Le blog de Lionel-Édouard Martin

Parfois le temps s’écoule…

Lionel-Édouard Martin — 7 juillet 2006

Extraits du texte paru dans la revue Riveneuve Continents, n° 3, hiver 2005

Parfois le temps s’écoule en fruit de marronnier sur la table de jardin où l’été nous mangeons. Pour cette chute, il n’est pas d’heure, nulle régularité d’horloge n’en régit le mécanisme, l’intervalle entre deux écroulements varie sans mesure possible : il en va du mûrissement de la bogue, de la force de la brise, de la fragilité du pédoncule. Mais inéluctablement le marron tombe, frappe comme un gong la résine de synthèse, heurte une assiette, un verre ; s’abîme dans nos paroles, adoube de son frôlement nos phrases, d’un point final rythme nos dires. Alors nos mots de l’habitude s’éteignent à l’impact de la pierre végétale qui pèse, tiède encore de la chaleur du jour, parmi les couverts de métal ; et nous demeurons longuement muets devant le météore, comme devant la certitude de la mort à venir, perceptible, incarnée dans la sphère immobile et vernie telle un cercueil infime posé dans le langage.

* * *

L’orage de grêle vient briser la continuité cristalline de la soirée d’été : comme un arbre qu’on secoue pour rompre avec la fixité du feuillage et des branches, et avec cette brusquerie qui nous surprend au milieu de nos gestes et qui les interrompt. Au premier éclair, mots en suspens face à l’imminence du grésil, on envisage le ciel : fracassante apodose, le tonnerre se greffe à nos paroles, et les achève.
Quelques instants suffisent pour transformer le monde en page vierge d’écriture, pour enfouir le nom des choses sous un épais glacis. Bouche bée, nous gardons dans notre gorge la phrase qui pourrait s’y répandre. Il faut attendre que le temps retourne à son œuvre de copiste - que de nouveau l’alphabet liquéfié coule en lettrines au bout de son calame. Alors, le langage, dépris de son immobilité soudaine, nous revient à la bouche comme une eau suscitée par la saveur du fruit.

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