Itinéraire d’un francophone en Caraïbe
« Caraïbe à paroles ! » fais-je s’exclamer le navigateur de mon Ulysse au seuil des îles : oui, grande mêlée des mots que cet espace en forme de bouche, avec la mer pour langue, Antilles incisives, et gorge continentale – tout cela qui parle, module, stridule, pose des noms sur une carte, un de ces portulans du temps jadis où les îles s’érodent, ébarbent leurs criques trop déchirantes, adoucissent leurs consonnes trop abruptes et les laissent lentement fondre sur les papilles de l’océan. Je dis cela – cet espace bleu, les bordées de phrases, le galet de toutes langues qu’entrechoquent les marées, et l’étincelle qui en résulte – soleil tout juste adolescent, plus Dionysos qu’Apollon, l’unificateur brouillon, le créateur d’idiomes.
Francophone venu d’ailleurs, du vieux continent qu’on envisage à la lorgnette du haut des mornes, mais la distance est telle que des Finistère la pupille ne cueille pas grand-chose – Atlantique, dit-on, de cette masse d’eau sans libellule - que des avions - qui sépare le nouveau monde de l’Europe. Alors, de guerre lasse, puisque l’œil, repu de vagues sempiternelles, est aveuglé par la distance, on tend l’oreille – et des voix ô merveille sont perceptibles, plus proches, qui causent à la cadence des cœurs, au rythme de la marche, les voisines, les voix d’îles : et ce sont, apportés du vieux continent par d’antiques goélettes, le français, l’espagnol et l’anglais qui agitent leurs syllabes, clochettes, les emmêlent, en laissent aux branches des épineux des flocons – c’est que ça s’élide sec, s’apocope, s’aphérèse, craque – recrée.
Francophone, donc, venu d’ailleurs, né en vieille terre de Poitou, mais bourlingueur en diable à la façon de cet autre, aussi friand de langues, l’homme aux semelles de vent, le Rimb’ – mais lui, c’est un autre continent qui le hélait, lui, d’autres idiomes, l’amharique, l’arabe, les langages des bordures de cette mer aussi rouge qu’est verte et bleue la grosse houle caraïbe.
Francophone donc, tiré d’un ventre latin – l’accouchement ne se fit pas sans douleur, puisqu’il fallut couper à ras les entrailles le cordon du vieux poitevin, cisailler la voix des grands-parents, l’origine champêtre, pour prendre le respire de l’autre souffle, l’hyperboréen ligérien français.
Francophone au final, si l’être c’est parler français – vaille que vaille on le parle avec çà et là des réminiscences d’ailes rognées, la mémoire des voyelles d’enfance, francophone au final, mais avec toutes les autres langues, celles apprises à l’école et dont on médite la rencontre, et celles moins fréquentées dont on dévore à treize ans les grammaires, le soir au lit, comme d’autres lisent Le Dernier des Mohicans ou Jack London, calmant de cette manière une fringale d’horizons lointains, mâchant le phonème étranger, tâchant de se l’incorporer, d’en faire sa chair.
Francophone au final, mais empli d’échos, de désirs d’échos, de leur accomplissement, passant du rêve à la réalité – c’est alors qu’on voyage, que l’on parcourt le monde.
Après d’autres périples, on débarque un jour, francophone donc « de naissance », en Martinique, avec pour mission d’affermir et d’affirmer ce qui lève – le grain, la francophonie dans cette région, c’est là ma charge à l’Université (des Antilles et de la Guyane) où j’exerce à ce jour depuis bientôt huit ans, co-dirigeant, avec mon collègue et ami Pierre Dumont, l’Institut Supérieur d’Études Francophones (ISEF), sillonnant sans relâche l’arc antillais, de la Havane à Port d’Espagne, tâtant la mamelle énorme de l’Amazone, puisque mes itinéraires professionnels me conduisent jusqu’au nord du Brésil, Para, Amapa, pays d’eaux et d’aras – en un mot : pays riches de parole, loquaces, babillards. J’y parle aussi, me mêle au concert : parmi toutes les autres langues, le français, ma langue, que je promeus en souci de partage, donnant ce que je possède à ces autres qui, en écho, me donnent ce qu’ils ont. Car nous croyons à cet échange, nous autres acteurs de la francophonie, et pensons que le plurilinguisme est la voie la plus apte à nourrir la diversité.
En effet : célébration du divers, et sa stimulation, que la francophonie : il n’est pas question d’arracher ou même de tuteurer, mais de planter à côté, au plus près du tronc. Deux arbres qui s’enlacent, qui croisent leurs branches comme les orants leurs mains (Cathédrale, bien sûr, de Rodin, mais sans rejet de l’image des antiques Philémon et Baucis, ce beau couple d’humains changés en chêne et en tilleul, imbriqués l’un dans l’autre) – deux arbres qui se touchent créent un début de canopée où le vivant prospère. Nous voulons l’amalgame des feuillages les plus hétérogènes, le bosquet fouillis, la forêt, la masse grouillante de vie, le maintien des espèces et des espaces : c’est à cette fin que nous poussons notre langue à la roue, que nous la débourbons des chemins creux de sa grammaire austère pour la mener à la bonne parole, celle qui unit, met avec, fait le pont, rend guéable toute solitude.
À ce titre, je m’harmonise à votre écho, créolophones d’Haïti, de Guadeloupe, Martinique et de Guyane, hispanophones de Cuba, de Saint-Domingue et du Vénézuéla, anglophones de Trinidad, Grenade, Sainte-Lucie, Dominique, Saint-Christophe et de tant d’autres îles, je suis avec vous, lusophones de Belem et de Macapa, dans la force de vivre et souvent la pauvreté tragique – comme étaient pauvres aussi mes ancêtres bas-poitevins, mes vieux diseurs dans leurs champs de mauvais tubercules, dans la disette et la jachère, mes ventres creux qui mouraient jeunes sur leur paillasse. Je suis avec vous dans le partage, en somme, bidimensionnel, de la francophonie - dans l’espace et dans le temps : car nous sommes aussi des héritiers, nous autres francophones, de la longue série des âges où, remontant au plus loin, j’entends se parler de vieilles langues, qui se métamorphosent, prises dans leurs bouches par de nouvelles populations qui se les approprient, en font leur pain de chaque jour, s’en nourrissent et s’en accroissent.
C’est en effet l’apanage de certaines langues que d’avoir des racines enfoncées profondément dans la mémoire des hommes, de fertiliser l’humus humain depuis kyrielle de siècles. J’aime, francophone, à me penser en héritier ; non pas riche de biens familiaux, mais je partage un communal avec les gens de mes rivages, nous avons, où nous menons nos paroles quotidiennes, les mêmes pâtures, lesquelles sont de bien vieilles prairies, de vieux lieux de culture en partie ruinés mais dont il n’est pas mal aisé, dès lors qu’on le veut, de restaurer, pour le plaisir de l’œil et de l’oreille, l’ancien ordonnancement. Je plaide en faveur de la luxuriance des littératures antécédentes, dont peu m’importe qu’elles nous aient, ou pas, civilisés : mais je crois au plaisir qu’elles nous donnent, moins guindées dans le marbre ou dans l’airain qu’on pourrait le penser - mais effervescentes et rouges comme une vendange de Prosecco, volcaniques, éruptives, dès lors qu’on prend le soin de les dégager de leur apprêt, de désobturer les flacons solennels où la tradition scolaire les a conservés. J’ai la conviction que les faunes et les nymphes d’Horace, ses sacrifices de biquettes aux sources, que l’univers païen mis en scène dans les Odes - que tout cela est bien plus en rapport avec la vision vaudoue du monde qu’avec tout autre religion, que la latinité, même dans ses expressions les plus olympiennes en apparence, sert bien plus Dionysos qu’Apollon. Le français, puisqu’il est sorti de cette matrice et malgré tous les coups de langue qu’il a pu recevoir au cours des siècles, le français, tout bien léché qu’il puisse aujourd’hui sembler, doit bien se souvenir quelque part de cette origine. Ce lieu, cet héritage pressenti, je l’ai retrouvé bien sûr chez nombre d’auteurs français, mais peut-être nulle part avec plus d’acuité que chez certains écrivains d’Haïti : au premier rang d’entre eux, je pense à Jacques Stephen Alexis, dont le roman Les Arbres musiciens me semble prendre place directement dans cette lignée, situer sous d’autres latitudes l’endroit et le moment où le cri « le grand Pan est mort » fut entendu au large de Paxos par Thamous, capitaine égyptien de vaisseau.
Le grand Pan, le « grand Tout » est-il si mort que nous ne puissions, nous autres francophones, envisager de lui insuffler une vie nouvelle ? Remontant du fond des âges dans l’exaltation géographique qui est la nôtre, habitants de la Caraïbe, il me paraît que la francophonie dans son « être le là » donne à l’existence une dimension complémentaire, en ceci qu’elle pose l’être aussi dans la réalité d’un passé millénaire dont elle se doit d’être consciente. C’est ici l’idée que je défends : nous avons, nous autres francophones, un combat à mener qui excède les limites de la seule langue française dans ses expressions hexagonales ; un combat d’avant-garde, où s’ébauche un dialogue dans l’espace et le temps et qui excède très largement la simple question de la communication.
Francophonie, oui, mais pour le partage originel, et non pour la seule causette. Pour celle-là, j’ai d’autres langues en tête, qui me parlent différemment – je pense à l’anglais, bien sûr, charnu des causeries du moment. Le français m’offre quant à lui une tout autre perspective - cette plongée dans le monde et dans l’histoire, dans ce qui peut-être a nom « culture », qui n’est pas égoïste et qui nous vient d’aussi loin que de très près. Écrivain francophone, je porte sur l’univers un œil naïf et séculaire, ce que je vois de mon entour m’est perceptible à la fois dans l’immédiateté et dans la rétrospection, toutes deux consubstantielles. C’est cette horizontalité profonde qui fait mes délices, et que je souhaite donner aux autres. C’est là tout ce que j’aime, et que j’essaie de promouvoir.
