l’amande
jumelle on fasse philippine au matin clos
comme baraque de forains où s’ouvrait le
nougat et berlingot en l’août carillonné

Itinéraire d’un francophone en Caraïbe

Lionel-Édouard Martin — 21 décembre 2006

ITINERAIRE D’UN FRANCOPHONE EN CARAÏBE

(Ce texte a été publié dans le n°19 de la revue Hauteurs)

« Caraïbe à paroles ! » fais-je s’exclamer le navigateur de mon Ulysse au seuil des îles : oui, grande mêlée des mots que cet espace en forme de bouche, avec la mer pour langue, Antilles incisives, et gorge continentale – tout cela qui parle, module, stridule, pose des noms sur une carte, un de ces portulans du temps jadis où les îles s’érodent, ébarbent leurs criques trop déchirantes, adoucissent leurs consonnes trop abruptes et les laissent lentement fondre sur les papilles de l’océan. Je dis cela – cet espace bleu, les bordées de phrases, le galet de toutes langues qu’entrechoquent les marées, et l’étincelle qui en résulte – soleil tout juste adolescent, plus Dionysos qu’Apollon, l’unificateur brouillon, le créateur d’idiomes.

Francophone venu d’ailleurs, du vieux continent qu’on envisage à la lorgnette du haut des mornes, mais la distance est telle que des Finistère la pupille ne cueille pas grand-chose – Atlantique, dit-on, de cette masse d’eau sans libellule - que des avions - qui sépare le nouveau monde de l’Europe. Alors, de guerre lasse, puisque l’œil, repu de vagues sempiternelles, est aveuglé par la distance, on tend l’oreille – et des voix ô merveille sont perceptibles, plus proches, qui causent à la cadence des cœurs, au rythme de la marche, les voisines, les voix d’îles : et ce sont, apportés du vieux continent par d’antiques goélettes, le français, l’espagnol et l’anglais qui agitent leurs syllabes, clochettes, les emmêlent, en laissent aux branches des épineux des flocons – c’est que ça s’élide sec, s’apocope, s’aphérèse, craque – recrée.

Francophone, donc, venu d’ailleurs, né en vieille terre de Poitou, mais bourlingueur en diable à la façon de cet autre, aussi friand de langues, l’homme aux semelles de vent, le Rimb’ – mais lui, c’est un autre continent qui le hélait, lui, d’autres idiomes, l’amharique, l’arabe, les langages des bordures de cette mer aussi rouge qu’est verte et bleue la grosse houle caraïbe.

Francophone donc, tiré d’un ventre latin – l’accouchement ne se fit pas sans douleur, puisqu’il fallut couper à ras les entrailles le cordon du vieux poitevin, cisailler la voix des grands-parents, l’origine champêtre, pour prendre le respire de l’autre souffle, l’hyperboréen ligérien français.

Francophone au final, si l’être c’est parler français – vaille que vaille on le parle avec çà et là des réminiscences d’ailes rognées, la mémoire des voyelles d’enfance, francophone au final, mais avec toutes les autres langues, celles apprises à l’école et dont on médite la rencontre, et celles moins fréquentées dont on dévore à treize ans les grammaires, le soir au lit, comme d’autres lisent Le Dernier des Mohicans ou Jack London, calmant de cette manière une fringale d’horizons lointains, mâchant le phonème étranger, tâchant de se l’incorporer, d’en faire sa chair.

Francophone au final, mais empli d’échos, de désirs d’échos, de leur accomplissement, passant du rêve à la réalité – c’est alors qu’on voyage, que l’on parcourt le monde.

* * *

Après d’autres périples, on débarque un jour, francophone donc « de naissance », en Martinique, avec pour mission d’affermir et d’affirmer ce qui lève – le grain, la francophonie dans cette région, c’est là ma charge à l’Université (des Antilles et de la Guyane) où j’exerce à ce jour depuis bientôt huit ans, co-dirigeant, avec mon collègue et ami Pierre Dumont, l’Institut Supérieur d’Études Francophones (ISEF), sillonnant sans relâche l’arc antillais, de la Havane à Port d’Espagne, tâtant la mamelle énorme de l’Amazone, puisque mes itinéraires professionnels me conduisent jusqu’au nord du Brésil, Para, Amapa, pays d’eaux et d’aras – en un mot : pays riches de parole, loquaces, babillards. J’y parle aussi, me mêle au concert : parmi toutes les autres langues, le français, ma langue, que je promeus en souci de partage, donnant ce que je possède à ces autres qui, en écho, me donnent ce qu’ils ont. Car nous croyons à cet échange, nous autres acteurs de la francophonie, et pensons que le plurilinguisme est la voie la plus apte à nourrir la diversité.

En effet : célébration du divers, et sa stimulation, que la francophonie : il n’est pas question d’arracher ou même de tuteurer, mais de planter à côté, au plus près du tronc. Deux arbres qui s’enlacent, qui croisent leurs branches comme les orants leurs mains (Cathédrale, bien sûr, de Rodin, mais sans rejet de l’image des antiques Philémon et Baucis, ce beau couple d’humains changés en chêne et en tilleul, imbriqués l’un dans l’autre) – deux arbres qui se touchent créent un début de canopée où le vivant prospère. Nous voulons l’amalgame des feuillages les plus hétérogènes, le bosquet fouillis, la forêt, la masse grouillante de vie, le maintien des espèces et des espaces : c’est à cette fin que nous poussons notre langue à la roue, que nous la débourbons des chemins creux de sa grammaire austère pour la mener à la bonne parole, celle qui unit, met avec, fait le pont, rend guéable toute solitude.

À ce titre, je m’harmonise à votre écho, créolophones d’Haïti, de Guadeloupe, Martinique et de Guyane, hispanophones de Cuba, de Saint-Domingue et du Vénézuéla, anglophones de Trinidad, Grenade, Sainte-Lucie, Dominique, Saint-Christophe et de tant d’autres îles, je suis avec vous, lusophones de Belem et de Macapa, dans la force de vivre et souvent la pauvreté tragique – comme étaient pauvres aussi mes ancêtres bas-poitevins, mes vieux diseurs dans leurs champs de mauvais tubercules, dans la disette et la jachère, mes ventres creux qui mouraient jeunes sur leur paillasse. Je suis avec vous dans le partage, en somme, bidimensionnel, de la francophonie - dans l’espace et dans le temps : car nous sommes aussi des héritiers, nous autres francophones, de la longue série des âges où, remontant au plus loin, j’entends se parler de vieilles langues, qui se métamorphosent, prises dans leurs bouches par de nouvelles populations qui se les approprient, en font leur pain de chaque jour, s’en nourrissent et s’en accroissent.

C’est en effet l’apanage de certaines langues que d’avoir des racines enfoncées profondément dans la mémoire des hommes, de fertiliser l’humus humain depuis kyrielle de siècles. J’aime, francophone, à me penser en héritier ; non pas riche de biens familiaux, mais je partage un communal avec les gens de mes rivages, nous avons, où nous menons nos paroles quotidiennes, les mêmes pâtures, lesquelles sont de bien vieilles prairies, de vieux lieux de culture en partie ruinés mais dont il n’est pas mal aisé, dès lors qu’on le veut, de restaurer, pour le plaisir de l’œil et de l’oreille, l’ancien ordonnancement. Je plaide en faveur de la luxuriance des littératures antécédentes, dont peu m’importe qu’elles nous aient, ou pas, civilisés : mais je crois au plaisir qu’elles nous donnent, moins guindées dans le marbre ou dans l’airain qu’on pourrait le penser - mais effervescentes et rouges comme une vendange de Prosecco, volcaniques, éruptives, dès lors qu’on prend le soin de les dégager de leur apprêt, de désobturer les flacons solennels où la tradition scolaire les a conservés. J’ai la conviction que les faunes et les nymphes d’Horace, ses sacrifices de biquettes aux sources, que l’univers païen mis en scène dans les Odes - que tout cela est bien plus en rapport avec la vision vaudoue du monde qu’avec tout autre religion, que la latinité, même dans ses expressions les plus olympiennes en apparence, sert bien plus Dionysos qu’Apollon. Le français, puisqu’il est sorti de cette matrice et malgré tous les coups de langue qu’il a pu recevoir au cours des siècles, le français, tout bien léché qu’il puisse aujourd’hui sembler, doit bien se souvenir quelque part de cette origine. Ce lieu, cet héritage pressenti, je l’ai retrouvé bien sûr chez nombre d’auteurs français, mais peut-être nulle part avec plus d’acuité que chez certains écrivains d’Haïti : au premier rang d’entre eux, je pense à Jacques Stephen Alexis, dont le roman Les Arbres musiciens me semble prendre place directement dans cette lignée, situer sous d’autres latitudes l’endroit et le moment où le cri « le grand Pan est mort » fut entendu au large de Paxos par Thamous, capitaine égyptien de vaisseau.

Le grand Pan, le « grand Tout » est-il si mort que nous ne puissions, nous autres francophones, envisager de lui insuffler une vie nouvelle ? Remontant du fond des âges dans l’exaltation géographique qui est la nôtre, habitants de la Caraïbe, il me paraît que la francophonie dans son « être le là » donne à l’existence une dimension complémentaire, en ceci qu’elle pose l’être aussi dans la réalité d’un passé millénaire dont elle se doit d’être consciente. C’est ici l’idée que je défends : nous avons, nous autres francophones, un combat à mener qui excède les limites de la seule langue française dans ses expressions hexagonales ; un combat d’avant-garde, où s’ébauche un dialogue dans l’espace et le temps et qui excède très largement la simple question de la communication.

Francophonie, oui, mais pour le partage originel, et non pour la seule causette. Pour celle-là, j’ai d’autres langues en tête, qui me parlent différemment – je pense à l’anglais, bien sûr, charnu des causeries du moment. Le français m’offre quant à lui une tout autre perspective - cette plongée dans le monde et dans l’histoire, dans ce qui peut-être a nom « culture », qui n’est pas égoïste et qui nous vient d’aussi loin que de très près. Écrivain francophone, je porte sur l’univers un œil naïf et séculaire, ce que je vois de mon entour m’est perceptible à la fois dans l’immédiateté et dans la rétrospection, toutes deux consubstantielles. C’est cette horizontalité profonde qui fait mes délices, et que je souhaite donner aux autres. C’est là tout ce que j’aime, et que j’essaie de promouvoir.

Poèmes des îles qui marchent

Lionel-Édouard Martin — 5 novembre 2006

PHILOCTETE MAGNIFIQUE(1)

Poèmes des îles qui marchent, publié par Actes sud, est une invitation à (re)découvrir l’œuvre capitale du poète haïtien René Philoctète (1932 – 1995) au travers d’une anthologie de ses principaux recueils, dont la production s’échelonne de 1961 à 1995.

Méconnue hors de Haïti, où la poésie contemporaine se réclame pourtant volontiers de son héritage, la poésie de Philoctète saisit d’abord par sa forte unité. L’ancrage haïtien est la dominante majeure de cette écriture résolument moderne, qui, dans la foulée du spiralisme(2) , « cass[e] l’aile au lyrisme des natures mortes et des vertiges », où nul « doudouïsme(3) » ne se laisse percevoir : paysages brossés, mots employés, rythmes évoqués, tout ramène le lecteur aux Antilles, à ces îles « chantant sans cesse gencives nues / parce que habituées depuis guimbo(4) à bercer les écoeurements / des maîtres / en swing en rumba en meringue en tango ». Le poète lui-même plus d’une fois prend chair dans son île natale : « je vais forêt immense aérienne / l’herbe guinée m’ayant poussé sous les aisselles / mancenilliers campêches palmiers royaux orchestrés leur / musique sur mon corps de démiurge » ; c’est qu’en effet « moi, poète, j’ai le pouvoir de posséder la vérité de mon pays ». D’Haïti, il est le contemporain et le témoin : « j’ai […] marqué mes pas sur les pas du peuple mien et gardé la juste mesure des us et des coutumes. […] J’ai mis mon cœur dans la banalité des faits divers comme dans l’approche des démarches profondes de la nation », écrit-il dans « Petite note » (Herbes folles, 1982).

Pour autant, - et c’est le marque de l’humanisme somme toute classique de Philoctète, professeur de lettres, - la contingence haïtienne, pour prégnante qu’elle soit tout au long de l’œuvre, ne coupe pas le poète de l’universel : car « quiconque dans la nuit pleure sur la ville et sur son cœur / saigne en moi », « je prie mon cœur de battre ferme / pour qu’on l’entende de partout ». Le rôle du poète (« L’homme m’envoie vers vous ») n’est-il pas en effet d’aller vers autrui pour « faire route ensemble », de « laboure[r] les cœurs pour les épis d’amour » ? D’unir, puisque « l’Homme n’est jamais seul alors que je vous parle et que vous m’écoutez », et qu’on écrit « pour être deux, pour être mille », jusqu’à ce rebours de Babel, la confusion fondatrice de l’unicité (« dites aux gens d’ici / de partout / que j’avais le grand désir de confondre leurs langues / leurs terres leurs amours ») ? De s’offrir en un sacrifice eucharistique très explicite : « j’ai mis mon cœur à partager / comme un gâteau » ?

Le poète délivre ainsi son message d’amour (à cet égard, le mot « cœur » est de ceux que Philoctète ne cesse d’employer, aussi omniprésent que le je de l’auteur, dont il semble indissociable), spécifiquement à son épouse, Margha (à qui il a d’ailleurs dédié son recueil éponyme de 1961, et dont la présence est sous-jacente à l’œuvre entière, puisque « Partout dans mon poème / Margha est une lune en visite à la terre »).
Mais cet amour de poète va bien au-delà de la cellule familiale, que le poète adresse à toute l’humanité, celle en particulier, la plus meurtrie, dont « la vie est déchiquetée / comme du gras double chez le boucher » : c’est que le poète (n’est-il pas « poète et citoyen » ?) professe un engagement auprès de l’homme. Ainsi met-il en garde les acteurs de la violence : « Seigneurs de guerre et de désolation / ô vous / dont le rire dans la nuit des hommes / claque / comme un sabbat de haute flamme / apprenez / que la plus petite larme d’un peuple a valeur d’éternité », aussi le poème est-il « poème de salut public », une arme levée contre toute soumission : « portez-moi à concevoir que cette terre mêlée au ciel / et ces colombes du soleil / ne m’appartiennent plus / je reprends d’un coup ma force d’homme et de poète », jusque dans un des tout derniers poèmes de l’auteur, improvisé lors de son ultime intervention publique : « Moi je maudis le manège qui sabre / qui sourit qui bénit / et qui tue ».

À la foison baroque des thèmes, fait écho une écriture caractérisée par le verset illustré par des poètes dont Philoctète se réclame explicitement lorsqu’il évoque le « rêve épique d’Aimé Césaire », son aîné martiniquais, ou plus secrètement – et je pense à cet autre créole, Saint-John Perse(5) , qui se donne presque à lire dans certains passages de Promesses (1963) : « Voici qu’un peuple triomphant ouvre les fastes de la fête qui n’est / point d’aujourd’hui mais d’antique et d’histoire… » « ce n’est point d’une fête quelconque que je parle mais d’une / promesse véritable prenant bourgeon aux hautes branches ». La Bible aussi marque notre auteur, en terme d’un nouvel évangile à porter : « je vais ! / poète d’un Cantique des cantiques fabuleux / annoncer au monde une nouvelle façon de voir », mais aussi d’exercice d’imitation, voire d’acclimatation : « son rire pétille comme un oiseau dans les tcha-tcha(6) / ses yeux sont deux étoiles / viens ma bien aimée, ma tourterelle toutereine » Ailleurs, ce sont de beaux, très purs et simples alexandrins qu’Eluard, admiré de Philoctète, n’eût pas reniés: « je redescends ma rue parmi l’odeur des mangues » « Margha de tous les bras tendus pour la récolte / […] / Tu m’as donné mes mains ma force ma raison » « rythmant ma gamme à la hauteur des gestes fauves ».

Pour autant, et malgré ces influences (mais quel poète n’en a pas subi, qu’il a su assimiler ?), on est confondu par l’unité de ton de l’œuvre, telle qu’elle se développe sur plus de trente années : c’est qu’il s’agit aussi d’une poésie fondée sur l’oralité, la plus simple et parfois la plus familière et la plus démonstrative : « mon amour je l’ai planté à lune nouvelle / et les fruits que j’en tire c’est gros comme ça », caractérisée par un lexique souvent concret, les objets les plus triviaux, puisqu’il est vrai que les hommes « marche[nt] avec le bulldozer / l’électron la dynamo ces affaires sensationnelles que le crieur / annonce au coin des rues ». Mais oralité aussi constitutive de la parole poétique, ponctuée, semble-t-il, par le seul rythme du souffle (à cet égard, il y a chez Philoctète quelque chose de claudélien), telle qu’elle s’exprime, mais les exemples fourmillent, dans des séquences comme celle-ci : « soleil ô / soleil ô / de quel côté tu es / trois fois nous avons frappé à ta porte / soleil ô / les enfants sont malades / soleil ô / de quel côté tu es ».

On se doit aussi de prendre en compte, dans le vers de Philoctète, l’influence de la musique et de ses rythmes, dont celui, fondamental, emblématique, du tambour (et plus accessoirement de la chanson populaire, à l’occasion quelque peu malmenée : « Adieu madras adieu foulards / quel langage dans ma mémoire dit à moi un vieux refrain ») : ce n’est pas pour rien qu’un des tous premiers recueils du poète a pour titre Les Tambours du soleil. La référence aux percutions sera par la suite une constante de l’œuvre, comme si la poétique de Philoctète devait métaphoriquement se fondre dans le martèlement : reviennent ainsi sous sa plume comme autant de leitmotivs le verbe « frapper » (et la porte où l’on « frappe » donne toujours lieu à ouverture) et l’évocation de la frappe sonore (« tam-tamant l’alaploume(7) à la paresse des banjos » ; « moi sorcier de ces terres lâchées dru drums en rut cognant recognant / leur front sur le chemin des madrépores » « des cloches de verre roulent sur les toits chantant à tue-tête » « l’écho des cymbales »). C’est que, poésie de la tendresse et de l’amour d’autrui, la poésie de Philoctète est aussi, fondamentalement, une poésie de la vigueur ; d’où cette coloration singulière qui l’imprègne et lui confère son timbre ; qu’on en juge à l’oreille : « la traîne / où louvoient des climats qui flambent : / Martinique / Inague / Antigue / comme un grand ballet de phosphore », ou encore : « ma terre / crevée / vieillie sans puberté / flasque / culbutant toute / soûle / pwak / éreintée / violée / hoquetant de saisons accumulées de soif / sèche / tronçons épars et sans attaches / aux tripes de pierre ».

René Philoctète : Poèmes des îles qui marchent. Actes sud, février 2003. 104 pages, 17€.


1 : je reprends ici, sans nulle intention de parodie, le titre du roman du Martiniquais Patrick Chamoiseau, Solibo Magnifique.

2 : mouvement littéraire haïtien, fondé en 1965 par René Philoctète, Jean-Claude Fignolé, Frankétienne et Bérard Cénatus. Frankétienne en donne la définition suivante : « [il s’agit de] cerner la vie au niveau des associations (par les couleurs, les sons, les lignes, les mots) et des connexions historiques (par la situation dans l’espace et le temps). Non dans un circuit fermé, mais suivant une spire plus élargie et plus élevée que la précédente, agrandir l’arc de la vision » (cité par Raymond Philoctète, Anthologie de la poésie haïtienne, Les Editions du CIDIHCA, Québec, 2000, p. XXIV)

3 : ainsi nomme-t-on cette « poésie des îles » nourrie d’un Parnasse tout régional, où l’influence se fait sentir, dans le meilleur des cas, de Leconte de Lisle et de ses épigones. Les auteurs représentatifs de ce courant sont légion dans la Caraïbe francophone du 20ème siècle.

4 : « de toute éternité, depuis fort longtemps »

5 : sur l’antillanité de Saint-John Perse, je renvoie à l’ouvrage de Raphaël Confiant et Patrick Chamoiseau, Lettres créoles, Hatier, 1991, p. 159 et sq.

6 : en créole haïtien, les « tcha-tcha » sont des maracas.

7 : l’alaploume est un combat de coqs, dont l’action est traditionnellement rythmée par les tambourineurs.

Proses

Lionel-Édouard Martin — 24 septembre 2006

      1 - La mare

C’était la mare, d’eau et d’argile : godiller à la rame sur l’opaque. Noir d’encre; têtards en points-virgules de cette grosse phrase bourrue d’ajoncs, boulée au creux du champ comme un œuf de poule couvasse.

Au printemps, on y noyait, après l’ultime caresse, aveugles encore, enfermés dans une poche en papier, les chatons de la dernière nichée. La mare alors en bouche soliloquait, s’ébrouait, comme pour dire, en embruns de parole, vite ravalés dans le silence.
Et dans son ventre, des strates de petits os (grenouilles, bêtes domestiques) gravissaient au fil des ans la profondeur où elle prenait aplomb.

Sous le trop plein de ses goûlées, la fosse s’est envasée, sa voix s’est éraillée : ne subsiste aujourd’hui que le squelette de son gosier, coquille vide à même la terre, percée par les canines de la belette.

      2 - Mémoire du nez

Cabotage à l’odorat. Parmi la cuisine de l’aïeule, j’erre chien, pis que verrat quéreur de truffes, dans un panorama d’effluves.

… (aigre) celui du buffet où s’égouttent les fromages de chèvre. Dans la huche, l’entame du pain tend sa paume à flairer.
Au ras du sol, fraîchin d’une marée de carreaux en argile, à vagues crêtées de brisures et d’écaillages (et cela monte au plus fort de l’évier, s’enracine dans le gant de toilette posé sur le porte-savon, fait la roue dans la vidange vers le sans fond des terres).
Sous l’escalier, en placard borgne, les fruits mûrissent, concentrent leur effort sur les sucs à venir - reinette à peau de squale, refermée sur son jus, yeux enclos dans sa chair : un monde aveugle, aveuglé par le cagibi noir, comme par l’épais des eaux marines; et la nèfle, giboyeuse, alacrement vautrée dans son fumet de bête fauve mise à rasseoir.

Tous les autres encore, et qui chuchotent dans l’air fossile.

Et rien n’est à choisir : tout s’impose dans l’arrière-bouche, à la façon d’une gorgée de vin long - rémane, fait souche dans la mémoire, profonde, du nez.

      3 - La mère du vinaigre

Quand mon père m’appelait pour frapper ses devis, c’était en sous-sol, dans la cuisine d’été où était installé son bureau d’artisan. Je m’asseyais près du vinaigrier en grès, saloir nain, enté d’oreillettes. Dans son ventre, on savait, la Mère dormait, au toucher molle comme délivrance d’accouchée, et on la percevait, quand, soulevant le couvercle, dans la cruche on épandait un fond de vin sur son sommeil. Eût-on pu l’éveiller, fendre au couteau son coeur, qu’elle eût parlé dans son silence, à la façon du foie des bêtes, ouvert par l’haruspice, où l’avenir, entre aorte et fiel, se terrait.

      4 - La baleine

Barques et brochets sont veufs des battoirs et de la crasse rituelle - que reste-t-il des lessives d’autrefois ? Le lavoir n’est plus même un souvenir. Draps jetés en envol de pigeons vers l’amont de la rivière, et flottés, empoignés par les coins, vers la mer jamais vue, nécessaire, nourrie de pentes. Agenouillée sur son banc, la lavandière rince le temps, fait voguer sa caresse dans le sens du poil ; rebrousse l’eau à pleines poignes vers la tête - que s’imprègne de l’écoulement la toile dont on emmaillottera les morts.
Rien que ce geste : lancer contre courant le linge gras de savon, et le laisser glisser, retenu ferme de main de femme, vers cet aval à goût de sel, peuplé de monstres, comme cette baleine que naturalisée, exhibée par Pinder, mes parents, un jour de cirque, découvrirent, aux alentours de ma naissance, sur la place du champ de foire.
Avait-elle fait son ordinaire, là-bas, dans l’océan, de la sueur extraite, à grands nouements de bras, des chemises à longs pans, imprégnées des sécrétions des corps dans le travail, l’amour et l’agonie ? On ne lave pas les linceuls, une fois qu’ils ont servi : la pestilence des relents de formol le donnait à comprendre.

      5 - Saint-Jean

C’était en regard de ces nuits d’été soudainement mises en forge, où le ciel, maître du feu, jouissait en pluie d’étoiles filantes parmi les astres fixes à la Saint-Jean tout-à-coup par myriades apparus comme les yeux des libellules révélés facettés à miroirs sous les lentilles du microscope : le bocal de cerises à l’eau-de-vie, fouie chacune d’un moignon du pédoncule originel, et qui flottaient, limbiques, exorbitées, dans la bonbonne en verre noyée de liqueur claire - sur la table en bois noir.

      6 - Affûtage du couteau

L’impétrant manoeuvrait la manivelle. Lame ferme appuyée à deux mains sur la meule, le couteau grognait presqu’aussi fort que le goret dont il allait percer la gorge. Mais partageait-il avec le porc la même rose et pleine vie, sanguine et débonnaire ? Ce n’était qu’un outil, acier et manche en bois, apte à la paume; seul l’altérait, l’amenuisant d’un peu de sa matière, l’annuel affûtage à l’approche de la Noël. Dans son fil et son aigu, on sentait pourtant bien, même échauffés par le grain de la pierre, ce faible, prêté aux bêtes à sang froid, pour la malignité. Et cela lui valait d’être considéré avec tout le respect dû aux monstres telluriens.

      7 - Le savon de Marseille

Les pains de savon de Marseille séchaient cubiques sur les étagères de la cave à mazout; qu’en faire ? Grand-père avait, après la guerre, fait l’achat d’une machine à laver qui n’acceptait que la lessive en poudre. Le temps, l’humidité, avaient rongé les cartons d’emballage - peut-être aussi quelques souris, de celles que l’on trouva nichées dans un sous-casque en cuir par mon père remisé là de retour d’Algérie -, le blanc avait jauni à la façon du vieux papier sur les morceaux tassés, rabougris, dont les angles s’arquaient en rondes : tout à la fois grosses bulles opaques, longues notes d’une musique inerte, onciales de clerc et cadre de camée d’où saillait en capitales l’épigraphe de la marque LE CHAT sur deux lignes, initialement centrées, et qui filaient à présent vers le bas en larmes de cierges. Que pleurait-on, le temps, les morts ? Ou le bonheur ancien de donner en pâture aux têtards, à croupetons sur la planche à laver, la crasse qu’on extirpait des cols, poignets de camisoles, à coups de brosse, de battoir en bois de buis, sur la toile à l’emblème du Mont-Saint-Michel,- révolu, pris dans le tourbillon de cette décrépitude, où la substance des choses s’érodait à l’air douceâtre, perdait forme comme on perd pied, à la façon de ces étoiles mangées par l’entropie.

      8 - L’écriture

Ecris, me dis-je. Mais quoi ? Ma parole n’a que peau sur les os, et encore, rabougrie, parcheminée - façon de maison japonaise, carton dessus, carton dessous, carton autour. Dans cet environnement de guêpe maçonne, je suis debout, pieds vaguant parmi les ossements des mots. Un à un jauger à l’ampoule blême leur encore plein de moelle, comme on mire un oeuf à la lumière pour voir s’il est couvi. Planter en jardinière ceux qui peuvent s’enraciner - à la Noël aussi, le bulbe sec des jacinthes. Attendre. S’ils prennent dans cet humus de pâte à papier, la chair reviendra s’y greffer, comme en cette résurrection promise à nos dépouilles. La voici qui s’abat, vol de corbeaux sur champ de blé, s’adente aux fémurs, radius, côtes, semés comme dents d’hydre. Le corps, peu à peu, se rétablit - bras, jambes, tronc remusclés, remis en viande après jachère. On progresse vers la vie - le barbelé de la clôture, détendu, bobiné à la diable, fera office de veines, nerfs, tendons. Il ne manque plus que l’éclair, cet oeil de chouette, pour faire renaître. Je l’ai au bout des doigts, il me démange de l’expédier en pleine face de mes monstres - les étonner d’existence. Bouche ouverte, ils se tiennent prêts à le happer, à projeter leur langue vers la foudre comme on décoche un coup de poing, à l’engluer dans leurs papilles. Il suffirait d’un geste, d’une griffure de ma part. Mais j’ai trop peur qu’ils me saisissent par le poignet, m’avalent tout cru et se repaissent de ma substance. J’entends d’ici la croque de leurs mâchoires sur mes épaules. Ne pouvant digérer mes os, ils les recracheraient tous les cent sept sur le plancher, et tout serait à reprendre à zéro.

      9 - La sortie par la prose

On sort de poésie par la prose. Encore ne faut-il pas avoir mené trop loin l’aventure des mots. Il y a poésie douce, poésie dure. Un jour, on se découvre dépendant - moins d’ailleurs de lecture que d’écriture poétique. S’avancer plus avant dans cette exploration ressortirait à l’inconscience, à la folie : qu’on verbalise le lexique, dissèque abruptement les syllabes, que bourrelée la parole s’affranchisse sur le papier de la phrase commune, de son ordonnancement - cet effort est vanité. L’usage courant, les rythmes habituels, demeurent en toutes gorges, sur toutes lèvres. Le poète n’a d’action que sur son propre langage, qu’il pétrit, mâche, à sa guise - ce qu’on appelle un style, soit tout, sauf l’homme : il s’agit bien plutôt, par le travail des mots, de détruire l’homme en soi. Alchimiste il se veut, mais sa quête d’absolu relève de celle du Graal : un non-sens, un parcours picaresque parmi les monstres qu’il se crée, ou qu’il sécrète. De ce labyrinthe sans entrée, sans issue, il faut dès lors sortir. L’entreprise est ardue : puisqu’il n’existe aucun chemin, il convient d’ouvrir une brèche. La prose, en soi, n’est pas la fin, mais l’instrument de cette rupture, la main qui descelle les moellons des murailles qu’on a bâties, essarte les friches qu’on a plantées. Elle sert à. Ses vertus sont curatives. Et témoigne, chez qui en fait usage, d’un retour cruel sur ses illusions.

Le Veneur

Lionel-Édouard Martin —
Pardonne-moi si j’ai vécu pour une Bête
Et si j’aimai voluptueusement la belle mort
Illumine le tout car j’étais poète

Pierre-Jean Jouve, La Résurrection des morts


« Je donne à la bête la mort attendue au terme
De sa traque avec le fer en paume
Et dans le cœur la foudre, tison de mon désir
De tuer tout ce qui court d’un même pas que mon sang.

Dans ma chair est le cerf que je force de nuit
- Nulle chasse de jour à mon goût n’a de saveur -,
L’animal crénelé de remparts et de tours,
La citadelle imprenable où je tiens feux et lieux.

J’habite au plein de ma poursuite, au plein de ma proie,
C’est moi que je perce à coups d’épieu, moi que je ferre
Dans la nuit noire de l’instinct, et la lune rousse
Brame dans mon ciel aussi haut qu’un dix-cors. »


« Grand veneur : ainsi nomme
-t-on mon équipage à grands chevaux sombres
Caparaçonnés de sang noir avec escarboucles d’étoiles,
Le sang noir de ce qui saigne en moi de viscères pour ma harde.

Moi chasseur de venaison ! Ma propre chair
À ma dague, et le dogue en furie d’arrachements
Y morde aussi à pleins crocs ! Je partage avec le solitaire
La gigue armée d’ergots de bronze.

Quête de viande ! Ô poids de mon corps sans pitié
Pour le muscle et le sabot, pour l’ombre même de la bête
Au clair de la nuit, si m’est déniée l’obscure
Nuit mystique où l’on chasse aux dieux.

Moi, ce que j’immole est ma seule rencontre et ma fin,
L’écho de ma chair d’homme à la haute chair du cerf,
L’impulsion rouge de nos sangs,
Le cri que partagent la mort et l’orgasme. »


« On dit la trace où moi je dis la phrase
Avec au bout non point le point mais la curée d’entrailles
Et les rouges sonneries de trompes,
La mort buisson dense d’églantines.

Aller là : vers la fin de la traque où le ventre est offert
Aux chiens mordants, cœur et foie, la quête
D’herbages résolue sous la morsure, au terme
Du cheminement déboussolé dans la parole.

On dit veneur où moi je dis poète
Aveugle et qui fouille à tâtons ses fougères intimes
Pour la spore et le sperme, et la glande
À donner au dogue en prix de sa conquête. »


« L’hallali sent le sang magnifique et la chaleur des tripes
Et la macération de la parole dans le ventre, mi-pourrie
Mais qui nourrit le corps de dires succulents,
Sans clôture ni corruption.

Je chasse pour ce dire, et du flanc percé du dix-cors
Haut couronné d’épines
Coule un livre de sang, dessous mes paumes
Accueillantes à la pourpre s’ouvrent en graal agile.

Ô cueillir dans le ventre le pampre,
Le tiède évangile tiré des entrailles :
Voici, j’acharne ma meute,
Même mes chevaux ont faim de viandes. »


« Fumées noires que je suis telle une
Parole en errance ou le cri démembré dont est le tout
La bête qu’on éventre au bout de la chasse,
Le texte immolé, pris dans les rets.

Ce vers quoi j’avance a vocation mortelle,
Le poème incertain traqué dans la mémoire,
Et qui forlonge, se dévoie, mais rien n’y fait, ni la rivière
Mangeuse de brisées, le cerf brame aux abois.

Splendide alors sa chair
Béante et qui fume, et ma lame pénètre
La longue bête morte couleur de suie,

Je rêve d’une braise orpaillée dans la nuit
Du sang courant, mais jamais
Nul sens ne vient brûler mes paumes. »


« Mais quand la bête est morte - qu’elle fume d’amour -,
Se lève l’autre bête et qui brame à son tour
Dans nos entrailles ; crépuscule,
Et le silence encor fait place à la parole.

Et je reprends mon fer perceur de foie,
Mon cœur lancéolé en bout de hampe, oiseau de proie,
L’autour ! qui vole à l’impulsion de ma paume
- Aux pulsions de mon cœur d’homme -,

Et je repars sur la trace du grand cerf aux fumées noires,
Je retraverse la forêt mal pénétrable
- Les ronciers de la mémoire -,

Vers le fauve haut barbelé de langage
Où d’instinct mordent mes braques. »


« Je te prends, forêt, grand paragraphe ensanglanté de foudres !
Et tes larmes sont la source de mes eaux les plus intimes :
Âcre désir de tes bois jumeaux, grand cerf,
Et, parmi les abois, de tes échos d’homme !

Langage que je chasse, et ma langue y bégaie,
Traçant mon chemin tout de courbes et d’accrocs dans l’argile,
Ma voix de cris, d’éclats de cuivres,
Pour l’éclair de ma lame pénétrant ta chair, poème !

Tous tes membres percés, ton flanc,
Grand cerf sommé de ronces,
Longue chair parcourue de mort pantelante,

Débord de ma chair d’homme, forêt charnelle,
Cerf, ma proie de longue haleine. »


« Mais si plein de désirs, de noir ventre et de tous sangs,
Grand cerf, texte à tuer toujours, viscère
Chaud paît de chiens mangeurs de fraisure !

Vous chiens courant dans ma chair, bêtes
Fouilleuses de bêtes, flaireuses de souffles,
Qui décryptez les foulées de la bête,
Et mordez la strophe de son corps fauve !

Je forme entre vous, cerf et chiens, le corps amer,
J’intercède, fait de même chair, entre vos cruautés
Pour votre union sanglante à tendres gestes de massacre. »


« Bienvenue, la noire nuit mangeuse
De choses et de mots, bienvenue
Pour le chasseur enfin libre du cerf,
Repos de sa trompe et de sa lame,
Repos de sa chair et du carnier.

Seule me réclame la nuit claire où brament
Les grands bois, le haut poème vertical
Éclatant à sa cime de souffles répondants :
Là cristallise la bête fauve,
Le silex qu’il me faut battre pour mon feu,

- Là ma paume approche la lumière,
Noue comme un fruit à mon épaule,
Et cueille, pour sa sève et l’avenir,
La semence et le sang nourricier. »


« Corps mortel du chasseur – mon corps d’homme
Et corps du cerf qui saigne éternel en cet écho :
Échangeons nos viscères,
Cerf,
Prends les miens dans ton ventre et castré deviens biche,
Comme un enfant que je sois faon dans ta matrice,
Poème ou faon, près du foie noir – aphone - et de l’aorte,
Près du feu noir, et du feu clair jamais mort,
Qui sourcent dans l’œil vif tourné vers le ciel,
Cerf,
Et dans tes pieds d’argile et ta corne fendue
Apte au lichen, à la pierre obtuse. »

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