Extrait de Chronique des mues (éditions L’Harmattan)
(Deux adolescents, armés d’une lampe torche et de bâtons fourchus durcis au feu, traquent une couleuvre légendaire dans les caves d’un château)
[Philippe] doit ressentir quelque chose de mon appréhension, car d’un mouvement du bras, il jette le faisceau par dessus son épaule, m’en inonde le visage, et se retourne vers moi.
Dans le regard cet œil unique, Lucifer, luciphare et je n’ai jamais vu la mer le rebouteux redoute sorcières, toutes les bêtes ont deux orbites pleines d’une humeur glauque.
Ébloui.
Il chuchote « ch’ ai les moyens de te faire parler », imitant l’accent boche (dirait grand-père), pouffe à voix basse, « tu la connais celle-là ? ». Non je ne la connais pas, celle-là, mais je ne dirai rien, paupières closes et peau de pierre, visage crispé sous le flash, j’accouche d’une peur calcaire, dans la gorge une concrétion, un caillou remonté (pomme d’Adam) de cette terre où nos pas s’enracinent, fouillent le temps souterrain. Mes cheveux nids de freux (dirait grand-mère) je deviens marronnier.
Il rit, mais je doute qu’il soit plus que moi rassuré. Jet jaune (et son rire) sous le menton (bouton d’or, s’il aime le beurre ?), l’éclairage vertical imprime à son visage un masque de grand-duc et je bramerais comme un brocard aux abois si l’hallali mordoré des cors sonnait sur le perron (et nous nous pénétrons dans l’obscurité d’un regard affolé de bêtes à l’agonie, l’œil du hibou se reflète dans l’œil du cerf, tend de pupille à pupille un trait de lumière tiède).
- T’as les j’tons, hein, t’as les chocottes ?
- Pas les j’tons, non, mais pas tranquille quand même.
- Bah, on ne risque rien…
- Tu crois qu’elle est là ?
Et mon Elle est majuscule, emprunte à celle de l’archange tueur de monstres terrassés sous sa semelle comme nous écrasons de nos sandales le sol, esquissant dans notre sur-place, pour conjurer la peur, un double mouvement de foulon. Nous frappons du pied et du bâton, face à face, pour renfoncer ce qui sourd autour de nous, vieilles voix, vieilles eaux, lève comme un levain mousseux dans la maie allongée, la grande truie en gésine, nous enveloppe de ses vagues, arbres nous unissons nos têtes cime contre cime, mains aux épaules, charmille de chair et tapons du talon, foulons cette mer vineuse que je n’ai jamais vue avec les poissons transparents de ses grandes profondeurs, longs serpents raboteux d’excroissances végétales, ô mes sans yeux, sans ouïe, mes cochons qui n’avez jamais vu le ciel et vous égoutterez, le groin dans la poussière, de guingois sur une échelle, une nuit d’hiver que j’aurais pissé dans la neige mon soûl zigzaguant, le paraphe de ma goutte fumante et jaune.
Nous renfonçons à coups de souche, frappons du pied et du bâton, et peut-être dans les hauteurs de la demeure, dans le salon plein de peaux de panthères, d’arcs et de flèches africains, la marquise tape-t-elle à cet instant sur la gueule du piano ces airs où les crotales font crépiter leurs crécelles, ouvrent leurs ailes atrophiées pour un envol manqué, - et il leur faut de nouveau ramper, revenir à la terre, à leur corps interminable de reptile, si bas qu’ils doivent, dans leur avancée d’animal presque aveugle, palper de la langue leur chemin.
- Non, je crois pas qu’elle y soit.
Et c’est un bonheur que de ne pas croire qu’elle y soit, de penser vides ces caves enroulées sur elles-mêmes à la façon des coquilles d’escargots désemplies de leur substance molle et spongieuse et qu’on écrase sans que fusent la bave et l’agonie visqueuse du petit gris, dans un crissement sec où se fragmente la spirale en des brisures sans nombre.
Et nous rebroussons chemin, remontons le boyau vers la seconde petite pièce toujours aussi obscure, mais carrée, apaisante comme une cuisine où l’on va, dans la nuit sans lumière, boire nu-pieds un verre de lait.
« Tiens la lampe, éclaire-moi », et j’éclaire Philippe, il se baisse, crache dans la poussière, malaxe les pigments, les étale avec l’index sur la paroi, dessine, s’aidant des fusains de nos fourches calcinées, une énorme couleuvre ocre et noire, érigée tête levée dans la pierre, ocellée de lichens, d’empreintes de mousses mortes, de mollusques fossiles.
Comment peut-il sans dégoût poser les doigts sur la muraille gluante, charbonner dans le salpêtre les formes de la Bête, et j’éclaire à pleins poumons ses gestes, je crie la lumière et nul cri ne sort de ma bouche, - que cette voix jaune qu’expectore la Maglight et qui dans son halo de phrases hurlées à vif croque Philippe et son double, silhouette sa chair et son écho sur l’écran, le désincarne en ombre anthracite, en morceau de nuit (et le suit un bout de l’ombre où il était mussé) qui, au gré de ses mouvements, s’engloutit dans le noir, en émerge, y replonge. Et variant l’angle du faisceau, je le saisis de dos, sur les flancs, droite, gauche, il suffit que je berce la lampe, son spectre décline des monstres variables, distend ses bras en longs serpents, défigure son visage, héberge une vipère dans son nez, des orvets dans ses doigts.
Il se recule pour mieux voir, s’agrandit sur le côté, recouvre la couleuvre.
Elle n’y est pas.
Que sur la paroi. Tatouée par Philippe dans la peau du calcaire.
Susurrant, exagérant, prolongeant le roulement de l’r, sarpent !, sarpent ! danserons-nous la transe caverneuse des vieux chasseurs dans notre Lascaux de pierre aveugle ? Je pose la lampe sur le sol, col rehaussé d’une taupinière de ficelle, et j’entre dans la lumière blonde de mon compagnon.
Je n’ai plus peur.
Plus peur. La porte n’est pas loin, à quelques mètres de nous, et derrière l’été, les grands arbres, l’étable, le clapotis des bambous et la voix sans écaille de grand-père, qui sort des profondeurs du monde. Nous verrons bientôt de nouveau le carré de jour, et dehors nos ombres diront l’heure, l’approche de midi, puis le déclin du tantôt vers le soir, le temps clochera sur la marelle de l’août avec pour ciel l’automne et ses mamelles de nuages plus lourdes d’averses que le pis de la biquette au retour de pâture ;
et viendront les morts placides et sereins de l’hiver, quand les serpents ne mordent plus ni ne piquent les guêpes, que le froid donne à boire le vin chaud et la piquette au peu d’alcool, des morts qui auront bien et longtemps vécu et qui seront de vieux morts incrustés bien profond dans le siècle, et grand-père annoncera leur trépas avec juste l’émotion qu’il faut pour les très vieux, et ils hocheront la tête dans les hameaux, les fermes, en disant « c’est pas tout le monde qui arrive à cet âge » avec des a si ouverts que dans leur bouche ils sourcent comme de l’o, syllabes mâchées avec la chair des noix et des châtaignes, ressuant d’haleines fortes, rassurantes comme l’odorant pissat des cochons.
Dans l’instant présent, fêter notre délivrance et dans le feu de bivouac de la Maglight nous darderons vers la Bête nos sagaies d’hommes farouches, nous sauterons d’un pied sur l’autre, ululant dans les aigus des cris de Sioux, il nous faudrait des plumes, pennes d’aigle, bracelets d’os, colliers de griffes et de dents, vêtements de cuir souple, ou le pagne élémentaire et les corps peints de pourpre. Nous trépignerons, coulerons nos allures dans celle des animaux, ours, bisons, aurochs, renards, fouines, hiboux, nous contreferons leur pas, nous danserons, danserons autour des flammes, jusqu’à la sueur et l’exhalaison des peaux épanouies comme les calices de fleurs lourdement capiteuses, alimentée par la chaleur de l’œil-soleil, réverbérée par l’étroitesse des lieux, renvoyée par les murs vers le milieu où nous sommes transportés d’une allégresse fougueuse, serpents refoulés dans l’argile, renfoncés dans les caves, enterrés avec les morts dont mon grand-père, évangélique, propage la Nouvelle.