Le blog de Lionel-Édouard Martin

Itinéraire d’un francophone en Caraïbe

Lionel-Édouard Martin — 21 décembre 2006

ITINERAIRE D’UN FRANCOPHONE EN CARAÏBE

(Ce texte a été publié dans le n°19 de la revue Hauteurs)

« Caraïbe à paroles ! » fais-je s’exclamer le navigateur de mon Ulysse au seuil des îles : oui, grande mêlée des mots que cet espace en forme de bouche, avec la mer pour langue, Antilles incisives, et gorge continentale – tout cela qui parle, module, stridule, pose des noms sur une carte, un de ces portulans du temps jadis où les îles s’érodent, ébarbent leurs criques trop déchirantes, adoucissent leurs consonnes trop abruptes et les laissent lentement fondre sur les papilles de l’océan. Je dis cela – cet espace bleu, les bordées de phrases, le galet de toutes langues qu’entrechoquent les marées, et l’étincelle qui en résulte – soleil tout juste adolescent, plus Dionysos qu’Apollon, l’unificateur brouillon, le créateur d’idiomes.

Francophone venu d’ailleurs, du vieux continent qu’on envisage à la lorgnette du haut des mornes, mais la distance est telle que des Finistère la pupille ne cueille pas grand-chose – Atlantique, dit-on, de cette masse d’eau sans libellule - que des avions - qui sépare le nouveau monde de l’Europe. Alors, de guerre lasse, puisque l’œil, repu de vagues sempiternelles, est aveuglé par la distance, on tend l’oreille – et des voix ô merveille sont perceptibles, plus proches, qui causent à la cadence des cœurs, au rythme de la marche, les voisines, les voix d’îles : et ce sont, apportés du vieux continent par d’antiques goélettes, le français, l’espagnol et l’anglais qui agitent leurs syllabes, clochettes, les emmêlent, en laissent aux branches des épineux des flocons – c’est que ça s’élide sec, s’apocope, s’aphérèse, craque – recrée.

Francophone, donc, venu d’ailleurs, né en vieille terre de Poitou, mais bourlingueur en diable à la façon de cet autre, aussi friand de langues, l’homme aux semelles de vent, le Rimb’ – mais lui, c’est un autre continent qui le hélait, lui, d’autres idiomes, l’amharique, l’arabe, les langages des bordures de cette mer aussi rouge qu’est verte et bleue la grosse houle caraïbe.

Francophone donc, tiré d’un ventre latin – l’accouchement ne se fit pas sans douleur, puisqu’il fallut couper à ras les entrailles le cordon du vieux poitevin, cisailler la voix des grands-parents, l’origine champêtre, pour prendre le respire de l’autre souffle, l’hyperboréen ligérien français.

Francophone au final, si l’être c’est parler français – vaille que vaille on le parle avec çà et là des réminiscences d’ailes rognées, la mémoire des voyelles d’enfance, francophone au final, mais avec toutes les autres langues, celles apprises à l’école et dont on médite la rencontre, et celles moins fréquentées dont on dévore à treize ans les grammaires, le soir au lit, comme d’autres lisent Le Dernier des Mohicans ou Jack London, calmant de cette manière une fringale d’horizons lointains, mâchant le phonème étranger, tâchant de se l’incorporer, d’en faire sa chair.

Francophone au final, mais empli d’échos, de désirs d’échos, de leur accomplissement, passant du rêve à la réalité – c’est alors qu’on voyage, que l’on parcourt le monde.

* * *

Après d’autres périples, on débarque un jour, francophone donc « de naissance », en Martinique, avec pour mission d’affermir et d’affirmer ce qui lève – le grain, la francophonie dans cette région, c’est là ma charge à l’Université (des Antilles et de la Guyane) où j’exerce à ce jour depuis bientôt huit ans, co-dirigeant, avec mon collègue et ami Pierre Dumont, l’Institut Supérieur d’Études Francophones (ISEF), sillonnant sans relâche l’arc antillais, de la Havane à Port d’Espagne, tâtant la mamelle énorme de l’Amazone, puisque mes itinéraires professionnels me conduisent jusqu’au nord du Brésil, Para, Amapa, pays d’eaux et d’aras – en un mot : pays riches de parole, loquaces, babillards. J’y parle aussi, me mêle au concert : parmi toutes les autres langues, le français, ma langue, que je promeus en souci de partage, donnant ce que je possède à ces autres qui, en écho, me donnent ce qu’ils ont. Car nous croyons à cet échange, nous autres acteurs de la francophonie, et pensons que le plurilinguisme est la voie la plus apte à nourrir la diversité.

En effet : célébration du divers, et sa stimulation, que la francophonie : il n’est pas question d’arracher ou même de tuteurer, mais de planter à côté, au plus près du tronc. Deux arbres qui s’enlacent, qui croisent leurs branches comme les orants leurs mains (Cathédrale, bien sûr, de Rodin, mais sans rejet de l’image des antiques Philémon et Baucis, ce beau couple d’humains changés en chêne et en tilleul, imbriqués l’un dans l’autre) – deux arbres qui se touchent créent un début de canopée où le vivant prospère. Nous voulons l’amalgame des feuillages les plus hétérogènes, le bosquet fouillis, la forêt, la masse grouillante de vie, le maintien des espèces et des espaces : c’est à cette fin que nous poussons notre langue à la roue, que nous la débourbons des chemins creux de sa grammaire austère pour la mener à la bonne parole, celle qui unit, met avec, fait le pont, rend guéable toute solitude.

À ce titre, je m’harmonise à votre écho, créolophones d’Haïti, de Guadeloupe, Martinique et de Guyane, hispanophones de Cuba, de Saint-Domingue et du Vénézuéla, anglophones de Trinidad, Grenade, Sainte-Lucie, Dominique, Saint-Christophe et de tant d’autres îles, je suis avec vous, lusophones de Belem et de Macapa, dans la force de vivre et souvent la pauvreté tragique – comme étaient pauvres aussi mes ancêtres bas-poitevins, mes vieux diseurs dans leurs champs de mauvais tubercules, dans la disette et la jachère, mes ventres creux qui mouraient jeunes sur leur paillasse. Je suis avec vous dans le partage, en somme, bidimensionnel, de la francophonie - dans l’espace et dans le temps : car nous sommes aussi des héritiers, nous autres francophones, de la longue série des âges où, remontant au plus loin, j’entends se parler de vieilles langues, qui se métamorphosent, prises dans leurs bouches par de nouvelles populations qui se les approprient, en font leur pain de chaque jour, s’en nourrissent et s’en accroissent.

C’est en effet l’apanage de certaines langues que d’avoir des racines enfoncées profondément dans la mémoire des hommes, de fertiliser l’humus humain depuis kyrielle de siècles. J’aime, francophone, à me penser en héritier ; non pas riche de biens familiaux, mais je partage un communal avec les gens de mes rivages, nous avons, où nous menons nos paroles quotidiennes, les mêmes pâtures, lesquelles sont de bien vieilles prairies, de vieux lieux de culture en partie ruinés mais dont il n’est pas mal aisé, dès lors qu’on le veut, de restaurer, pour le plaisir de l’œil et de l’oreille, l’ancien ordonnancement. Je plaide en faveur de la luxuriance des littératures antécédentes, dont peu m’importe qu’elles nous aient, ou pas, civilisés : mais je crois au plaisir qu’elles nous donnent, moins guindées dans le marbre ou dans l’airain qu’on pourrait le penser - mais effervescentes et rouges comme une vendange de Prosecco, volcaniques, éruptives, dès lors qu’on prend le soin de les dégager de leur apprêt, de désobturer les flacons solennels où la tradition scolaire les a conservés. J’ai la conviction que les faunes et les nymphes d’Horace, ses sacrifices de biquettes aux sources, que l’univers païen mis en scène dans les Odes - que tout cela est bien plus en rapport avec la vision vaudoue du monde qu’avec tout autre religion, que la latinité, même dans ses expressions les plus olympiennes en apparence, sert bien plus Dionysos qu’Apollon. Le français, puisqu’il est sorti de cette matrice et malgré tous les coups de langue qu’il a pu recevoir au cours des siècles, le français, tout bien léché qu’il puisse aujourd’hui sembler, doit bien se souvenir quelque part de cette origine. Ce lieu, cet héritage pressenti, je l’ai retrouvé bien sûr chez nombre d’auteurs français, mais peut-être nulle part avec plus d’acuité que chez certains écrivains d’Haïti : au premier rang d’entre eux, je pense à Jacques Stephen Alexis, dont le roman Les Arbres musiciens me semble prendre place directement dans cette lignée, situer sous d’autres latitudes l’endroit et le moment où le cri « le grand Pan est mort » fut entendu au large de Paxos par Thamous, capitaine égyptien de vaisseau.

Le grand Pan, le « grand Tout » est-il si mort que nous ne puissions, nous autres francophones, envisager de lui insuffler une vie nouvelle ? Remontant du fond des âges dans l’exaltation géographique qui est la nôtre, habitants de la Caraïbe, il me paraît que la francophonie dans son « être le là » donne à l’existence une dimension complémentaire, en ceci qu’elle pose l’être aussi dans la réalité d’un passé millénaire dont elle se doit d’être consciente. C’est ici l’idée que je défends : nous avons, nous autres francophones, un combat à mener qui excède les limites de la seule langue française dans ses expressions hexagonales ; un combat d’avant-garde, où s’ébauche un dialogue dans l’espace et le temps et qui excède très largement la simple question de la communication.

Francophonie, oui, mais pour le partage originel, et non pour la seule causette. Pour celle-là, j’ai d’autres langues en tête, qui me parlent différemment – je pense à l’anglais, bien sûr, charnu des causeries du moment. Le français m’offre quant à lui une tout autre perspective - cette plongée dans le monde et dans l’histoire, dans ce qui peut-être a nom « culture », qui n’est pas égoïste et qui nous vient d’aussi loin que de très près. Écrivain francophone, je porte sur l’univers un œil naïf et séculaire, ce que je vois de mon entour m’est perceptible à la fois dans l’immédiateté et dans la rétrospection, toutes deux consubstantielles. C’est cette horizontalité profonde qui fait mes délices, et que je souhaite donner aux autres. C’est là tout ce que j’aime, et que j’essaie de promouvoir.

Poèmes des îles qui marchent

Lionel-Édouard Martin — 5 novembre 2006

PHILOCTETE MAGNIFIQUE(1)

Poèmes des îles qui marchent, publié par Actes sud, est une invitation à (re)découvrir l’œuvre capitale du poète haïtien René Philoctète (1932 – 1995) au travers d’une anthologie de ses principaux recueils, dont la production s’échelonne de 1961 à 1995.

Méconnue hors de Haïti, où la poésie contemporaine se réclame pourtant volontiers de son héritage, la poésie de Philoctète saisit d’abord par sa forte unité. L’ancrage haïtien est la dominante majeure de cette écriture résolument moderne, qui, dans la foulée du spiralisme(2) , « cass[e] l’aile au lyrisme des natures mortes et des vertiges », où nul « doudouïsme(3) » ne se laisse percevoir : paysages brossés, mots employés, rythmes évoqués, tout ramène le lecteur aux Antilles, à ces îles « chantant sans cesse gencives nues / parce que habituées depuis guimbo(4) à bercer les écoeurements / des maîtres / en swing en rumba en meringue en tango ». Le poète lui-même plus d’une fois prend chair dans son île natale : « je vais forêt immense aérienne / l’herbe guinée m’ayant poussé sous les aisselles / mancenilliers campêches palmiers royaux orchestrés leur / musique sur mon corps de démiurge » ; c’est qu’en effet « moi, poète, j’ai le pouvoir de posséder la vérité de mon pays ». D’Haïti, il est le contemporain et le témoin : « j’ai […] marqué mes pas sur les pas du peuple mien et gardé la juste mesure des us et des coutumes. […] J’ai mis mon cœur dans la banalité des faits divers comme dans l’approche des démarches profondes de la nation », écrit-il dans « Petite note » (Herbes folles, 1982).

Pour autant, - et c’est le marque de l’humanisme somme toute classique de Philoctète, professeur de lettres, - la contingence haïtienne, pour prégnante qu’elle soit tout au long de l’œuvre, ne coupe pas le poète de l’universel : car « quiconque dans la nuit pleure sur la ville et sur son cœur / saigne en moi », « je prie mon cœur de battre ferme / pour qu’on l’entende de partout ». Le rôle du poète (« L’homme m’envoie vers vous ») n’est-il pas en effet d’aller vers autrui pour « faire route ensemble », de « laboure[r] les cœurs pour les épis d’amour » ? D’unir, puisque « l’Homme n’est jamais seul alors que je vous parle et que vous m’écoutez », et qu’on écrit « pour être deux, pour être mille », jusqu’à ce rebours de Babel, la confusion fondatrice de l’unicité (« dites aux gens d’ici / de partout / que j’avais le grand désir de confondre leurs langues / leurs terres leurs amours ») ? De s’offrir en un sacrifice eucharistique très explicite : « j’ai mis mon cœur à partager / comme un gâteau » ?

Le poète délivre ainsi son message d’amour (à cet égard, le mot « cœur » est de ceux que Philoctète ne cesse d’employer, aussi omniprésent que le je de l’auteur, dont il semble indissociable), spécifiquement à son épouse, Margha (à qui il a d’ailleurs dédié son recueil éponyme de 1961, et dont la présence est sous-jacente à l’œuvre entière, puisque « Partout dans mon poème / Margha est une lune en visite à la terre »).
Mais cet amour de poète va bien au-delà de la cellule familiale, que le poète adresse à toute l’humanité, celle en particulier, la plus meurtrie, dont « la vie est déchiquetée / comme du gras double chez le boucher » : c’est que le poète (n’est-il pas « poète et citoyen » ?) professe un engagement auprès de l’homme. Ainsi met-il en garde les acteurs de la violence : « Seigneurs de guerre et de désolation / ô vous / dont le rire dans la nuit des hommes / claque / comme un sabbat de haute flamme / apprenez / que la plus petite larme d’un peuple a valeur d’éternité », aussi le poème est-il « poème de salut public », une arme levée contre toute soumission : « portez-moi à concevoir que cette terre mêlée au ciel / et ces colombes du soleil / ne m’appartiennent plus / je reprends d’un coup ma force d’homme et de poète », jusque dans un des tout derniers poèmes de l’auteur, improvisé lors de son ultime intervention publique : « Moi je maudis le manège qui sabre / qui sourit qui bénit / et qui tue ».

À la foison baroque des thèmes, fait écho une écriture caractérisée par le verset illustré par des poètes dont Philoctète se réclame explicitement lorsqu’il évoque le « rêve épique d’Aimé Césaire », son aîné martiniquais, ou plus secrètement – et je pense à cet autre créole, Saint-John Perse(5) , qui se donne presque à lire dans certains passages de Promesses (1963) : « Voici qu’un peuple triomphant ouvre les fastes de la fête qui n’est / point d’aujourd’hui mais d’antique et d’histoire… » « ce n’est point d’une fête quelconque que je parle mais d’une / promesse véritable prenant bourgeon aux hautes branches ». La Bible aussi marque notre auteur, en terme d’un nouvel évangile à porter : « je vais ! / poète d’un Cantique des cantiques fabuleux / annoncer au monde une nouvelle façon de voir », mais aussi d’exercice d’imitation, voire d’acclimatation : « son rire pétille comme un oiseau dans les tcha-tcha(6) / ses yeux sont deux étoiles / viens ma bien aimée, ma tourterelle toutereine » Ailleurs, ce sont de beaux, très purs et simples alexandrins qu’Eluard, admiré de Philoctète, n’eût pas reniés: « je redescends ma rue parmi l’odeur des mangues » « Margha de tous les bras tendus pour la récolte / […] / Tu m’as donné mes mains ma force ma raison » « rythmant ma gamme à la hauteur des gestes fauves ».

Pour autant, et malgré ces influences (mais quel poète n’en a pas subi, qu’il a su assimiler ?), on est confondu par l’unité de ton de l’œuvre, telle qu’elle se développe sur plus de trente années : c’est qu’il s’agit aussi d’une poésie fondée sur l’oralité, la plus simple et parfois la plus familière et la plus démonstrative : « mon amour je l’ai planté à lune nouvelle / et les fruits que j’en tire c’est gros comme ça », caractérisée par un lexique souvent concret, les objets les plus triviaux, puisqu’il est vrai que les hommes « marche[nt] avec le bulldozer / l’électron la dynamo ces affaires sensationnelles que le crieur / annonce au coin des rues ». Mais oralité aussi constitutive de la parole poétique, ponctuée, semble-t-il, par le seul rythme du souffle (à cet égard, il y a chez Philoctète quelque chose de claudélien), telle qu’elle s’exprime, mais les exemples fourmillent, dans des séquences comme celle-ci : « soleil ô / soleil ô / de quel côté tu es / trois fois nous avons frappé à ta porte / soleil ô / les enfants sont malades / soleil ô / de quel côté tu es ».

On se doit aussi de prendre en compte, dans le vers de Philoctète, l’influence de la musique et de ses rythmes, dont celui, fondamental, emblématique, du tambour (et plus accessoirement de la chanson populaire, à l’occasion quelque peu malmenée : « Adieu madras adieu foulards / quel langage dans ma mémoire dit à moi un vieux refrain ») : ce n’est pas pour rien qu’un des tous premiers recueils du poète a pour titre Les Tambours du soleil. La référence aux percutions sera par la suite une constante de l’œuvre, comme si la poétique de Philoctète devait métaphoriquement se fondre dans le martèlement : reviennent ainsi sous sa plume comme autant de leitmotivs le verbe « frapper » (et la porte où l’on « frappe » donne toujours lieu à ouverture) et l’évocation de la frappe sonore (« tam-tamant l’alaploume(7) à la paresse des banjos » ; « moi sorcier de ces terres lâchées dru drums en rut cognant recognant / leur front sur le chemin des madrépores » « des cloches de verre roulent sur les toits chantant à tue-tête » « l’écho des cymbales »). C’est que, poésie de la tendresse et de l’amour d’autrui, la poésie de Philoctète est aussi, fondamentalement, une poésie de la vigueur ; d’où cette coloration singulière qui l’imprègne et lui confère son timbre ; qu’on en juge à l’oreille : « la traîne / où louvoient des climats qui flambent : / Martinique / Inague / Antigue / comme un grand ballet de phosphore », ou encore : « ma terre / crevée / vieillie sans puberté / flasque / culbutant toute / soûle / pwak / éreintée / violée / hoquetant de saisons accumulées de soif / sèche / tronçons épars et sans attaches / aux tripes de pierre ».

René Philoctète : Poèmes des îles qui marchent. Actes sud, février 2003. 104 pages, 17€.


1 : je reprends ici, sans nulle intention de parodie, le titre du roman du Martiniquais Patrick Chamoiseau, Solibo Magnifique.

2 : mouvement littéraire haïtien, fondé en 1965 par René Philoctète, Jean-Claude Fignolé, Frankétienne et Bérard Cénatus. Frankétienne en donne la définition suivante : « [il s’agit de] cerner la vie au niveau des associations (par les couleurs, les sons, les lignes, les mots) et des connexions historiques (par la situation dans l’espace et le temps). Non dans un circuit fermé, mais suivant une spire plus élargie et plus élevée que la précédente, agrandir l’arc de la vision » (cité par Raymond Philoctète, Anthologie de la poésie haïtienne, Les Editions du CIDIHCA, Québec, 2000, p. XXIV)

3 : ainsi nomme-t-on cette « poésie des îles » nourrie d’un Parnasse tout régional, où l’influence se fait sentir, dans le meilleur des cas, de Leconte de Lisle et de ses épigones. Les auteurs représentatifs de ce courant sont légion dans la Caraïbe francophone du 20ème siècle.

4 : « de toute éternité, depuis fort longtemps »

5 : sur l’antillanité de Saint-John Perse, je renvoie à l’ouvrage de Raphaël Confiant et Patrick Chamoiseau, Lettres créoles, Hatier, 1991, p. 159 et sq.

6 : en créole haïtien, les « tcha-tcha » sont des maracas.

7 : l’alaploume est un combat de coqs, dont l’action est traditionnellement rythmée par les tambourineurs.

Proses

Lionel-Édouard Martin — 24 septembre 2006

      1 - La mare

C’était la mare, d’eau et d’argile : godiller à la rame sur l’opaque. Noir d’encre; têtards en points-virgules de cette grosse phrase bourrue d’ajoncs, boulée au creux du champ comme un œuf de poule couvasse.

Au printemps, on y noyait, après l’ultime caresse, aveugles encore, enfermés dans une poche en papier, les chatons de la dernière nichée. La mare alors en bouche soliloquait, s’ébrouait, comme pour dire, en embruns de parole, vite ravalés dans le silence.
Et dans son ventre, des strates de petits os (grenouilles, bêtes domestiques) gravissaient au fil des ans la profondeur où elle prenait aplomb.

Sous le trop plein de ses goûlées, la fosse s’est envasée, sa voix s’est éraillée : ne subsiste aujourd’hui que le squelette de son gosier, coquille vide à même la terre, percée par les canines de la belette.

      2 - Mémoire du nez

Cabotage à l’odorat. Parmi la cuisine de l’aïeule, j’erre chien, pis que verrat quéreur de truffes, dans un panorama d’effluves.

… (aigre) celui du buffet où s’égouttent les fromages de chèvre. Dans la huche, l’entame du pain tend sa paume à flairer.
Au ras du sol, fraîchin d’une marée de carreaux en argile, à vagues crêtées de brisures et d’écaillages (et cela monte au plus fort de l’évier, s’enracine dans le gant de toilette posé sur le porte-savon, fait la roue dans la vidange vers le sans fond des terres).
Sous l’escalier, en placard borgne, les fruits mûrissent, concentrent leur effort sur les sucs à venir - reinette à peau de squale, refermée sur son jus, yeux enclos dans sa chair : un monde aveugle, aveuglé par le cagibi noir, comme par l’épais des eaux marines; et la nèfle, giboyeuse, alacrement vautrée dans son fumet de bête fauve mise à rasseoir.

Tous les autres encore, et qui chuchotent dans l’air fossile.

Et rien n’est à choisir : tout s’impose dans l’arrière-bouche, à la façon d’une gorgée de vin long - rémane, fait souche dans la mémoire, profonde, du nez.

      3 - La mère du vinaigre

Quand mon père m’appelait pour frapper ses devis, c’était en sous-sol, dans la cuisine d’été où était installé son bureau d’artisan. Je m’asseyais près du vinaigrier en grès, saloir nain, enté d’oreillettes. Dans son ventre, on savait, la Mère dormait, au toucher molle comme délivrance d’accouchée, et on la percevait, quand, soulevant le couvercle, dans la cruche on épandait un fond de vin sur son sommeil. Eût-on pu l’éveiller, fendre au couteau son coeur, qu’elle eût parlé dans son silence, à la façon du foie des bêtes, ouvert par l’haruspice, où l’avenir, entre aorte et fiel, se terrait.

      4 - La baleine

Barques et brochets sont veufs des battoirs et de la crasse rituelle - que reste-t-il des lessives d’autrefois ? Le lavoir n’est plus même un souvenir. Draps jetés en envol de pigeons vers l’amont de la rivière, et flottés, empoignés par les coins, vers la mer jamais vue, nécessaire, nourrie de pentes. Agenouillée sur son banc, la lavandière rince le temps, fait voguer sa caresse dans le sens du poil ; rebrousse l’eau à pleines poignes vers la tête - que s’imprègne de l’écoulement la toile dont on emmaillottera les morts.
Rien que ce geste : lancer contre courant le linge gras de savon, et le laisser glisser, retenu ferme de main de femme, vers cet aval à goût de sel, peuplé de monstres, comme cette baleine que naturalisée, exhibée par Pinder, mes parents, un jour de cirque, découvrirent, aux alentours de ma naissance, sur la place du champ de foire.
Avait-elle fait son ordinaire, là-bas, dans l’océan, de la sueur extraite, à grands nouements de bras, des chemises à longs pans, imprégnées des sécrétions des corps dans le travail, l’amour et l’agonie ? On ne lave pas les linceuls, une fois qu’ils ont servi : la pestilence des relents de formol le donnait à comprendre.

      5 - Saint-Jean

C’était en regard de ces nuits d’été soudainement mises en forge, où le ciel, maître du feu, jouissait en pluie d’étoiles filantes parmi les astres fixes à la Saint-Jean tout-à-coup par myriades apparus comme les yeux des libellules révélés facettés à miroirs sous les lentilles du microscope : le bocal de cerises à l’eau-de-vie, fouie chacune d’un moignon du pédoncule originel, et qui flottaient, limbiques, exorbitées, dans la bonbonne en verre noyée de liqueur claire - sur la table en bois noir.

      6 - Affûtage du couteau

L’impétrant manoeuvrait la manivelle. Lame ferme appuyée à deux mains sur la meule, le couteau grognait presqu’aussi fort que le goret dont il allait percer la gorge. Mais partageait-il avec le porc la même rose et pleine vie, sanguine et débonnaire ? Ce n’était qu’un outil, acier et manche en bois, apte à la paume; seul l’altérait, l’amenuisant d’un peu de sa matière, l’annuel affûtage à l’approche de la Noël. Dans son fil et son aigu, on sentait pourtant bien, même échauffés par le grain de la pierre, ce faible, prêté aux bêtes à sang froid, pour la malignité. Et cela lui valait d’être considéré avec tout le respect dû aux monstres telluriens.

      7 - Le savon de Marseille

Les pains de savon de Marseille séchaient cubiques sur les étagères de la cave à mazout; qu’en faire ? Grand-père avait, après la guerre, fait l’achat d’une machine à laver qui n’acceptait que la lessive en poudre. Le temps, l’humidité, avaient rongé les cartons d’emballage - peut-être aussi quelques souris, de celles que l’on trouva nichées dans un sous-casque en cuir par mon père remisé là de retour d’Algérie -, le blanc avait jauni à la façon du vieux papier sur les morceaux tassés, rabougris, dont les angles s’arquaient en rondes : tout à la fois grosses bulles opaques, longues notes d’une musique inerte, onciales de clerc et cadre de camée d’où saillait en capitales l’épigraphe de la marque LE CHAT sur deux lignes, initialement centrées, et qui filaient à présent vers le bas en larmes de cierges. Que pleurait-on, le temps, les morts ? Ou le bonheur ancien de donner en pâture aux têtards, à croupetons sur la planche à laver, la crasse qu’on extirpait des cols, poignets de camisoles, à coups de brosse, de battoir en bois de buis, sur la toile à l’emblème du Mont-Saint-Michel,- révolu, pris dans le tourbillon de cette décrépitude, où la substance des choses s’érodait à l’air douceâtre, perdait forme comme on perd pied, à la façon de ces étoiles mangées par l’entropie.

      8 - L’écriture

Ecris, me dis-je. Mais quoi ? Ma parole n’a que peau sur les os, et encore, rabougrie, parcheminée - façon de maison japonaise, carton dessus, carton dessous, carton autour. Dans cet environnement de guêpe maçonne, je suis debout, pieds vaguant parmi les ossements des mots. Un à un jauger à l’ampoule blême leur encore plein de moelle, comme on mire un oeuf à la lumière pour voir s’il est couvi. Planter en jardinière ceux qui peuvent s’enraciner - à la Noël aussi, le bulbe sec des jacinthes. Attendre. S’ils prennent dans cet humus de pâte à papier, la chair reviendra s’y greffer, comme en cette résurrection promise à nos dépouilles. La voici qui s’abat, vol de corbeaux sur champ de blé, s’adente aux fémurs, radius, côtes, semés comme dents d’hydre. Le corps, peu à peu, se rétablit - bras, jambes, tronc remusclés, remis en viande après jachère. On progresse vers la vie - le barbelé de la clôture, détendu, bobiné à la diable, fera office de veines, nerfs, tendons. Il ne manque plus que l’éclair, cet oeil de chouette, pour faire renaître. Je l’ai au bout des doigts, il me démange de l’expédier en pleine face de mes monstres - les étonner d’existence. Bouche ouverte, ils se tiennent prêts à le happer, à projeter leur langue vers la foudre comme on décoche un coup de poing, à l’engluer dans leurs papilles. Il suffirait d’un geste, d’une griffure de ma part. Mais j’ai trop peur qu’ils me saisissent par le poignet, m’avalent tout cru et se repaissent de ma substance. J’entends d’ici la croque de leurs mâchoires sur mes épaules. Ne pouvant digérer mes os, ils les recracheraient tous les cent sept sur le plancher, et tout serait à reprendre à zéro.

      9 - La sortie par la prose

On sort de poésie par la prose. Encore ne faut-il pas avoir mené trop loin l’aventure des mots. Il y a poésie douce, poésie dure. Un jour, on se découvre dépendant - moins d’ailleurs de lecture que d’écriture poétique. S’avancer plus avant dans cette exploration ressortirait à l’inconscience, à la folie : qu’on verbalise le lexique, dissèque abruptement les syllabes, que bourrelée la parole s’affranchisse sur le papier de la phrase commune, de son ordonnancement - cet effort est vanité. L’usage courant, les rythmes habituels, demeurent en toutes gorges, sur toutes lèvres. Le poète n’a d’action que sur son propre langage, qu’il pétrit, mâche, à sa guise - ce qu’on appelle un style, soit tout, sauf l’homme : il s’agit bien plutôt, par le travail des mots, de détruire l’homme en soi. Alchimiste il se veut, mais sa quête d’absolu relève de celle du Graal : un non-sens, un parcours picaresque parmi les monstres qu’il se crée, ou qu’il sécrète. De ce labyrinthe sans entrée, sans issue, il faut dès lors sortir. L’entreprise est ardue : puisqu’il n’existe aucun chemin, il convient d’ouvrir une brèche. La prose, en soi, n’est pas la fin, mais l’instrument de cette rupture, la main qui descelle les moellons des murailles qu’on a bâties, essarte les friches qu’on a plantées. Elle sert à. Ses vertus sont curatives. Et témoigne, chez qui en fait usage, d’un retour cruel sur ses illusions.

Le Veneur

Lionel-Édouard Martin —
Pardonne-moi si j’ai vécu pour une Bête
Et si j’aimai voluptueusement la belle mort
Illumine le tout car j’étais poète

Pierre-Jean Jouve, La Résurrection des morts


« Je donne à la bête la mort attendue au terme
De sa traque avec le fer en paume
Et dans le cœur la foudre, tison de mon désir
De tuer tout ce qui court d’un même pas que mon sang.

Dans ma chair est le cerf que je force de nuit
- Nulle chasse de jour à mon goût n’a de saveur -,
L’animal crénelé de remparts et de tours,
La citadelle imprenable où je tiens feux et lieux.

J’habite au plein de ma poursuite, au plein de ma proie,
C’est moi que je perce à coups d’épieu, moi que je ferre
Dans la nuit noire de l’instinct, et la lune rousse
Brame dans mon ciel aussi haut qu’un dix-cors. »


« Grand veneur : ainsi nomme
-t-on mon équipage à grands chevaux sombres
Caparaçonnés de sang noir avec escarboucles d’étoiles,
Le sang noir de ce qui saigne en moi de viscères pour ma harde.

Moi chasseur de venaison ! Ma propre chair
À ma dague, et le dogue en furie d’arrachements
Y morde aussi à pleins crocs ! Je partage avec le solitaire
La gigue armée d’ergots de bronze.

Quête de viande ! Ô poids de mon corps sans pitié
Pour le muscle et le sabot, pour l’ombre même de la bête
Au clair de la nuit, si m’est déniée l’obscure
Nuit mystique où l’on chasse aux dieux.

Moi, ce que j’immole est ma seule rencontre et ma fin,
L’écho de ma chair d’homme à la haute chair du cerf,
L’impulsion rouge de nos sangs,
Le cri que partagent la mort et l’orgasme. »


« On dit la trace où moi je dis la phrase
Avec au bout non point le point mais la curée d’entrailles
Et les rouges sonneries de trompes,
La mort buisson dense d’églantines.

Aller là : vers la fin de la traque où le ventre est offert
Aux chiens mordants, cœur et foie, la quête
D’herbages résolue sous la morsure, au terme
Du cheminement déboussolé dans la parole.

On dit veneur où moi je dis poète
Aveugle et qui fouille à tâtons ses fougères intimes
Pour la spore et le sperme, et la glande
À donner au dogue en prix de sa conquête. »


« L’hallali sent le sang magnifique et la chaleur des tripes
Et la macération de la parole dans le ventre, mi-pourrie
Mais qui nourrit le corps de dires succulents,
Sans clôture ni corruption.

Je chasse pour ce dire, et du flanc percé du dix-cors
Haut couronné d’épines
Coule un livre de sang, dessous mes paumes
Accueillantes à la pourpre s’ouvrent en graal agile.

Ô cueillir dans le ventre le pampre,
Le tiède évangile tiré des entrailles :
Voici, j’acharne ma meute,
Même mes chevaux ont faim de viandes. »


« Fumées noires que je suis telle une
Parole en errance ou le cri démembré dont est le tout
La bête qu’on éventre au bout de la chasse,
Le texte immolé, pris dans les rets.

Ce vers quoi j’avance a vocation mortelle,
Le poème incertain traqué dans la mémoire,
Et qui forlonge, se dévoie, mais rien n’y fait, ni la rivière
Mangeuse de brisées, le cerf brame aux abois.

Splendide alors sa chair
Béante et qui fume, et ma lame pénètre
La longue bête morte couleur de suie,

Je rêve d’une braise orpaillée dans la nuit
Du sang courant, mais jamais
Nul sens ne vient brûler mes paumes. »


« Mais quand la bête est morte - qu’elle fume d’amour -,
Se lève l’autre bête et qui brame à son tour
Dans nos entrailles ; crépuscule,
Et le silence encor fait place à la parole.

Et je reprends mon fer perceur de foie,
Mon cœur lancéolé en bout de hampe, oiseau de proie,
L’autour ! qui vole à l’impulsion de ma paume
- Aux pulsions de mon cœur d’homme -,

Et je repars sur la trace du grand cerf aux fumées noires,
Je retraverse la forêt mal pénétrable
- Les ronciers de la mémoire -,

Vers le fauve haut barbelé de langage
Où d’instinct mordent mes braques. »


« Je te prends, forêt, grand paragraphe ensanglanté de foudres !
Et tes larmes sont la source de mes eaux les plus intimes :
Âcre désir de tes bois jumeaux, grand cerf,
Et, parmi les abois, de tes échos d’homme !

Langage que je chasse, et ma langue y bégaie,
Traçant mon chemin tout de courbes et d’accrocs dans l’argile,
Ma voix de cris, d’éclats de cuivres,
Pour l’éclair de ma lame pénétrant ta chair, poème !

Tous tes membres percés, ton flanc,
Grand cerf sommé de ronces,
Longue chair parcourue de mort pantelante,

Débord de ma chair d’homme, forêt charnelle,
Cerf, ma proie de longue haleine. »


« Mais si plein de désirs, de noir ventre et de tous sangs,
Grand cerf, texte à tuer toujours, viscère
Chaud paît de chiens mangeurs de fraisure !

Vous chiens courant dans ma chair, bêtes
Fouilleuses de bêtes, flaireuses de souffles,
Qui décryptez les foulées de la bête,
Et mordez la strophe de son corps fauve !

Je forme entre vous, cerf et chiens, le corps amer,
J’intercède, fait de même chair, entre vos cruautés
Pour votre union sanglante à tendres gestes de massacre. »


« Bienvenue, la noire nuit mangeuse
De choses et de mots, bienvenue
Pour le chasseur enfin libre du cerf,
Repos de sa trompe et de sa lame,
Repos de sa chair et du carnier.

Seule me réclame la nuit claire où brament
Les grands bois, le haut poème vertical
Éclatant à sa cime de souffles répondants :
Là cristallise la bête fauve,
Le silex qu’il me faut battre pour mon feu,

- Là ma paume approche la lumière,
Noue comme un fruit à mon épaule,
Et cueille, pour sa sève et l’avenir,
La semence et le sang nourricier. »


« Corps mortel du chasseur – mon corps d’homme
Et corps du cerf qui saigne éternel en cet écho :
Échangeons nos viscères,
Cerf,
Prends les miens dans ton ventre et castré deviens biche,
Comme un enfant que je sois faon dans ta matrice,
Poème ou faon, près du foie noir – aphone - et de l’aorte,
Près du feu noir, et du feu clair jamais mort,
Qui sourcent dans l’œil vif tourné vers le ciel,
Cerf,
Et dans tes pieds d’argile et ta corne fendue
Apte au lichen, à la pierre obtuse. »

Tu marches dans Paris, bientôt viendra la neige…

Lionel-Édouard Martin — 3 août 2006

texte paru dans la revue Riveneuve Continents, n° 3, hiver 2005.
Un enregistrement par l’auteur, au format mp3, peut être envoyé gratuitement par courriel à quiconque en fera la demande…

Tu marches dans Paris, bientôt viendra la neige, déjà tu la prédis, neige interrogatrice, n’ai-je ?… et que donc n’as-tu pas, ton questionnement scrute le ciel comme un foie d’animal.

Augen dit l’allemand pour œil. Augure : quel oiseau, parcourant l’horizon de main gauche à main droite, percera ta poitrine, bourrasque ou flocon, faisant battre ton coeur au rythme de son texte ?

C’est là ce que tu lis : tu suis de l’œil un devenir de neige, il te pénétrera comme l’antique voix des mâcheurs de datifs, choyant depuis le ciel avec les météores.

Paris s’apprête à recevoir le lait bourru, la giclée de pigeons sur ses zincs et ses dômes ; regard lancé vers la mamelle, à quoi bon tes mains d’homme si tu n’y peux toucher ?

Donc tu scrutes le ciel, trayant de ta pupille le blanc lointain. Le monde est un pis de génisse au revenir des prés, gouvernes-en le jet par la parole, comme on guide à la voix le travail du grutier.

Bientôt le blanc va s’ébrouer parmi la ville à grands tremblements de colombes. Alors, par quel acte d’amour renommer toute chose ?

La langue est en jachère, nulle rupture dans les murs jointoyés par l’hiver, nul mot ne s’envisage, les miroirs béent en vain.

Voici de retour l’innommé de l’enfance, quand la mort ne creusait pas encore ta bouche, mais sans les choses habitables, et nul regard ne s’ébahit d’en ignorer le contour et le nom.

Garde silence, il suffirait d’un souffle à la résolution des neiges ; à peine une parole heurte-t-elle un flocon, elle en délie la voix comme le coup de bec commue la grappe en jus.

Alors fluerait le chant, la giclée du pressoir en chuintement des plèvres. De nouveau : mobile, ô ton corps de parleur après le sang figé, la rose impérative où crucifier ta bouche.

Garde silence ou tu devras parler, remâcher le chant rouge avec ton amertume : tant d’autres chants clivés moirent les surfaces, tombés des nues et des crêtes des âges !

Tu creuses ton parcours dans cette épaisseur, tu t’enfonces dans le blanc jusqu’à mi-cuisse – mais tu t’extirpes de ce dire, t’enfuis loin de tes lèvres, et comblera ta soif l’eau gelée des fontaines.

Marche pour le retour des mots, troue de clairières le silence blanc. Syllabe à syllabe, chacun de tes pas recompose la langue, perce un chemin dans les méninges de l’opaque, où ne pénètre pas la mésange infime.

Tu crépites, rouge-gorge, sur la neige, un chant paradoxal pépie dans ta poitrine. Tressaute, feu minime, la bougie ne fond pas sous l’escarbille, ton cri
Ne puise qu’en toi-même sa provende.

Silex heurté par le blanc, moineau de peu de chair, ton tison n’entre pas dans la moelle des neiges : mais dans la bouche du poète, est-il une voyelle
Pour épargner l’épaule où mord son souffle ?

Corps de neige, étoiles et mots de morts, lait venu de l’ardeur et de tes yeux, mémoire ; bouche bée en vue d’agapes, tu envisages la parole, ses laisses sur la ville, ta langue gourde esquisse un croisé de syllabes.

Tends la lèvre à l’hostie, consacré corps de neige, cyclamen à ta bouche : et fleurit en vitrail le flocon, verre et pierre à ton œil.

Ô la neige intègre te pénètre, s’anime au rythme de tes mots, colombes dans tes paumes, éclats d’écrit sous tes paupières ! L’instant soudain brûle en parole, escarboucle, épiphanie de pourpre sur la neige !

Johannes Kühn

Lionel-Édouard Martin — 2 août 2006

Poète allemand contemporain, à ma connaissance très peu traduit en français. Les textes ci-dessous sont tirés de Mit den Raben am Tisch, anthologie publiée aux éditions Carl Hanser, à Munich.


L’abondance
Qu’un grippe-sou préside à la source du temps
Il n’y aurait qu’un seul rayon de soleil
Il garderait les autres
Pour lui.
Il n’y aurait à voir
Qu’un quartier de lune
Tout au long de l’année
Et de papillons que
Trois dans tous les champs
Et qu’un vol d’alouettes au printemps

Je vous le dis,
Bien des gens devraient aller plus lentement
Du fait de la disette
De rayons de soleil
Et de lueur de lune,
De papillons
Et de vols d’alouettes

Seulement, à la source du temps
Nul grippe-sou ne préside,
Et l’on voit les gens aller bien vite, insoucieux,
Comme si l’abondance était sans fin.


Temps de pluie
Un rire d’aise sur les toits
C’est le bruit sans fin de la pluie
Les sapins sifflent
En manteaux verts
Dardant leurs cimes vers les gouttes
Ils les disloquent – ainsi fume
L’eau réduite en vapeur
Tel en été le ru sauvage.

L’angoisse que la canicule
Ne réduise en cendre herbe et grain
Cela sort de la tête
Des paysans,
Devant leurs portes
Ils s’adressent des signes.

Apporte-moi vite ma pipe,
Je veux fumer une heure
Et être heureux !
Dit le vieillard
Au petit-fils
Qui sous son parapluie
S’est rué dans la cour
Et le tonnerre
Guette en habit multicolore.


Le ciel
Allongé sur le dos
Le firmament bleuté est au-dessus de toi
La puissance victorieuse du ciel
Et comme abattu tu es allongé
Et tu fermes les yeux.
Remuent, venant des bords,
Les convois de nuages
Et des vents
Sans destination de voile.
Ne les laisse te parler de personne,
Rouvre les yeux,
Afin qu’allongé sur le dos
Tu sois aussi vaincu
Par le firmament bleu
Où volent des nuages
Et des vents.


Impression du matin
Un poulain de lumière
Gambade à travers le village
Regarde, son sabot – sans que ça claque –
De couleurs empreint les rues,
Rouges et pâles

Dans le visage m’entre
Doucement l’animal.
Chaleur, la trace
Croît à la mi-journée.

Des filles,
Comme un genêt jaune en robes
Demandent aux gambades lumineuses
De la joie. Des rires tintent.


Au café
Dans la bière jaune
Le soleil jaune tombe
Les ombres, hommes noirs,
Aboient attablées.

La patronne blanche s’empresse au robinet
Qui délivre ses dons
De client à client.
Et de l’air âcre
Attrait les mouches.
Les essaims se défont
Autour de gouttelettes sur le sol.

Moi le client dans l’angle,
Moi qu’on évite,
Que fréquente seule une vague de rires,
Qui comme une mer
Me lave le front,
Je songe que transpire ma pièce d’un sou.


La chouette
Il vint un jour aussi quelqu’un
Avec une chouette
Il paya sa tournée générale de bière
À sa santé : les animaux se meurent,
Ils sont sur cette terre
Bousculés par le vent
Et seuls.

Ce genre de visite,
Je connais ça !
Dit le patron, versant à boire.
Il vint un jour aussi quelqu’un
Avec un casque en fer en main
Celui qu’avait son fils
Pendant qu’on avançait vers l’ouest
Le trou d’un éclat de grenade,
Le père en pleurant nous montra,
Ce petit bout de minerai,
Tiré rien qu’une fois,
Fit mourir son garçon.

Ca remonte à un bail
Le patron se souvient
C’était en mil neuf cent quarante
Au début de l’année
Il le sait bien précisément.
Un frère d’armes, de Jental,
Au père avait fait parvenir le casque en fer.

Mais là bien plus à propos vient
Cet autre ce matin
Avec cette chouette
Qui a l’aile brisée.

Où c’que tu l’as trouvée, Fritz ?

En haut à la croisée des routes,
Près des chênes je l’ai trouvée
L’ai ramassée
On n’est pas des sauvages.


Rocher dans la prairie
Il n’a pas de père,
Il n’a pas de mère,
Indépendant, sans parents, solitaire,
À croupetons dans la prairie.

L’ont oint de vols de fleurs
Les temps de mai, pour autant ne s’est pas fait dévot
Il regarde sauvage
D’un regard gris moussu
Par dessus les herbes.

La danse ivre des abeilles
Et du ciel les nuages
Fiévreux bruissent à sons graves
Fréquemment au dessus du dos rouge.

Et sur la ronde des mouches,
Sur les nuées de moustiques
Au –dessus de lui
Fond l’hirondelle
Les soirs d’été.

La chaleur, il la fait rayonner dans la nuit,
Les rayons du soleil, il les donne en retour
Quand fraîchit la rosée.

Dessus trébuche le voleur
Qui survenant des lieux sauvages
Cherche rapine avec ses clefs forgées maison

Là s’assied l’homme et médite
Sur la pierre toute tiède
L’opprobre froid
- Qui a une patrie
Dont le fait se sauver
Le malheur.

Parfois le temps s’écoule…

Lionel-Édouard Martin — 7 juillet 2006

Extraits du texte paru dans la revue Riveneuve Continents, n° 3, hiver 2005

Parfois le temps s’écoule en fruit de marronnier sur la table de jardin où l’été nous mangeons. Pour cette chute, il n’est pas d’heure, nulle régularité d’horloge n’en régit le mécanisme, l’intervalle entre deux écroulements varie sans mesure possible : il en va du mûrissement de la bogue, de la force de la brise, de la fragilité du pédoncule. Mais inéluctablement le marron tombe, frappe comme un gong la résine de synthèse, heurte une assiette, un verre ; s’abîme dans nos paroles, adoube de son frôlement nos phrases, d’un point final rythme nos dires. Alors nos mots de l’habitude s’éteignent à l’impact de la pierre végétale qui pèse, tiède encore de la chaleur du jour, parmi les couverts de métal ; et nous demeurons longuement muets devant le météore, comme devant la certitude de la mort à venir, perceptible, incarnée dans la sphère immobile et vernie telle un cercueil infime posé dans le langage.

* * *

L’orage de grêle vient briser la continuité cristalline de la soirée d’été : comme un arbre qu’on secoue pour rompre avec la fixité du feuillage et des branches, et avec cette brusquerie qui nous surprend au milieu de nos gestes et qui les interrompt. Au premier éclair, mots en suspens face à l’imminence du grésil, on envisage le ciel : fracassante apodose, le tonnerre se greffe à nos paroles, et les achève.
Quelques instants suffisent pour transformer le monde en page vierge d’écriture, pour enfouir le nom des choses sous un épais glacis. Bouche bée, nous gardons dans notre gorge la phrase qui pourrait s’y répandre. Il faut attendre que le temps retourne à son œuvre de copiste - que de nouveau l’alphabet liquéfié coule en lettrines au bout de son calame. Alors, le langage, dépris de son immobilité soudaine, nous revient à la bouche comme une eau suscitée par la saveur du fruit.

Rapport au calcaire

Lionel-Édouard Martin — 23 juin 2006

Extraits du texte paru dans la revue Hauteurs, n° 19, mars 2006

Maison construite avec des mots, lui faudrait-il un toit d’ardoise ? Qu’elle s’enracine dans la terre excavée, des murs s’élèvent, s’éprennent du ciel. Majuscules monumentales, nul accent ne s’y pose, rien qui ferme. Elles s’accroissent des pluies reçues, qui les fichent plus avant dans le sol, et leur donne à pousser vers le haut. Une maison de mots doit tout ensemble avoir la narine aux nuages et du pied presser la lave : hampes ouvertes, en devenir de harpes, aux vents et à la foudre, jambages enfoncés dans la pierre liquide - encre ou sang soustraits à l’élémentaire, par l’eau et par l’air bâtissant la parole, babil ascensionnel, vers le soleil, cet or.

* * *

Diriez-vous, si jamais vous parliez, maisons lourdes,
Partageant tout soudain la parole des hommes,
Que le linge étendu sur les terrasses forme
Cette aile de beau galbe, égale et plane aux souffles,

Qui pourrait vous porter, migratrices de pierre,
À la saison des pluies vers des cieux plus frivoles,
Vous qui ne dites rien mais rêvez d’un envol
Soutenu par ce voile humecté de lumière ?

* * *

J’ai souvenir de demeures succinctes, aux murs peu maçonnés : tout juste un peu de sable et de chaux, mais elles fondaient leur aplomb principal sur un agrégat de moellons secs où nichaient des rossignols et d’autres passereaux. Dans ces petites maisons singulières, généralement pourvues d’une pièce unique et de faible contenance, on remisait les outils de jardinage, on s’abritait pendant l’averse. Plantées au beau milieu de champs dont le dépierrage avait nourri leur économie, elles chantaient d’une voix supposée de calcaire. Chantaient de fait à voix d’oiseau - nul ne doutait que l’oiseau ne prêtât à la pierre son chant - ainsi qu’à voix de vent, car le vent dans les brèches sifflait à voix de vent, et l’on savait que ces loges (ainsi les nommait-on) participaient aussi du vent. Mais il fallait, aux yeux de leurs propriétaires, que l’oiseau et le vent fussent aux masures consubstantiels, comme si l’oiseau et le vent relevaient de la pierre.
Depuis mon enfance, j’inscris le moindre souffle, le moineau le plus chétif, dans un esprit de roche. De tout silex empaumé j’éprouve dans le creux de ma main la plume et l’haleine. Et nulle maison n’est vraiment muette à mon oreille : de brique ou de parpaing, j’entends distinctement son langage. La poésie m’engage
À chercher des réponses aux questions qu’elle me pose.

* * *

Tout homme est bâti sur un gouffre : Padirac en son ventre et l’architecture calcaire de son squelette, c’est en cela qu’il parle, sa pierre héberge une parole de rivière, aveugle dans l’argile, un chant d’aède sous terre. Ô glaises humaines, mes si profondes qui contenez l’écho de la caverne originelle, ouvrez vos ailes, un peu - que soient perceptibles à l’œil les battement du cœur dans sa gangue de chair ! Poète, je n’invente aucun rythme, mais saisissant la vibration des veines et de la craie, je fraie sa voie jusques aux lèvres, aidant à la poussée comme on épaule la voiture embourbée. Rien de ce qui sourd ne m’appartient, j’accouche un précipice de sa tendresse.

Trakl

Lionel-Édouard Martin — 21 juin 2006

Malgré çà et là quelques passages obscurs, surtout dans les textes des dernières années où l’abstraction prend le pas sur le concret, il n’est pas très ardu de rendre en français le sens des poèmes de Trakl. Plus compliqué me paraît de tenter d’en restituer les formes stylistiques (répétitions d’adjectifs de couleur, emploi de l’indéfini, etc.), qui leur confèrent (sans doute est-il banal de le rappeler) leur tonalité singulière. C’est à cette tâche que je me suis essayé – en toute modestie : je ne suis pas aussi parfaitement germaniste que ce travail le requerrait – m’attelant à traduire les rythmes et la densité des originaux, leur syntaxe parfois heurtée.

Georg Trakl

À Johanna

Souvent j’entends tes pas
Sonner dans la ruelle.
Dans le brun jardinet
Le bleu de ton ombre.

Sous la feuillée crépusculaire
J’étais assis, taiseux, buvant mon vin ;
Une goutte de sang
S’écoula de ta tempe

Dans le verre chantant
Moments d’interminable accablement –
Il souffle des étoiles
Un vent de neige au travers des feuillages.

Toute sorte de mort, voilà ce qu’endure
La nuit l’homme pâle.
Ta bouche pourpre
En moi fait vivre une blessure.

Comme si j’arrivais des vertes
Collines de sapins et des rumeurs
De notre lieu natal
Que depuis longtemps nous avons oublié –

Qui sommes-nous ? Plainte bleue
D’une source moussue dans un bois,
Que les violettes
Secrètement parfument au printemps.

Un calme village en été
Protégeait l’enfance, alors,
De notre famille,
Maintenant vont mourants dans la colline

Du soir les descendants chenus,
Nous rêvons de l’effroi
De notre sang nocturne,
Ombres dans la ville de pierre.

Mélancolie

L’âme bleue s’est dans le mutisme enfermée.
À la fenêtre ouverte le bois brun sombre.
Calme des bêtes obscures. En fond moud
Le moulin, vrac de nues par dessus la sente.

Les étrangers dorés. Un train de montures
Jaillit rouge dans le bourg. Jardin brun, froid.
L’aster gèle, à la clôture peint si doux
Du tournesol l’or déjà quasi fondu.

Voix des filles ; de la rosée a coulé
Dans l’herbe dure et dans des astres blancs, froids.
Parmi l’ombre si chère vois la mort peinte,
Tout visage empli de larmes et fermé.

Toussaint

Bouts d’hommes, bouts de femmes, les tristes comparses,
Répandent aujourd’hui des fleurs, des bleues, des rouges
Sur leurs caveaux, qui timidement s’illuminent.
Ils sont devant la mort de pauvres marionnettes.

Oh, qu’ils semblent ici pleins de frayeur et humbles,
Quand les ombres sont là, derrière les haies noires.
Dans le vent automnal pleure qui n’est pas né,
On voit aussi des feux partir à la dérive.

Les soupirs des amants montent dans les ramures
Et tout là-bas pourrit la mère avec l’enfant
La ronde des vivants paraît une illusion,
Diffuse étonnamment dans le souffle du soir.

Si confuse est leur vie, pleine de tourments sombres !
Dieu, prends pitié de l’enfer douloureux des femmes
Et de ce désespoir plein de lamentations.
Des esseulés sans mots vaguent en salle d’astres.

Lamentation nocturne (1ère version)

La nuit s’est levée sur le désastre du front
Avec de beaux astres,
Sur la colline où tu gisais pétrifié de douleur,

Un fauve au jardin ton cœur dévorait.
Ange incandescent,
Tu gis poitrine en lambeaux sur le champ pierreux

À moins qu’oiseau de nuit dans la forêt,
Interminable plainte
Répétée sans relâche en roncier de ramure nocturne.

Lamentation nocturne (2ème version)

La nuit s’est levée sur le désastre du front
Avec de beaux astres,
Sur le visage pétrifié par la douleur,
Un fauve a dévoré le cœur de l’amoureux.
Un ange incandescent
La poitrine en lambeaux s’abîme en champ pierreux
De nouveau plane un vautour.
Las ! dans une plainte interminable
S’amalgament feu, terre et source bleue.

La rosée du printemps…

La rosée du printemps qui des branches obscures
Tombe, voici la nuit
Avec des rayons d’astres – ceux de jour, tu les as oubliés.

Sous l’arc de ronces tu gisais, et l’épine creusait
Plus avant dans le corps cristallin –
Qu’en plus grand feu l’âme à la nuit s’unisse.

D’astres s’est parée la fiancée,
Myrte pure
Penchée sur le fervent visage du défunt.

Plein de germinations d’averses
T’étreint infiniment le manteau bleu de la Madone.

Délire

La neige noire qui des toits s’égoutte.
Un doigt rouge s’immerge dans ton front
Dans la chambre nue des glaciers bleus sombrent,
Des amoureux sont des miroirs défunts.
En lourds morceaux se rompt la tête et pense
Aux ombres miroitées en glaciers bleus,
Au rire froid d’une fillette morte.
Parfum d’œillet, où le vent du soir pleure.

Le calme des défunts…

Le calme des défunts aime le vieux jardin,
La démente qui habita des chambres bleues
Le soir, paraît la forme calme à la fenêtre

Mais elle rabattit le voilage jauni
Le ruissellement des perles de verre évoquait notre enfance
Nous trouvâmes de nuit un astre noir au bois

Dans le bleu d’un miroir bruit la douce sonate
De longs enlacements
Plane son souris sur la bouche du mourant.

Le soir (deuxième version)

Encor jaune est l’herbe, et gris et noir l’arbre,
Mais dans la soirée un vert s’obscurcit,
Le ru vient des montagnes, froid et clair,
Bruit en cache de rochers ; même bruit
Quand après boire tu remues les pieds. Promenade sauvage
Dans le bleu ; et les cris radieux des oiselets.
Qui très sombre déjà, plus profondément baisse
Le front sur les eaux bleues, l’élément féminin ;
Se recouchant dans la ramée verte du soir.
Cris et mélancolie bruissent en concert dans le soleil pourpre.

À Angela, 3 (deuxième version)

Les fruits qui rouges sur les branches s’arrondissent,
Lèvres de l’ange, qui arborent leur douceur,
Comme des Nymphes qui se penchent sur des sources
Avec calmes regards pendant de longues heures,
De l’après-midi les mordorées, longues heures.

Mais l’esprit quelquefois revient à guerre et jeux.

Dans les nuages d’or flue un rush batailleur
De mouches sur la pourriture et les abcès
Quelque démon médite orage dans l’air lourd,
Dans l’ombre sépulcrale des tristes cyprès.

Là le premier éclair s’abat de mangers noirs.

Catulle

Lionel-Édouard Martin —

- I -

À qui donner ce mignonnet nouveau p’tit livre-
frais ébarbé à coups de sèche pierre ponce ?
À toi, Cornelius : car déjà tu pensais
que mes niaiseries valaient bien quelque chose
alors que tu osais, premier des Italiens,
développer l’histoire ancienne en trois volumes
somme de science et de travail, par Jupiter.
Considère pour tien ce petit bout de livre,
quoi que ça vaille ; et que la muse protectrice
le maintienne inchangé pendant un siècle et plus.

- II -

Ô moineau, toi qui fais le bonheur de ma môme,
avec qui elle joue, qu’elle tient sur son sein,
à qui, à ta requête, elle offre son index
t’incitant à donner de fougueux coups de bec
quand languissant de moi d’un désir éclatant
l’envie lui vient de s’amuser de ce qu’elle aime,
(ô toi, soulagement des peines de son âme !)
pour apaiser, je crois, le feu de sa passion :
que ne puis-je avec toi jouer comme elle fait,
et d’un cœur attristé dissiper les tourments !

- III -

Pleurez, vous les Vénus et vous les Cupidons,
et vous, hommes sensibles à la vénusté :
il est mort le moineau de m’Amour, le moineau,
délices de m’Amour, aimé plus que ses yeux.
C’est qu’il était mimi, et qu’il connaissait sa
maîtresse – ainsi fait la fillette de sa mère –,
ne s’éloignant jamais bien loin de son giron,
mais sautillant tantôt ici, puis tantôt là,
même ne pépiait qu’à sa seule patronne…
Et le voici qui va, par chemin de ténèbres,
là d’où l’on dit que nul jamais n’est revenu.
Soyez maudites, vous, ô maudites ténèbres
d’Orcus, qui dévorez toutes les belles choses :
vous m’avez arraché le plus beau des moineaux…
Ô la méchante action, pauvre petit moineau !
Voici que par ta faute, à force de pleurer
les yeux de mon Amour sont rouges et gonflés.

- VI -

Flavius, tu meurs d’envie de conter à Catulle,
– n’étaient leur mocheté et leur inélégance –
– toi qui es si bavard ! – tes frasques, tes fredaines :
oui, mais tu as choisi je ne sais quelle grue
fiévreuse, et m’avouer tout ça n’est pas commode.
Tes nuits, c’est évident, ne sont pas solitaires :
ton lit, bien que muet, le clame, parfumé
de guirlandes de fleurs et d’huile de Syrie
et les coussins pareillement, ici et là
éventrés, comme aussi de ton lit tout branlant
le babil éraillé et la marche boiteuse.
Tout cela, c’est en vain que tu veux le cacher.
Tu n’étalerais pas, éreintés par la baise,
tes flancs, si tu n’étais en proie à la folie !
Pour ces raisons : le bien, le mal, quoi qui t’arrive,
dis-le-moi donc ! Je veux, toi-même et tes amours,
par quelques vers jolis vous porter jusqu’aux nues.

- VIII -

Pauvre Catulle, arrête un peu de délirer,
et ce que tu vois mort, tiens-le-toi pour perdu.
Il a brillé jadis pour toi de blancs soleils
quand tu allais partout où te menait ta môme
aimée de nous comme nulle autre ne sera.
Alors, au temps de l’abondance des plaisirs
à quoi tu disais “oui” et ta belle pas “non”,
il a brillé, c’est vrai, pour toi de blancs soleils.
Elle ne dit plus “oui” : dis “non” aussi, grand lâche !
Mais ne suis pas qui fuit, ne vis pas misérable,
supporte sans fléchir ta souffrance, tiens bon !
La môme, adieu, Catulle désormais tient bon,
il ne t’ennuiera plus de quêtes et prières.
À ton tour de souffrir, quand nul ne te priera !
Garce, malheur à toi, qu’auras-tu comme vie ?
Qui te fera la cour, qui te trouvera belle ?
Qui donc aimeras-tu ? Qui dira “tu es mienne” ?
Qui embrasseras-tu, tu mordras quelles lèvres ?
– Toi Catulle, surtout : ne fléchis pas, tiens bon !

- XVI -

Je vous enculerai, vous sucerez ma queue,
tapette d’Aurélius, et toi, Furius, pédé,
qui concluez, de la lecture de mes vers,
j’en conviens peu virils, à mon obscénité.
La chasteté, c’est vrai, sied au poète pieux,
mais n’est pas nécessaire à ses petits poèmes,
qui gagnent en saveur ainsi qu’en agrément
à n’être pas virils et pleins d’obscénité,
et s’ils ont le pouvoir d’exciter la grattelle
non pas des seuls blondins mais de ces vieux barbons
qui ne peuvent bouger leurs reins ankylosés.
Vous deux, pour avoir lu mes “milliers de baisers”,
vous concluez que je serais malement mâle ?
Je vous enculerai, vous sucerez ma queue.

- XXV -

Thallus, pédé, plus mou que duvet de lapin
que moelle de jeune oie, que lobule d’oreille,
que flasque vit de vieux, qu’arantèle moisie,
Thallus, plus grappilleur que virante bourrasque
quand la nuit donne à voir les garde-habits qui bâillent :
rends-moi le mantelet que tu m’as dérobé,
mon mouchoir espagnol, mes broderies thyniennes
que tu portes, Ducon, comme héritées des tiens !
Déglue-moi ça de tes pinceaux, rends-moi mon bien !
Sans quoi mon fouet brûlant écrira pour ta honte
sur tes flancs délicats et tes mains mollassonnes,
et tu rejingueras comme le frêle esquif
pris sur la vaste mer dans un vent déchaîné.

- XXVII -

Échanson, toi qui sers de ce bon vieux Falerne,
verse en ma coupe des calices plus amers :
c’est ce que veut la loi de Dame Postumie
plus enivrée de vin que n’est ivre la grappe.
Et vous les eaux, filez, allez où vous voudrez,
fléaux du vin, déménagez chez Pisse-froid :
la boisson de Bacchus ici n’est pas coupée.

- XXVIII -

Meilleur des pickpockets qui aux bains officient
ô papa Vibennius et ton pédé de fils
(car si la main du père est réputée cracra,
le fils a quant à lui le cul plutôt vorace),
partez, exilez-vous dans de mauvais pays :
Dès lors que les larcins du père sont connus
de chacun, et du fils le popotin velu,
plus moyen d’en tirer le moindre bénéfice !

- LVI -

Un truc très rigolo, Caton, vraiment marrant,
qu’il faut que je te dise, et qui t’amusera !
Ris-en autant, Caton, que tu aimes Catulle :
c’est un truc rigolo, et vraiment très marrant.
J’ai surpris tout à l’heure un gamin qui tronchait
une môme ; je l’ai – pardon, Dame Vénus ! –
sans débander à coups de teube culbuté!

- LVIII -

Celius, notre Lesbie, cette même Lesbie,
cette même Lesbie que Catulle, elle seule,
aima plus que lui-même et plus qu’aucun des siens,
voici qu’aux carrefours, dans les ruelles elle
branle les descendants du glorieux Rémus.

- LIX -

Rufa de Bononia suce son Rufulet.
Femme de Ménénus, on la voit bien souvent
près des tombeaux tirer son fricot du bûcher,
courant après la miche échappée à la flamme
sous les horions du croque-mort demi-tondu.

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