Rapport au calcaire
Maison construite avec des mots, lui faudrait-il un toit d’ardoise ? Qu’elle s’enracine dans la terre excavée, des murs s’élèvent, s’éprennent du ciel. Majuscules monumentales, nul accent ne s’y pose, rien qui ferme. Elles s’accroissent des pluies reçues, qui les fichent plus avant dans le sol, et leur donne à pousser vers le haut. Une maison de mots doit tout ensemble avoir la narine aux nuages et du pied presser la lave : hampes ouvertes, en devenir de harpes, aux vents et à la foudre, jambages enfoncés dans la pierre liquide - encre ou sang soustraits à l’élémentaire, par l’eau et par l’air bâtissant la parole, babil ascensionnel, vers le soleil, cet or.
Diriez-vous, si jamais vous parliez, maisons lourdes,
Partageant tout soudain la parole des hommes,
Que le linge étendu sur les terrasses forme
Cette aile de beau galbe, égale et plane aux souffles,
Qui pourrait vous porter, migratrices de pierre,
À la saison des pluies vers des cieux plus frivoles,
Vous qui ne dites rien mais rêvez d’un envol
Soutenu par ce voile humecté de lumière ?
J’ai souvenir de demeures succinctes, aux murs peu maçonnés : tout juste un peu de sable et de chaux, mais elles fondaient leur aplomb principal sur un agrégat de moellons secs où nichaient des rossignols et d’autres passereaux. Dans ces petites maisons singulières, généralement pourvues d’une pièce unique et de faible contenance, on remisait les outils de jardinage, on s’abritait pendant l’averse. Plantées au beau milieu de champs dont le dépierrage avait nourri leur économie, elles chantaient d’une voix supposée de calcaire. Chantaient de fait à voix d’oiseau - nul ne doutait que l’oiseau ne prêtât à la pierre son chant - ainsi qu’à voix de vent, car le vent dans les brèches sifflait à voix de vent, et l’on savait que ces loges (ainsi les nommait-on) participaient aussi du vent. Mais il fallait, aux yeux de leurs propriétaires, que l’oiseau et le vent fussent aux masures consubstantiels, comme si l’oiseau et le vent relevaient de la pierre.
Depuis mon enfance, j’inscris le moindre souffle, le moineau le plus chétif, dans un esprit de roche. De tout silex empaumé j’éprouve dans le creux de ma main la plume et l’haleine. Et nulle maison n’est vraiment muette à mon oreille : de brique ou de parpaing, j’entends distinctement son langage. La poésie m’engage
À chercher des réponses aux questions qu’elle me pose.
Tout homme est bâti sur un gouffre : Padirac en son ventre et l’architecture calcaire de son squelette, c’est en cela qu’il parle, sa pierre héberge une parole de rivière, aveugle dans l’argile, un chant d’aède sous terre. Ô glaises humaines, mes si profondes qui contenez l’écho de la caverne originelle, ouvrez vos ailes, un peu - que soient perceptibles à l’œil les battement du cœur dans sa gangue de chair ! Poète, je n’invente aucun rythme, mais saisissant la vibration des veines et de la craie, je fraie sa voie jusques aux lèvres, aidant à la poussée comme on épaule la voiture embourbée. Rien de ce qui sourd ne m’appartient, j’accouche un précipice de sa tendresse.
