Extrait de Arrimages (éditions Tarabuste)
Oiseau lesté de grains et de gravier sonore,
Emporte dans le ciel ta moisson de consonnes ;
Paumes creusées en puits, je cueille ton appel.
Prends conscience du bleu, j’épelle en tes syllabes
Mes yeux vocalisés, j’irise tes cristaux,
Ton cri comme une pierre obsède mon argile.
Oiseau cueilli de l’œil, ajoute à ta substance
La voyelle du bleu ; je tiens près de ton aile
Mon regard en appui à ta métamorphose.
Je donne à ta matière une lumière neuve,
Bleue comme est bleu le ciel et le simple brin d’herbe
Pressé entre les pouces où essaime le souffle.
Je t’offre ma lumière élevant vers ton ciel
La ruche de mes mains, l’abeille de mes veines
En partage de bleu, l’ombelle d’un regard.
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L’aile ni l’élan n’explique l’envol allitéré de l’hirondelle, pas plus que l’arbre ni la terre ne suffit à pourvoir au fruit mûr ; il faut penser, inscrite dans le cœur de l’oiseau, dans le noyau de la cerise, une conjonction de syllabes nécessaires, qui confère à l’hirondelle, par l’entremise de la voix d’homme, le pouvoir de s’envoler, à la cerise celui de happer le soleil ; que je dise « l’oiseau s’envole », et l’oiseau prend sa volée, que je dise « le fruit mûrit », et la cerise tisonne sa chair. Sans la parole des hommes pour transmuer en mots les mainmises de l’œil, il manquerait à l’oiseau qui s’envole une partie de son évidence, et la cerise laisserait sans pourpre le regard du merle.
De hauts chevaux de trait labouraient dans les vignes, où l’espace entre les ceps, plantés de main d’ancêtres, s’opposaient au passage du tracteur. Les muscles sous le poil roulaient un flux et reflux d’océan, les hauts chevaux marins encensaient dans les printemps sèveux, arrachaient au sol d’inépuisables oiseaux de craie. Botté de caoutchouc, tu regardais, titubant parmi les mottes, le travail animal, mordant fiévreux dans ton quignon tigré de beurre et cacao, attendant que sous l’effort la bête décoche d’entre ses jambes le carreau d’arbalète de son long sexe brun, tandis qu’entre les bras de la charrue le grand valet de ferme céderait pour l’anathème le monologue de son murmure.
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Et ceux qui, juchés sur les hauts percherons, les menaient boire à la rivière, montant à cru, négligeant même, pour le peu de leur chair, la couverture de laine, prenaient des airs de palanquins, de forteresses pourvues de rostres, sollicités par le pas des chevaux, découvrant dans leurs muscles denses les clairières d’un plaisir insoupçonné et mal avouable, des sous-bois inconnus ; et les bêtes s’attelaient au courant, martelant de demi-lunes les boues preneuses d’empreintes, tatouant dans tes muscles au rythme de leur souffle la paume crispée de tes cuisses refermées sur leurs flancs.
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Compacts orages d’été chair massive et rondement vivante menés au licou par l’homme en bourgeron bras dressés chandelier vers la palpitation des percherons crépusculaires.
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Cours chaloupé des longues paisibles vaches rivière de plaine troupeau du soir ; à la source, et qui poussait le flux, un vieil homme embarqué sur un vélo de bronze braconnant cahotique à la lueur de sa luciole les possibles poissons nocturnes.
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Dynamo de bicyclette,
Abeille
Dans les entrailles.
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Entre, mésange, si tu as désir de nuit, dans la maison, -mais ton bivouac attisera l’aurore des vaisseliers de cuivre.
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Sur cette même table, voici deux fois neuf mois, le temps de mûrir deux enfants dans un ventre de femme, dans un geste artisan Ulysse passait l’île au bleu, blanchisseur de sillages, défroisseur de mémoire et de bois flottés, de tôles maculées de pétrole, et le bois de mer s’étonnait du poisson, la ferraille accouchait de la sirène et du soleil, Ulysse, du même geste artisan, pêchait le poisson dans le bois, aidait à l’émergence de la sirène et du soleil, traçait dans la matière un chemin de formes, libérait de leur sens les ventres contraints, - mer ou mère.
Que reste-t-il d’Ulysse, aujourd’hui, sur cette même table ? Présence effacée par les coudes qui depuis s’y sont posés, les attitudes béantes, par les mots prononcés – Ulysse, fermé, ne disait rien, écrivant sur la nappe en papier, sculptant dans le papier les formes de ses monstres. Il ne reste d’Ulysse, de cet Ulysse de ces deux fois neuf mois, que sur d’autres lèvres les mots alors écrits, l’échappée de ses mots vers d’autres lèvres, à peine l’écume de sa parole
Affranchie du bois bancal et de la nappe en papier (ô rémige de ses ratures, façonnage d’oiseaux de mer…).