L’album de vers anciens
Voici, en guise de contribution pour le mois de septembre, quelques textes anciens, dont certains ont été publiés en leur temps dans Le Cri d’Os, revue animée pendant une dizaine d’années par le regretté Jacques Simonomis.
On épierra le champ pour le rendre fertile— 1 —
et de tous les moellons qu’on avait extirpés
à la pioche, à coups de barre à mine,
on construisit une maison
pour effrayer les bêtes fauves
et posséder enfin
la terre et les saisons.
Plongeant du pic et de l’esprit— 2 —
dans la fracture du calcaire,
le carrier se soucie de prédire la pierre
écartelée entre bête et substance.
Et voici, tirée des chairs qui l’étreignaient,
la pierre dure et drue
qu’au soleil le maçon scrutera
pour juger de sa naissance et de sa place.
La terre n’a de cesse— 3 —
que de produire des cailloux
de son ventre profond
jusqu’à la cime de sa peau ;
la maison pourtant
toute instruite de calcaire
s’y enfonce avec constance
comme une chose lourde
mise à peser de tout son poids ;
et l’on entend parfois
que cela pénètre,
que cela se fiche
sous la cognée du ciel
comme un pieu qu’on martèle
pour soutenir l’arbre fluet.
L’attelage a transporté la pierre de la carrière jusqu’au trou creusé pour y fonder les murs. Les troncs de chêne mis à sécher depuis plus de trente ans, on les a charpentés à l’herminette et au bédane.— 4 —
Le propriétaire venait en vernis noirs, chapeau melon lustré, vérifier l’avancée des travaux.
Il offrait aux ouvriers des chopines de vin qu’on se passait de bouche en bouche comme des clairons.
Le mur conclut l’effort de l’homme. Les maisons pourtant sont muettes, qu’on plante dans le calcaire, et n’ont pas plus de répondant que les arbres fruitiers : mais comme eux, elles transforment le moellon brut en chose douce et féconde, produisent chaleur et ombre à qui les a dressées contre le jour.— 5 —
Comme le fruit construit sa chair— 6 —
autour de son noyau,
l’escalier
étage son aplomb
autour des vertèbres
qui fondent sa volée :
squelette de vipère,
dressé pour mordre dans le noir,
et qui lie de ses os
la terre excavée au ciel promis.
Le vin qu’on met en cave— 7 —
prête sa robe à la nuit immuable
de ce dedans de la terre
à l’odeur de champignon,
et l’on pourrait descendre plus avant
parmi les fondations
creusées de main d’homme,
se faire taupe ou courtilière
pour mieux comprendre
ce qui permet que s’équilibrent
les murs les toits les fenêtres les portes
quand tout choit,
quant tout tombe,
quand tout se voue à n’être rien.
Enregistré dans : L'album de vers anciens —