Le blog de Lionel-Édouard Martin

Extrait de Arrimages (éditions Tarabuste)

Lionel-Édouard Martin — 21 décembre 2005

Oiseau lesté de grains et de gravier sonore,
Emporte dans le ciel ta moisson de consonnes ;
Paumes creusées en puits, je cueille ton appel.

Prends conscience du bleu, j’épelle en tes syllabes
Mes yeux vocalisés, j’irise tes cristaux,
Ton cri comme une pierre obsède mon argile.

Oiseau cueilli de l’œil, ajoute à ta substance
La voyelle du bleu ; je tiens près de ton aile
Mon regard en appui à ta métamorphose.

Je donne à ta matière une lumière neuve,
Bleue comme est bleu le ciel et le simple brin d’herbe
Pressé entre les pouces où essaime le souffle.

Je t’offre ma lumière élevant vers ton ciel
La ruche de mes mains, l’abeille de mes veines
En partage de bleu, l’ombelle d’un regard.

* * *

L’aile ni l’élan n’explique l’envol allitéré de l’hirondelle, pas plus que l’arbre ni la terre ne suffit à pourvoir au fruit mûr ; il faut penser, inscrite dans le cœur de l’oiseau, dans le noyau de la cerise, une conjonction de syllabes nécessaires, qui confère à l’hirondelle, par l’entremise de la voix d’homme, le pouvoir de s’envoler, à la cerise celui de happer le soleil ; que je dise « l’oiseau s’envole », et l’oiseau prend sa volée, que je dise « le fruit mûrit », et la cerise tisonne sa chair. Sans la parole des hommes pour transmuer en mots les mainmises de l’œil, il manquerait à l’oiseau qui s’envole une partie de son évidence, et la cerise laisserait sans pourpre le regard du merle.
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Extraits de Jeanlou dans l’arbre (éditions L’Harmattan)

Lionel-Édouard Martin —

Jeanlou n’a jamais aimé la nuit ; même il déteste l’ombre, il a peur dans le noir. Il n’est d’ailleurs pas seul à ressentir cette anxiété, rares sont ceux qui par chez nous se promènent à la lune. À son âge il a connu les derniers loups qui hantaient encore nos brandes au seuil des années vingt. Connu, au sens qu’il en a vu, entendu, des loups, des vrais, certains soirs qu’il rentrait à la ferme, et des enfants la bave aux lèvres, hurlant corps entravé pris entre deux paillasses pour contenir leurs gestes fous, leur agonie convulsive. Pas moyen de nier la rage, et les loups sont bien réels, qu’on voit, les loups, que l’on entend ; et l’on ne s’y fie pas, aux menteries apaisantes : loup, loup, jamais qu’un gros goupil, qu’un renard voleur de poule, un pauvre diable de chien-loup perdu dans la forêt - c’est là ce que l’on prétend pour calmer la frayeur des drôles, mais au fond de soi-même, on sait qu’on ne peut nier ni le loup ni la rage, tant parlent à la bouche des mordus l’écume et les grimaces.
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