Le blog de Lionel-Édouard Martin

“… quand on a dix-sept ans”

Lionel-Édouard Martin — 17 août 2007

Ces textes ont été publiés dans Quelques poètes poitevins d’aujourd’hui (éd. Danièle Brissaud, Poitiers), anthologie dans laquelle Pierre Menanteau et Guy Valensol ont eu la bonté de m’accueillir en 1978, sous le pseudonyme de Jean-François Blévennes.
Ils datent de ma dix-huitième année.
Les relire plus de 30 ans plus tard renforce ma conviction d’aujourd’hui que l’abondance des images peut nuire à l’efficacité du texte (cf. CIGOGNE, où le tour XXX de XXX est exaspérant), et que la prose, fût-elle poétique, ne gagne à s’étayer ni sur l’alexandrin, ni sur l’octosyllabe…
Si je devais, de ces cinq essais, n’en retenir qu’un, c’est à NAISSANCE que, sans partage, irait ma préférence actuelle.


    VAISSELLE

Une quincaillerie d’espace
pénètre l’harmonie des cuivres
au plus profond de la faïence
(sur l’herbe ouverte à l’étendue)

règne la courbe de la lune
en foyer doux comme un bocage
où vont par couples les grands bœufs
qui portent sur l’échine large
la bouse sèche de la nuit

* * *

    CIGOGNE

Une timidité d’oiseau s’assied sur le nombril des toits. Son trop-plein d’innocence défriche un maigre carré de pluie sous la houlette de l’arc-en-ciel. Bergère, c’est là sa profession, son harmonie : les béliers de la nuit se font les cornes à ses jupons, son bec veille sur une hibernation d’étoiles et partage le jour.
Ce qu’elle couve sous l’abîme de son corps, c’est un prolongement de lune – et qui la hante de son spectre.

* * *

    LA TRUIE

La truie dévora les pourceaux qu’elle avait enfantés, leur brouettée de chair fut digérée sans peine. Puis on lui enseigna comment bâfrer les villes avec les fournées d’enfants blonds, les champs torturés d’herbes, les mers et jusqu’au vide. Mais quand elle eut broyé le monde, il ne resta plus rien, qu’un ciel qui l’engloutit dans ses porcheries d’ombre, la faisant avorter de multiples silences, et cardant de l’angoisse au métier de l’espace.

* * *

    BOUTIQUE

La boutique était petite, mais contenait le monde. Sur les gradins de cèdre, dans des bocaux à confiture, chaque étoile était rangée, dûment numérotée par ordre d’éloignement. Comètes et météores dans des boîtes à postiches convoitaient des bonbons. Le patron, Grec mythomane de cinquante ans, devenait lune attique, et boudait dans le noir. Vertical, le silence contenait des planètes. L’enseigne à l’extérieur annonçait « Vins-Liqueurs ».

* * *

    NAISSANCES

La grenouille accouplée dans l’eau claire
pond des pierres

De petits monstres de gargouilles
sont ses fils

Ils bâclent de la pluie
sous le toit des églises

Et griment sans coassement
la tour sertie de précipices

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