Cimetière des choses
Voiries décharges dépotoirs poubelles
tombé dans la gueule du fossé comme
un poème profond et difficile
Jude Stéfan
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Croit-on qu’on s’enquiquine
à marquer d’une croix
la tombe du navet pourri
ou celle du
tetrabrick éventré
ses entrailles d’alu reluisent au soleil
poisson fraîchement pris
béant à la lumière
ça sent le lait caillé
le nourrisson repu
remugle aussi de mort
de
transsubstanciation
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La vieille et sa tribu
chaque samedi pêchent
la truite et la sardine
au cul de la benne à ordures
le supermarché livre
à l’appétit des pauvres
une fois par semaine
une marée d’yeux glauques
dont on veut bien parfois
pour apaiser
son propre aveuglement
et calmer sa fringale
de regards d’hommes
jamais donnés
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On aime à voir
côte à côte
vieux souliers copeaux
éclats de plâtre
sacs à sang coucous
valises de carton
posés là
au hasard
contrevenant à l’ordre
alphabétique
et décidés
à écrire à rebours
le monde ordonnancé
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En famille on y va
les beaux dimanches
comme à la Toussaint sur les tombes
faire sa révérence
à ce qu’on y a déposé
dont la rouille
ne s’est encore empiffré
ni la
pourriture
échappé
(provisoire)
aux morsures des rats
aux sucs
digestifs de la terre
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Au printemps quand ça
bourgeonne un peu partout
(arbres fleurs front des filles)
là-bas ce sont
les sachets de plastique
qui volètent à la brise
vont éclore agarics flasques
parmi les pâturages
les vaches les avalent
crèvent bouffies
l’équarrisseur mouline les cadavres
en fait de l’engrais azoté
qu’on épand dans les champs
juste retour des choses
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On peut de tout cela
(prélevant au coeur des choses
l’organe encore en vie
puisant à pleines mains
parmi les immondices
les chairs molles de l’ordure)
construire
l’objet nouveau
(riche de rogatons
yeux de poupées
trognons de choux)
et qui rend âme à l’existence
entre les parenthèses
des quatre murs du quotidien
(préfigure
de quelle ultime concession ?)
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Sort de l’ordure :
être pressée (orange mûre)
que cela soit compact
sans vide intersticiels
s’il convient de mourir
densifié à l’extrème
sans espace où la vie
framboisier opiniâtre
puisse ancrer ses drageons
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Les éboueurs
enterrent les choses
dans la carrière à l’abandon
parmi les rocs carriés
les wagonnets laissés pour compte
- combler ce gouffre
où les champs dégringolent
quand ils maraudent dans la nuit
(emplissent leur besace
de choux
topinambours)
on les trouve au matin
vautrés dans leur vômi
triturant de chiendents
le crin des chaises éventrées
poupées gonflables de réforme
engrossées de souffles morts
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On peut reconnaître
parmi ce qui doucement s’abolit
la poussette d’enfant
les piles en disgrâce
mouchant aux électrodes leur roupie
on les enterre en humus gras
sans bois de chêne sans
moelleux capitonnage
auront-ils la fortune du ptérodactyle
photocopié dans le silex
ou viendra-t-on puiser un jour
leur sang commué en sanie de pétrole
pour dans les casses des faubourgs
transfuser les autos mortes
(Baby relax encor sanglés
sur la banquette arrière)
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La décharge est plantée
debout en pleine terre
(morte
paume de mineur
mangée de houille de
grisou)
les mouettes
n’y voient
que houle
becquètent la viande des choses
étendues (bois flottés) sur le dos
et voici que ça germe
pousse en poussiers terrils
grises dunes
tournesols
pourris laissés sur pied
qu’on mâche à la broyeuse
pour apurer l’espace
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Il suffirait peut-être
que le raccommodeur de porcelaine
entreprenne
d’abouter les cassures des choses
jetées à la décharge
pour qu’il se forme un univers
fait du méli-mélo de quelque vieille empeigne
chevillée corps à corps
au débris d’une fenêtre
alors la terre
aurait pleine lumière sur le ciel
la truffe sous le chêne
abonderait l’étoile
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C’est l’abîme et rien
n’y peut rien les choses
y laissent leurs hanches de fille
s’éreintent se démembrent
et tout est nu
dans la commune misère
se décompose grimpe
après sa propre chair
se disloque
claque sa langue
contre la langue du voisin
cherche à reprendre souffle
parmi la bouche
qui s’abouche à la sienne
cramponne une main de papier
d’herbe de bois de fer
perd pied gobe le jus
bobine son ultime élan
sur la poulie de la lumière
- et la corde en fin brise
sec sous la chenille
sans chrysalide du bouteur
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Tout retourne au liquide
et la boîte de conserve
la pelure du légume
(mûris de rouille
de pourriture)
redeviennent semence
entre les cuisses des racines
parcourues de courtilières
jardinant parmi le mou
au profond du noir
comme on bruit dans le silence
en preuve que l’on est