Le blog de Lionel-Édouard Martin

Extraits de Strophiques (éditions Encres Vives)

Lionel-Édouard Martin — 2 août 2005

Tu croirais que de ta bouche source un dieu parfois, qu’à ton inspir pénètre dans tes bronches un peu du monde mouvant (brume des choses, glissement des météores) à quoi ton sang donne force de mots, et que tu rends à l’univers, scandant au rythme de ton cœur l’air alors fait parole, et qui vibre à ta gorge comme roucoulement de tourterelle, cri pétri par le vol, élongé par les ailes battantes si s’avance dégagée de l’épaule et du col la tête couronnée d’un croissant de lune noire, quêteuse du nord parmi les astres.

Ton chant pourtant s’élève de ta seule chair, telle qu’au sortir du ventre de ta mère elle a crû de choses terrestres, basses sur la terre ou guère plus hautes que le chêne, à mesure que giclait sur tes lèvres

La mamelle du soleil : lait d’oiseaux blancs trait dans le ciel ou le banc de poissons fervents mangeurs d’étoiles.

Pas de dieu ; tu transpires tes propres mots, debout parmi les fougères de tes membres, ta parole perle au travers de ta craie, remonte par l’aplomb de tes jambes encavées dans l’argile ; et tu sourds, des puits s’ouvrent sous tes lèvres, tu reflètes au zénith un peu de voie lactée.

***

Carcasse sonore. Pense ton corps
Creux. Parler veut le
Vide : tu résonnes à pleine peau, dire caverneux dans ton calcaire peint d’aurochs et des taureaux, l’ocre mugit dans tes membres. Pense ta chair
Creuse, l’air comble ton
Vide, tu treuilles à ton puits le sens, et ce n’est pas une eau, le seau vibre comme un bourdon.

Qu’as-tu à faire du plein, délie ce qui ne sonne. Fore chaque mot, suce la moelle, crée la flûte intérieure. Souffle à ta propre lèvre, écoute ton bruit.

Ah la viande parle, debout ta viande parle si tu te lèves, ta voix s’écoule vers le haut, resourd vers le ciel, regarde vers le ciel en parlant ! Ta viande est à l’amont de la faille, tu parles vertical, ton creux vertical marche et prend langue avec le ciel.

Tu parles, tu pourrais être dieu. Comme toi dieu est
Creux. Il n’y a pas de dieu, il n’y a que le
Creux.

***

Le poète est juste un homme un peu plus creux que les autres, un trou avec autour son cuir d’homme, un tambour, une timbale, un timbre, un temple, il se bourre la poitrine de coups de poings, gorille ou pénitent le poète résonne, il donne au monde son son, son moi, moisson de bruits, d’échos et ça résonne dans le monde si sa voix trouve un creux pour l’accueillir, un trou de rat, Padirac, un gouffre,

Lors fait le poète creux le tour du trou, lâche du gravier sur la peau du trou, que ça grésille de voix multiples comme quand grille sur les braises la chair bavarde ou les entrailles, la plèvre qu’on jette à la meute pour la curée et l’aboi rêche fouilleur de taillis noirs à coups de truffe.

Dis-tu mieux que les chiens toi qui parles en vibrant debout pieds dans la glaise, et ta dépouille déjà dans l’trou, et qui creuses par la mort mangeuse avec tes dents ta bauge dans les étoiles, mastiques ta route dans l’air, ton destin de vibrant vivant, de parlant ? Mieux que les dogues, dis-tu, mieux que la bête horizontale et qui pointe vers l’aval charnu d’eau compacte, plate et muette ?

***

Chante, que l’os mange ta viande – surtout les plus longs, ceux des jambes et des bras – comme la flûte mange ton souffle, guide la chair de ton souffle en son vide,
Chante, pour le vide de l’oiseau, - s’il chante, résonne nourri d’un creux, comme tu parles et ça bruit dans ta poitrine,
Océan ta poitrine, une peau d’eau et dessous quoi, - le bruit, surgissement, mu par quelles paumes profondes, de polynésies de syllabes dans tes bronches, tu craches
Des bulles en surface de ta lave, tubercules, des voyelles rondes, alvéolaires, de quoi creuser (comme une pelouse ponctuée de pierres plates) tes os, trouer tes os, y poser
Tes doigts. Chante, tu es ta propre flûte, souffle et bouge tes doigts sur tes os, bouge tes phalanges sur tes trous, envisage tous tes trous, même les yeux l’air y passe, bouche
Tes trous, ton creux s’exprime, tu es ensemble étanche et tu fais eau, souffle, tu fais souffle et tu - chair mangée, gagné l’os - modules ton chant avec tes doigts
Sur tes plaies, dans tes plaies, ta
Bouche et tous les trous sans compter
Dans tes paumes dans tes pieds, ton foie troué, percé, tu fais bile de partout,
Chante, fébrile, bouche tes trous.

***

En tes domaines d’alors fusaient les sauterelles à ton approche faucheuse d’andins,
Ta chair parlait avec la voix des graminées, sous le poirier apte au dialogue avec tes membres et son Y planté dans le champ domestique
Articulait à tes poignets l’espace, à tes veines où palpitaient les vignes, les lierres, toute liane prenait le pouls de ta tendresse,
Et le langage éclairait de son pas d’arpenteur les pentes de l’enfance.
Aujourd’hui ce sont des mots qui giclent, quand au hasard tu traces des phrases dans tes prairies et la lumière encore appelle les ombelles vers le haut,
Rien ne se cueille, sur ton passage l’herbe foulée se redresse, t’enferme dans tes cuisses et ton aire d’homme debout.
Parfois ta parole investit les buissons, lève dans les couverts des envolées de passereaux : leurs grappes vendangées par ton pas
Te rappellent ces étés d’autrefois, quand encore sans substance le passé nourrissait le seul chant de la mésange.

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