Le blog de Lionel-Édouard Martin

DISPARUE CARAÏBE

Lionel-Édouard Martin — 31 juillet 2005

(paru dans le n° 3 de Parasites, automne 2004)

Quand je t’aimais Sirène en mer des Caraïbes
la méduse opaline attifait le corail
en épouvante aux plies goulues de ton soleil
et s’y gavait ma bouche en source d’écriture
foulant aussi les blés à longs pas de bleuets
j’y prenais ma goulée de tendre eau galopante
(en vérité grand bleu : c’est moisson d’onde équestre !)
hippocampe absolu ; pâmoison dans les vagues :
l’un tranchait les épis d’un ciseau de ses jambes
l’autre disait l’orgasme en crissant sur le sable

Dans un désir de pluie je trayais à ma paume
les fleuves les plus bleus et plus soyeux que sang
c’est mer de feu qu’un coeur percutant ses marées
en mes veines tambour et toi qui le battais
tam-tamant dans mon bleu sur la peau de mes eaux
l’écho fusait aux doigts comme étoile bruissante
maculant toutes nuits les jours mal fagotés
en vrac dans ma fournaise : en faisceaux les soleils
canne en pleurs sur haquets en route vers le rhum

Je pommelais pour toi le grand bleu supérieur
mes draps mis à sécher sur des ciels de printemps
froufroutaient au tympan des pluies, oreilles drues
créolées arc-en-ciel (quand ça sourdait du sol
à bonds de sang tel oiseau gourd soudain vivant
hors des taillis) : et mes chevaux d’aller leur amble
écartelé sur l’horizon quelque étoile au frontail
en ferronnière ou oeil cyclope et qui mirait
m’Amour nos coeurs couvés dans le nid des pétrels

Et celui qui suçait l’absolu (pain béni) :
c’est la bouche à manger du soleil disait-il
(se repaissant aussi des larmes de ses yeux
mieux que de jambon cuit et bière à demi tiède
en auberge ardennoise où fut l’Arthur d’antan)
à l’autre qui vaquait pour b(r)aguette et jaja
pendant qu’il écrivait tête à l’étoile et poignes
pleines de mots dégouttelant des bras levés
haut debout vers janvier ligne de coeur en crue
les pieds tanqués dans le sablon comme échalas
étayant sur le ciel la tomate concrète

Un qui rêvait c’était (le ciel de lit dans l’oeil)
bibi riche à merveille et nanti de ton corps
et la mer pour plafond ciel de mer dans l’oeil bleu
par le fond la poussant comme on trousse mutine
ou rétine ; empaumais pétrissant les abysses
main de mer dans la mer et bras de mer en poigne
presqu’île d’eau salée jusqu’au plus plein des manches
l’oursin de ton aisselle en nid en île en Nil
tel soleil testacé : mon coeur muet, mué
mol y cherchait asile et s’y pâmait en langue

Tous deux arbres de chair nichées à l’entrejambe
de mots et pas d’ageasse mais ça causait dru
infusait les drageons écorce et toutes branches
mordant au bleu comme en épaule Sauvageonne
qui m’étreignais à pleines dents ah nous disions
la parole bancroche échevelée comme un
nid de corbeaux près de l’orage au plus haut des
peupliers effeuillés au grand plein de novembre
où s’aiguisait le ciel les matins sanguinaires

« En toi je planterai un arbre majuscule
qu’enfin croisse futaie où furent des halliers
prime cerisier pascal greffé d’archanges
ou le rouvre en lettrine aux guérets, qu’au moins ça
fasse cime en verger dans les mots sur ton corps
et chant d’oisel avec, sauts d’écureuil friables
en l’air comme on émiette dans l’eau les pigments
(le pain sec aux pigeons) et pluie de fruits compacts
ou rouges pour ta bouche et choyant à tes pieds
l’espace papillon prisonnier du feuillage »
- mais le corniaud qui pisse au tronc mangeur de ciel
son urine acrobate et le feu pute fauve
en résille d‘ombrage à mâchonner sa chique

Ah quand pour toi je dégainais mes gestes d’arbre
seule l’essence était à définir orme ou
bien plutôt chêne rouvre entêté au mitan
des labours pubescents je plongeais en toi tel
la racine étonnée de perdre en Padirac
pied végétal comme un qui ripe en bord de fleuve
choyant pour sa petite mort où faut la chambre
à air pétant de souffle et fleurissais en plein
hiver rameau miraculeux épine sainte
trivialement sculptant nos corps parmi les mots

Fin de siècle, rongeant le ne, lui murmurant
« je veux pas que tu sous, que tu saoul, que tu souffres »
(air du palétuvier) comme elle évoquait un
chérubin mal ailé que j’allais jalousant
« ah plus la nuit ! » dans une exclamation « plus le
noir absolu, tiens je te donne étoile et lune
et plein soleil et tournesols et nids d’abeilles
et cristallise en miel et t’offre maintes mains
à peindre sur ton corps mon Lascaux pariétal
pour toi l’ocre et mon sec à mouiller de ton eau
pour le rouge, et pour l’or la paille aux jambes fines,
et sont au ciel échos de bleu qu’il suffit de
cueillir avec les yeux pour éclaircir la vie »

Coeur douloureux de loup-garou ululements
la lune est pleine et l’autre vide et j’ai le dire
bafouilleur dans la nuit rendez-moi la parole
et non plus cette langue velue qui m’étrangle
gorge ouverte et prenez cet osier palpitant
comme jonc mis à rouir écorché dans la nuit
ce cri aussi qui crisse en gravier piétiné
à ravaler profond tel qu’en gésier de coq
pour que demain glorieux ça chante dans mes veines
coquelicot de crête et queue de paon sur l’œil

Coeur dansant trébuchant bachata merengue
j’ai le bleu caraïbe à fleur d’yeux et les pleurs
en cyclone ora[n]ge centrifuge l’éclair
à bout de doigts (tendre l’annulaire) et la paume
offerte pour donner à manger à Ta voix
ô m’Amour taciturne en ce presque printemps
je boirai l’océan et ses poisons le fiel
du cocotier dans le ventre du ciel pour un
seul mot de toi et qui frelonne avec mes mots
(et la vibration de la conque lambi
qui beugle aveugle et minotaure au creux des mornes
- labyrinthique aussi mon sang dans les ravines)

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