Suite de la rivière
- I -
Rivière je t’impose
le buvard de mes paumes
comme la loupe d’orme
morte pompe la pluie
j’absorbe par les mains
les mots lâchés de lèvres d’hommes
dans les jardins au bord de l’eau
voici - je pomme
feuilleté de paroles
en trapu chou d’hiver
sans yeux ni bouche
rien que les doigts
à l’ancre dans la terre
- II -
En août elle salive; hostie, la barque y fond
parmi les alevins. Crampe affamée des saules
doigts crispés végétalement sur l’abdomen
rentré de l’eau. Quasi squelette : on voit le gué
de ses vertèbres sous la peau. Bourbe, algue inculte :
l’entraille à sec (et cent pubis autour - herbus)
attend qu’on y lise un destin. Tout vu : rien que
la pente vers la mer goulue d’amonts, d’ubacs.
- III -
Pêche de l’étang
L’ampoule de l’étang sécable aux vannes
et le pêcheur friand de carpes
rompt les moignons l’outre
s’ouvre et la parole
perfuse les labours
voici - l’anguille fuit enfile
son paronyme
dans la couture des prairies
plus bas l’air tue les ouïes (battement d’ailes
d’oiseaux sans aile) les mots trop lourds
s’envasent cadavre exquis des tanches
silures la phrase
s’épelle ventre en l’air

- IV -
Mâchonne tendrement la terre (le moulin
a perdu son dentier) molaires
d’eau en meule à grain à peine
germé racine, ma rivière au coeur
de la pierre écorchée, mouille
dans la nappe - plus bas - phréatique
sourcilleuse sans yeux sourcifère à l’aveugle
creuse le bon manger, trempe
ton pain dans les vins à venir
les miettes chues de tes lèvres
ourdissent des îlots
- V -
Nasse à brochet, tambour de machine à laver
dans l’eau, lessive la rivière, épure au fil
de l’eau - lin mis à rouir - la parole engoncée
du vieux qui bêche en camisole, mains crachées
sur le manche et le fer. Tourne, épointe la mine
de l’eau qui va chercher la mer - que l’écriture
soit fine sur la plage et la coquille d’huître.
Crue et pissot, pleins et déliés : qu’à l’arrosoir
le dahlia, la violette aient du plus pur à boire,
et que rincés les mots racinent sur les berges
en lithams aux buissons.
- VI -
Tu suis ton cours et je poursuis les mots
et nul ne perçoit plus ta trouée coutumière
nul n’entend ma parole
Nous sommes similaires
tu es poète et je deviens rivière
A peine un cri - parfois - dans les roseaux
grenouille ou rossignol
pour faire avec ce peu de chair
par l’eau preuve du chant