Le blog de Lionel-Édouard Martin

Tu marches dans Paris, bientôt viendra la neige…

Lionel-Édouard Martin — 3 août 2006

texte paru dans la revue Riveneuve Continents, n° 3, hiver 2005.
Un enregistrement par l’auteur, au format mp3, peut être envoyé gratuitement par courriel à quiconque en fera la demande…

Tu marches dans Paris, bientôt viendra la neige, déjà tu la prédis, neige interrogatrice, n’ai-je ?… et que donc n’as-tu pas, ton questionnement scrute le ciel comme un foie d’animal.

Augen dit l’allemand pour œil. Augure : quel oiseau, parcourant l’horizon de main gauche à main droite, percera ta poitrine, bourrasque ou flocon, faisant battre ton coeur au rythme de son texte ?

C’est là ce que tu lis : tu suis de l’œil un devenir de neige, il te pénétrera comme l’antique voix des mâcheurs de datifs, choyant depuis le ciel avec les météores.

Paris s’apprête à recevoir le lait bourru, la giclée de pigeons sur ses zincs et ses dômes ; regard lancé vers la mamelle, à quoi bon tes mains d’homme si tu n’y peux toucher ?

Donc tu scrutes le ciel, trayant de ta pupille le blanc lointain. Le monde est un pis de génisse au revenir des prés, gouvernes-en le jet par la parole, comme on guide à la voix le travail du grutier.

Bientôt le blanc va s’ébrouer parmi la ville à grands tremblements de colombes. Alors, par quel acte d’amour renommer toute chose ?

La langue est en jachère, nulle rupture dans les murs jointoyés par l’hiver, nul mot ne s’envisage, les miroirs béent en vain.

Voici de retour l’innommé de l’enfance, quand la mort ne creusait pas encore ta bouche, mais sans les choses habitables, et nul regard ne s’ébahit d’en ignorer le contour et le nom.

Garde silence, il suffirait d’un souffle à la résolution des neiges ; à peine une parole heurte-t-elle un flocon, elle en délie la voix comme le coup de bec commue la grappe en jus.

Alors fluerait le chant, la giclée du pressoir en chuintement des plèvres. De nouveau : mobile, ô ton corps de parleur après le sang figé, la rose impérative où crucifier ta bouche.

Garde silence ou tu devras parler, remâcher le chant rouge avec ton amertume : tant d’autres chants clivés moirent les surfaces, tombés des nues et des crêtes des âges !

Tu creuses ton parcours dans cette épaisseur, tu t’enfonces dans le blanc jusqu’à mi-cuisse – mais tu t’extirpes de ce dire, t’enfuis loin de tes lèvres, et comblera ta soif l’eau gelée des fontaines.

Marche pour le retour des mots, troue de clairières le silence blanc. Syllabe à syllabe, chacun de tes pas recompose la langue, perce un chemin dans les méninges de l’opaque, où ne pénètre pas la mésange infime.

Tu crépites, rouge-gorge, sur la neige, un chant paradoxal pépie dans ta poitrine. Tressaute, feu minime, la bougie ne fond pas sous l’escarbille, ton cri
Ne puise qu’en toi-même sa provende.

Silex heurté par le blanc, moineau de peu de chair, ton tison n’entre pas dans la moelle des neiges : mais dans la bouche du poète, est-il une voyelle
Pour épargner l’épaule où mord son souffle ?

Corps de neige, étoiles et mots de morts, lait venu de l’ardeur et de tes yeux, mémoire ; bouche bée en vue d’agapes, tu envisages la parole, ses laisses sur la ville, ta langue gourde esquisse un croisé de syllabes.

Tends la lèvre à l’hostie, consacré corps de neige, cyclamen à ta bouche : et fleurit en vitrail le flocon, verre et pierre à ton œil.

Ô la neige intègre te pénètre, s’anime au rythme de tes mots, colombes dans tes paumes, éclats d’écrit sous tes paupières ! L’instant soudain brûle en parole, escarboucle, épiphanie de pourpre sur la neige !

Johannes Kühn

Lionel-Édouard Martin — 2 août 2006

Poète allemand contemporain, à ma connaissance très peu traduit en français. Les textes ci-dessous sont tirés de Mit den Raben am Tisch, anthologie publiée aux éditions Carl Hanser, à Munich.


L’abondance
Qu’un grippe-sou préside à la source du temps
Il n’y aurait qu’un seul rayon de soleil
Il garderait les autres
Pour lui.
Il n’y aurait à voir
Qu’un quartier de lune
Tout au long de l’année
Et de papillons que
Trois dans tous les champs
Et qu’un vol d’alouettes au printemps

Je vous le dis,
Bien des gens devraient aller plus lentement
Du fait de la disette
De rayons de soleil
Et de lueur de lune,
De papillons
Et de vols d’alouettes

Seulement, à la source du temps
Nul grippe-sou ne préside,
Et l’on voit les gens aller bien vite, insoucieux,
Comme si l’abondance était sans fin.


Temps de pluie
Un rire d’aise sur les toits
C’est le bruit sans fin de la pluie
Les sapins sifflent
En manteaux verts
Dardant leurs cimes vers les gouttes
Ils les disloquent – ainsi fume
L’eau réduite en vapeur
Tel en été le ru sauvage.

L’angoisse que la canicule
Ne réduise en cendre herbe et grain
Cela sort de la tête
Des paysans,
Devant leurs portes
Ils s’adressent des signes.

Apporte-moi vite ma pipe,
Je veux fumer une heure
Et être heureux !
Dit le vieillard
Au petit-fils
Qui sous son parapluie
S’est rué dans la cour
Et le tonnerre
Guette en habit multicolore.


Le ciel
Allongé sur le dos
Le firmament bleuté est au-dessus de toi
La puissance victorieuse du ciel
Et comme abattu tu es allongé
Et tu fermes les yeux.
Remuent, venant des bords,
Les convois de nuages
Et des vents
Sans destination de voile.
Ne les laisse te parler de personne,
Rouvre les yeux,
Afin qu’allongé sur le dos
Tu sois aussi vaincu
Par le firmament bleu
Où volent des nuages
Et des vents.


Impression du matin
Un poulain de lumière
Gambade à travers le village
Regarde, son sabot – sans que ça claque –
De couleurs empreint les rues,
Rouges et pâles

Dans le visage m’entre
Doucement l’animal.
Chaleur, la trace
Croît à la mi-journée.

Des filles,
Comme un genêt jaune en robes
Demandent aux gambades lumineuses
De la joie. Des rires tintent.


Au café
Dans la bière jaune
Le soleil jaune tombe
Les ombres, hommes noirs,
Aboient attablées.

La patronne blanche s’empresse au robinet
Qui délivre ses dons
De client à client.
Et de l’air âcre
Attrait les mouches.
Les essaims se défont
Autour de gouttelettes sur le sol.

Moi le client dans l’angle,
Moi qu’on évite,
Que fréquente seule une vague de rires,
Qui comme une mer
Me lave le front,
Je songe que transpire ma pièce d’un sou.


La chouette
Il vint un jour aussi quelqu’un
Avec une chouette
Il paya sa tournée générale de bière
À sa santé : les animaux se meurent,
Ils sont sur cette terre
Bousculés par le vent
Et seuls.

Ce genre de visite,
Je connais ça !
Dit le patron, versant à boire.
Il vint un jour aussi quelqu’un
Avec un casque en fer en main
Celui qu’avait son fils
Pendant qu’on avançait vers l’ouest
Le trou d’un éclat de grenade,
Le père en pleurant nous montra,
Ce petit bout de minerai,
Tiré rien qu’une fois,
Fit mourir son garçon.

Ca remonte à un bail
Le patron se souvient
C’était en mil neuf cent quarante
Au début de l’année
Il le sait bien précisément.
Un frère d’armes, de Jental,
Au père avait fait parvenir le casque en fer.

Mais là bien plus à propos vient
Cet autre ce matin
Avec cette chouette
Qui a l’aile brisée.

Où c’que tu l’as trouvée, Fritz ?

En haut à la croisée des routes,
Près des chênes je l’ai trouvée
L’ai ramassée
On n’est pas des sauvages.


Rocher dans la prairie
Il n’a pas de père,
Il n’a pas de mère,
Indépendant, sans parents, solitaire,
À croupetons dans la prairie.

L’ont oint de vols de fleurs
Les temps de mai, pour autant ne s’est pas fait dévot
Il regarde sauvage
D’un regard gris moussu
Par dessus les herbes.

La danse ivre des abeilles
Et du ciel les nuages
Fiévreux bruissent à sons graves
Fréquemment au dessus du dos rouge.

Et sur la ronde des mouches,
Sur les nuées de moustiques
Au –dessus de lui
Fond l’hirondelle
Les soirs d’été.

La chaleur, il la fait rayonner dans la nuit,
Les rayons du soleil, il les donne en retour
Quand fraîchit la rosée.

Dessus trébuche le voleur
Qui survenant des lieux sauvages
Cherche rapine avec ses clefs forgées maison

Là s’assied l’homme et médite
Sur la pierre toute tiède
L’opprobre froid
- Qui a une patrie
Dont le fait se sauver
Le malheur.