Le blog de Lionel-Édouard Martin

Rapport au calcaire

Lionel-Édouard Martin — 23 juin 2006

Extraits du texte paru dans la revue Hauteurs, n° 19, mars 2006

Maison construite avec des mots, lui faudrait-il un toit d’ardoise ? Qu’elle s’enracine dans la terre excavée, des murs s’élèvent, s’éprennent du ciel. Majuscules monumentales, nul accent ne s’y pose, rien qui ferme. Elles s’accroissent des pluies reçues, qui les fichent plus avant dans le sol, et leur donne à pousser vers le haut. Une maison de mots doit tout ensemble avoir la narine aux nuages et du pied presser la lave : hampes ouvertes, en devenir de harpes, aux vents et à la foudre, jambages enfoncés dans la pierre liquide - encre ou sang soustraits à l’élémentaire, par l’eau et par l’air bâtissant la parole, babil ascensionnel, vers le soleil, cet or.

* * *

Diriez-vous, si jamais vous parliez, maisons lourdes,
Partageant tout soudain la parole des hommes,
Que le linge étendu sur les terrasses forme
Cette aile de beau galbe, égale et plane aux souffles,

Qui pourrait vous porter, migratrices de pierre,
À la saison des pluies vers des cieux plus frivoles,
Vous qui ne dites rien mais rêvez d’un envol
Soutenu par ce voile humecté de lumière ?

* * *

J’ai souvenir de demeures succinctes, aux murs peu maçonnés : tout juste un peu de sable et de chaux, mais elles fondaient leur aplomb principal sur un agrégat de moellons secs où nichaient des rossignols et d’autres passereaux. Dans ces petites maisons singulières, généralement pourvues d’une pièce unique et de faible contenance, on remisait les outils de jardinage, on s’abritait pendant l’averse. Plantées au beau milieu de champs dont le dépierrage avait nourri leur économie, elles chantaient d’une voix supposée de calcaire. Chantaient de fait à voix d’oiseau - nul ne doutait que l’oiseau ne prêtât à la pierre son chant - ainsi qu’à voix de vent, car le vent dans les brèches sifflait à voix de vent, et l’on savait que ces loges (ainsi les nommait-on) participaient aussi du vent. Mais il fallait, aux yeux de leurs propriétaires, que l’oiseau et le vent fussent aux masures consubstantiels, comme si l’oiseau et le vent relevaient de la pierre.
Depuis mon enfance, j’inscris le moindre souffle, le moineau le plus chétif, dans un esprit de roche. De tout silex empaumé j’éprouve dans le creux de ma main la plume et l’haleine. Et nulle maison n’est vraiment muette à mon oreille : de brique ou de parpaing, j’entends distinctement son langage. La poésie m’engage
À chercher des réponses aux questions qu’elle me pose.

* * *

Tout homme est bâti sur un gouffre : Padirac en son ventre et l’architecture calcaire de son squelette, c’est en cela qu’il parle, sa pierre héberge une parole de rivière, aveugle dans l’argile, un chant d’aède sous terre. Ô glaises humaines, mes si profondes qui contenez l’écho de la caverne originelle, ouvrez vos ailes, un peu - que soient perceptibles à l’œil les battement du cœur dans sa gangue de chair ! Poète, je n’invente aucun rythme, mais saisissant la vibration des veines et de la craie, je fraie sa voie jusques aux lèvres, aidant à la poussée comme on épaule la voiture embourbée. Rien de ce qui sourd ne m’appartient, j’accouche un précipice de sa tendresse.

Trakl

Lionel-Édouard Martin — 21 juin 2006

Malgré çà et là quelques passages obscurs, surtout dans les textes des dernières années où l’abstraction prend le pas sur le concret, il n’est pas très ardu de rendre en français le sens des poèmes de Trakl. Plus compliqué me paraît de tenter d’en restituer les formes stylistiques (répétitions d’adjectifs de couleur, emploi de l’indéfini, etc.), qui leur confèrent (sans doute est-il banal de le rappeler) leur tonalité singulière. C’est à cette tâche que je me suis essayé – en toute modestie : je ne suis pas aussi parfaitement germaniste que ce travail le requerrait – m’attelant à traduire les rythmes et la densité des originaux, leur syntaxe parfois heurtée.

Georg Trakl

À Johanna

Souvent j’entends tes pas
Sonner dans la ruelle.
Dans le brun jardinet
Le bleu de ton ombre.

Sous la feuillée crépusculaire
J’étais assis, taiseux, buvant mon vin ;
Une goutte de sang
S’écoula de ta tempe

Dans le verre chantant
Moments d’interminable accablement –
Il souffle des étoiles
Un vent de neige au travers des feuillages.

Toute sorte de mort, voilà ce qu’endure
La nuit l’homme pâle.
Ta bouche pourpre
En moi fait vivre une blessure.

Comme si j’arrivais des vertes
Collines de sapins et des rumeurs
De notre lieu natal
Que depuis longtemps nous avons oublié –

Qui sommes-nous ? Plainte bleue
D’une source moussue dans un bois,
Que les violettes
Secrètement parfument au printemps.

Un calme village en été
Protégeait l’enfance, alors,
De notre famille,
Maintenant vont mourants dans la colline

Du soir les descendants chenus,
Nous rêvons de l’effroi
De notre sang nocturne,
Ombres dans la ville de pierre.

Mélancolie

L’âme bleue s’est dans le mutisme enfermée.
À la fenêtre ouverte le bois brun sombre.
Calme des bêtes obscures. En fond moud
Le moulin, vrac de nues par dessus la sente.

Les étrangers dorés. Un train de montures
Jaillit rouge dans le bourg. Jardin brun, froid.
L’aster gèle, à la clôture peint si doux
Du tournesol l’or déjà quasi fondu.

Voix des filles ; de la rosée a coulé
Dans l’herbe dure et dans des astres blancs, froids.
Parmi l’ombre si chère vois la mort peinte,
Tout visage empli de larmes et fermé.

Toussaint

Bouts d’hommes, bouts de femmes, les tristes comparses,
Répandent aujourd’hui des fleurs, des bleues, des rouges
Sur leurs caveaux, qui timidement s’illuminent.
Ils sont devant la mort de pauvres marionnettes.

Oh, qu’ils semblent ici pleins de frayeur et humbles,
Quand les ombres sont là, derrière les haies noires.
Dans le vent automnal pleure qui n’est pas né,
On voit aussi des feux partir à la dérive.

Les soupirs des amants montent dans les ramures
Et tout là-bas pourrit la mère avec l’enfant
La ronde des vivants paraît une illusion,
Diffuse étonnamment dans le souffle du soir.

Si confuse est leur vie, pleine de tourments sombres !
Dieu, prends pitié de l’enfer douloureux des femmes
Et de ce désespoir plein de lamentations.
Des esseulés sans mots vaguent en salle d’astres.

Lamentation nocturne (1ère version)

La nuit s’est levée sur le désastre du front
Avec de beaux astres,
Sur la colline où tu gisais pétrifié de douleur,

Un fauve au jardin ton cœur dévorait.
Ange incandescent,
Tu gis poitrine en lambeaux sur le champ pierreux

À moins qu’oiseau de nuit dans la forêt,
Interminable plainte
Répétée sans relâche en roncier de ramure nocturne.

Lamentation nocturne (2ème version)

La nuit s’est levée sur le désastre du front
Avec de beaux astres,
Sur le visage pétrifié par la douleur,
Un fauve a dévoré le cœur de l’amoureux.
Un ange incandescent
La poitrine en lambeaux s’abîme en champ pierreux
De nouveau plane un vautour.
Las ! dans une plainte interminable
S’amalgament feu, terre et source bleue.

La rosée du printemps…

La rosée du printemps qui des branches obscures
Tombe, voici la nuit
Avec des rayons d’astres – ceux de jour, tu les as oubliés.

Sous l’arc de ronces tu gisais, et l’épine creusait
Plus avant dans le corps cristallin –
Qu’en plus grand feu l’âme à la nuit s’unisse.

D’astres s’est parée la fiancée,
Myrte pure
Penchée sur le fervent visage du défunt.

Plein de germinations d’averses
T’étreint infiniment le manteau bleu de la Madone.

Délire

La neige noire qui des toits s’égoutte.
Un doigt rouge s’immerge dans ton front
Dans la chambre nue des glaciers bleus sombrent,
Des amoureux sont des miroirs défunts.
En lourds morceaux se rompt la tête et pense
Aux ombres miroitées en glaciers bleus,
Au rire froid d’une fillette morte.
Parfum d’œillet, où le vent du soir pleure.

Le calme des défunts…

Le calme des défunts aime le vieux jardin,
La démente qui habita des chambres bleues
Le soir, paraît la forme calme à la fenêtre

Mais elle rabattit le voilage jauni
Le ruissellement des perles de verre évoquait notre enfance
Nous trouvâmes de nuit un astre noir au bois

Dans le bleu d’un miroir bruit la douce sonate
De longs enlacements
Plane son souris sur la bouche du mourant.

Le soir (deuxième version)

Encor jaune est l’herbe, et gris et noir l’arbre,
Mais dans la soirée un vert s’obscurcit,
Le ru vient des montagnes, froid et clair,
Bruit en cache de rochers ; même bruit
Quand après boire tu remues les pieds. Promenade sauvage
Dans le bleu ; et les cris radieux des oiselets.
Qui très sombre déjà, plus profondément baisse
Le front sur les eaux bleues, l’élément féminin ;
Se recouchant dans la ramée verte du soir.
Cris et mélancolie bruissent en concert dans le soleil pourpre.

À Angela, 3 (deuxième version)

Les fruits qui rouges sur les branches s’arrondissent,
Lèvres de l’ange, qui arborent leur douceur,
Comme des Nymphes qui se penchent sur des sources
Avec calmes regards pendant de longues heures,
De l’après-midi les mordorées, longues heures.

Mais l’esprit quelquefois revient à guerre et jeux.

Dans les nuages d’or flue un rush batailleur
De mouches sur la pourriture et les abcès
Quelque démon médite orage dans l’air lourd,
Dans l’ombre sépulcrale des tristes cyprès.

Là le premier éclair s’abat de mangers noirs.

Catulle

Lionel-Édouard Martin —

- I -

À qui donner ce mignonnet nouveau p’tit livre-
frais ébarbé à coups de sèche pierre ponce ?
À toi, Cornelius : car déjà tu pensais
que mes niaiseries valaient bien quelque chose
alors que tu osais, premier des Italiens,
développer l’histoire ancienne en trois volumes
somme de science et de travail, par Jupiter.
Considère pour tien ce petit bout de livre,
quoi que ça vaille ; et que la muse protectrice
le maintienne inchangé pendant un siècle et plus.

- II -

Ô moineau, toi qui fais le bonheur de ma môme,
avec qui elle joue, qu’elle tient sur son sein,
à qui, à ta requête, elle offre son index
t’incitant à donner de fougueux coups de bec
quand languissant de moi d’un désir éclatant
l’envie lui vient de s’amuser de ce qu’elle aime,
(ô toi, soulagement des peines de son âme !)
pour apaiser, je crois, le feu de sa passion :
que ne puis-je avec toi jouer comme elle fait,
et d’un cœur attristé dissiper les tourments !

- III -

Pleurez, vous les Vénus et vous les Cupidons,
et vous, hommes sensibles à la vénusté :
il est mort le moineau de m’Amour, le moineau,
délices de m’Amour, aimé plus que ses yeux.
C’est qu’il était mimi, et qu’il connaissait sa
maîtresse – ainsi fait la fillette de sa mère –,
ne s’éloignant jamais bien loin de son giron,
mais sautillant tantôt ici, puis tantôt là,
même ne pépiait qu’à sa seule patronne…
Et le voici qui va, par chemin de ténèbres,
là d’où l’on dit que nul jamais n’est revenu.
Soyez maudites, vous, ô maudites ténèbres
d’Orcus, qui dévorez toutes les belles choses :
vous m’avez arraché le plus beau des moineaux…
Ô la méchante action, pauvre petit moineau !
Voici que par ta faute, à force de pleurer
les yeux de mon Amour sont rouges et gonflés.

- VI -

Flavius, tu meurs d’envie de conter à Catulle,
– n’étaient leur mocheté et leur inélégance –
– toi qui es si bavard ! – tes frasques, tes fredaines :
oui, mais tu as choisi je ne sais quelle grue
fiévreuse, et m’avouer tout ça n’est pas commode.
Tes nuits, c’est évident, ne sont pas solitaires :
ton lit, bien que muet, le clame, parfumé
de guirlandes de fleurs et d’huile de Syrie
et les coussins pareillement, ici et là
éventrés, comme aussi de ton lit tout branlant
le babil éraillé et la marche boiteuse.
Tout cela, c’est en vain que tu veux le cacher.
Tu n’étalerais pas, éreintés par la baise,
tes flancs, si tu n’étais en proie à la folie !
Pour ces raisons : le bien, le mal, quoi qui t’arrive,
dis-le-moi donc ! Je veux, toi-même et tes amours,
par quelques vers jolis vous porter jusqu’aux nues.

- VIII -

Pauvre Catulle, arrête un peu de délirer,
et ce que tu vois mort, tiens-le-toi pour perdu.
Il a brillé jadis pour toi de blancs soleils
quand tu allais partout où te menait ta môme
aimée de nous comme nulle autre ne sera.
Alors, au temps de l’abondance des plaisirs
à quoi tu disais “oui” et ta belle pas “non”,
il a brillé, c’est vrai, pour toi de blancs soleils.
Elle ne dit plus “oui” : dis “non” aussi, grand lâche !
Mais ne suis pas qui fuit, ne vis pas misérable,
supporte sans fléchir ta souffrance, tiens bon !
La môme, adieu, Catulle désormais tient bon,
il ne t’ennuiera plus de quêtes et prières.
À ton tour de souffrir, quand nul ne te priera !
Garce, malheur à toi, qu’auras-tu comme vie ?
Qui te fera la cour, qui te trouvera belle ?
Qui donc aimeras-tu ? Qui dira “tu es mienne” ?
Qui embrasseras-tu, tu mordras quelles lèvres ?
– Toi Catulle, surtout : ne fléchis pas, tiens bon !

- XVI -

Je vous enculerai, vous sucerez ma queue,
tapette d’Aurélius, et toi, Furius, pédé,
qui concluez, de la lecture de mes vers,
j’en conviens peu virils, à mon obscénité.
La chasteté, c’est vrai, sied au poète pieux,
mais n’est pas nécessaire à ses petits poèmes,
qui gagnent en saveur ainsi qu’en agrément
à n’être pas virils et pleins d’obscénité,
et s’ils ont le pouvoir d’exciter la grattelle
non pas des seuls blondins mais de ces vieux barbons
qui ne peuvent bouger leurs reins ankylosés.
Vous deux, pour avoir lu mes “milliers de baisers”,
vous concluez que je serais malement mâle ?
Je vous enculerai, vous sucerez ma queue.

- XXV -

Thallus, pédé, plus mou que duvet de lapin
que moelle de jeune oie, que lobule d’oreille,
que flasque vit de vieux, qu’arantèle moisie,
Thallus, plus grappilleur que virante bourrasque
quand la nuit donne à voir les garde-habits qui bâillent :
rends-moi le mantelet que tu m’as dérobé,
mon mouchoir espagnol, mes broderies thyniennes
que tu portes, Ducon, comme héritées des tiens !
Déglue-moi ça de tes pinceaux, rends-moi mon bien !
Sans quoi mon fouet brûlant écrira pour ta honte
sur tes flancs délicats et tes mains mollassonnes,
et tu rejingueras comme le frêle esquif
pris sur la vaste mer dans un vent déchaîné.

- XXVII -

Échanson, toi qui sers de ce bon vieux Falerne,
verse en ma coupe des calices plus amers :
c’est ce que veut la loi de Dame Postumie
plus enivrée de vin que n’est ivre la grappe.
Et vous les eaux, filez, allez où vous voudrez,
fléaux du vin, déménagez chez Pisse-froid :
la boisson de Bacchus ici n’est pas coupée.

- XXVIII -

Meilleur des pickpockets qui aux bains officient
ô papa Vibennius et ton pédé de fils
(car si la main du père est réputée cracra,
le fils a quant à lui le cul plutôt vorace),
partez, exilez-vous dans de mauvais pays :
Dès lors que les larcins du père sont connus
de chacun, et du fils le popotin velu,
plus moyen d’en tirer le moindre bénéfice !

- LVI -

Un truc très rigolo, Caton, vraiment marrant,
qu’il faut que je te dise, et qui t’amusera !
Ris-en autant, Caton, que tu aimes Catulle :
c’est un truc rigolo, et vraiment très marrant.
J’ai surpris tout à l’heure un gamin qui tronchait
une môme ; je l’ai – pardon, Dame Vénus ! –
sans débander à coups de teube culbuté!

- LVIII -

Celius, notre Lesbie, cette même Lesbie,
cette même Lesbie que Catulle, elle seule,
aima plus que lui-même et plus qu’aucun des siens,
voici qu’aux carrefours, dans les ruelles elle
branle les descendants du glorieux Rémus.

- LIX -

Rufa de Bononia suce son Rufulet.
Femme de Ménénus, on la voit bien souvent
près des tombeaux tirer son fricot du bûcher,
courant après la miche échappée à la flamme
sous les horions du croque-mort demi-tondu.