Le blog de Lionel-Édouard Martin

Anecdites

Lionel-Édouard Martin — 6 septembre 2007

Ces textes ont paru dans le n° 86 (printemps 2004) de la revue Friches. Ils y côtoyaient cinq poèmes du très regretté Jacques Simonomis.

Allant à l’escargot un soir d’ondée maman
dans les labours en bottine de vache (et le
faisceau des lampes flairant la gluance un plein
seau de plage à ton bras qui bavait yeux bandés)
donc cheville tordue écrasa le mollusque
à double sexe et la géométrie de la
spirale ouverte à l’infini au partir du
point d’ombilic gravé dans la coquille avec
les galaxies en boule au dessus de nos têtes

In memoriam Pierrot Brantôme son bastringue
et autres virtuoses du piano du pauvre
quand swinguaient sous parquet valse et polka musette
(années cinquante et quelques) brillantine en brosse
toiletté Mon Cadum et Signal aux menteuses
on échangeait en gage d’amour éternelle
des photos noir et blanc l’appareil à soufflet
singeant l’accordéon dans l’échoppe sur cour
où frilait l’échalote en appartements borgnes

Allons en basse-cour saisir au cou la bête
ailée mais rogné son envol nous laisse au doigt
la plumette électrique (à peine pour écrire
poulet ou madrigal) la volaille était coite
au soir en poulailler les oeufs couvis épu-
rant leur ellipse au fond des nids énigmatiques
comme au poème l’e caduc en cul de poule
or y puisait tante Thérèse à pleine poigne
les corps compacts pourvoyeurs d’édredons et de
benoît sang d’homme rondement nourri de ciel

Mais à cueillir la pomme à mi-ciel on entend
râler l’ange (ou s’il jouit) de plus près les deux pieds
sur l’échelle et la main sur le fruit qu’avons-nous
donné d’autre au panier que le regard de l’arbre
qu’il voie entre l’osier la terre assise en pose
de qui plume l’oisel à gestes de semeuse
ainsi qu’en timbre poste ou franc d’argent le coeur
ouvert à souvenance et révérence aux morts

Aimons-nous cher amour au temps qu’on fane avec
griffus râteaux comme pattes de chats géants
fumelles en fanchon et lui qui nage en foin
ce disait à la fille le Propriétaire
à boîtes de couleurs il posait près des haies
chevalet et gilet de velours portait-il
en breloque monocle ou soleil conjonctives
au plein été rougies que c’est sanguine en car-
nier pastels et fusains avec la lièvre morte
et fleur botanisée pour l’herbier maternel

L’hiver qu’on écrête les coqs toiles herbées
en embouche où rouler volatiles flambés
et pourceaux en quartiers trouvées gourdes aux champs
couvrant chemin de taupe et réverbérant vol
d’ageasse vous aimer très chère au pied du feu
marcheur de solitude et que brisant l’amande
jumelle on fasse philippine au matin clos
comme baraque de forains où s’ouvrait le
nougat et berlingot en l’août carillonné

Suite de la rivière

Lionel-Édouard Martin — 9 avril 2007

- I -

Rivière je t’impose
le buvard de mes paumes
comme la loupe d’orme
morte pompe la pluie

j’absorbe par les mains
les mots lâchés de lèvres d’hommes
dans les jardins au bord de l’eau

voici - je pomme
feuilleté de paroles
en trapu chou d’hiver

sans yeux ni bouche
rien que les doigts
à l’ancre dans la terre

- II -

En août elle salive; hostie, la barque y fond
parmi les alevins. Crampe affamée des saules
doigts crispés végétalement sur l’abdomen
rentré de l’eau. Quasi squelette : on voit le gué
de ses vertèbres sous la peau. Bourbe, algue inculte :
l’entraille à sec (et cent pubis autour - herbus)
attend qu’on y lise un destin. Tout vu : rien que
la pente vers la mer goulue d’amonts, d’ubacs.

- III -

Pêche de l’étang

L’ampoule de l’étang sécable aux vannes
et le pêcheur friand de carpes
rompt les moignons l’outre
s’ouvre et la parole
perfuse les labours

voici - l’anguille fuit enfile
son paronyme
dans la couture des prairies

plus bas l’air tue les ouïes (battement d’ailes
d’oiseaux sans aile) les mots trop lourds
s’envasent cadavre exquis des tanches
silures la phrase
s’épelle ventre en l’air

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- IV -

Mâchonne tendrement la terre (le moulin
a perdu son dentier) molaires
d’eau en meule à grain à peine
germé racine, ma rivière au coeur
de la pierre écorchée, mouille
dans la nappe - plus bas - phréatique
sourcilleuse sans yeux sourcifère à l’aveugle
creuse le bon manger, trempe
ton pain dans les vins à venir
les miettes chues de tes lèvres
ourdissent des îlots

- V -

Nasse à brochet, tambour de machine à laver
dans l’eau, lessive la rivière, épure au fil
de l’eau - lin mis à rouir - la parole engoncée
du vieux qui bêche en camisole, mains crachées
sur le manche et le fer. Tourne, épointe la mine
de l’eau qui va chercher la mer - que l’écriture
soit fine sur la plage et la coquille d’huître.
Crue et pissot, pleins et déliés : qu’à l’arrosoir
le dahlia, la violette aient du plus pur à boire,
et que rincés les mots racinent sur les berges
en lithams aux buissons.

- VI -

Tu suis ton cours et je poursuis les mots
et nul ne perçoit plus ta trouée coutumière
nul n’entend ma parole

Nous sommes similaires
tu es poète et je deviens rivière

A peine un cri - parfois - dans les roseaux
grenouille ou rossignol
pour faire avec ce peu de chair
par l’eau preuve du chant

L’album de vers anciens

Lionel-Édouard Martin — 24 septembre 2006

Voici, en guise de contribution pour le mois de septembre, quelques textes anciens, dont certains ont été publiés en leur temps dans Le Cri d’Os, revue animée pendant une dizaine d’années par le regretté Jacques Simonomis.

— 1 —

On épierra le champ pour le rendre fertile
et de tous les moellons qu’on avait extirpés
à la pioche, à coups de barre à mine,
on construisit une maison
pour effrayer les bêtes fauves
et posséder enfin
la terre et les saisons.

— 2 —

Plongeant du pic et de l’esprit
dans la fracture du calcaire,
le carrier se soucie de prédire la pierre
écartelée entre bête et substance.
Et voici, tirée des chairs qui l’étreignaient,
la pierre dure et drue
qu’au soleil le maçon scrutera
pour juger de sa naissance et de sa place.

— 3 —

La terre n’a de cesse
que de produire des cailloux
de son ventre profond
jusqu’à la cime de sa peau ;
la maison pourtant
toute instruite de calcaire
s’y enfonce avec constance
comme une chose lourde
mise à peser de tout son poids ;
et l’on entend parfois
que cela pénètre,
que cela se fiche
sous la cognée du ciel
comme un pieu qu’on martèle
pour soutenir l’arbre fluet.

— 4 —

L’attelage a transporté la pierre de la carrière jusqu’au trou creusé pour y fonder les murs. Les troncs de chêne mis à sécher depuis plus de trente ans, on les a charpentés à l’herminette et au bédane.
Le propriétaire venait en vernis noirs, chapeau melon lustré, vérifier l’avancée des travaux.
Il offrait aux ouvriers des chopines de vin qu’on se passait de bouche en bouche comme des clairons.

— 5 —

Le mur conclut l’effort de l’homme. Les maisons pourtant sont muettes, qu’on plante dans le calcaire, et n’ont pas plus de répondant que les arbres fruitiers : mais comme eux, elles transforment le moellon brut en chose douce et féconde, produisent chaleur et ombre à qui les a dressées contre le jour.

— 6 —

Comme le fruit construit sa chair
autour de son noyau,
l’escalier
étage son aplomb
autour des vertèbres
qui fondent sa volée :
squelette de vipère,
dressé pour mordre dans le noir,
et qui lie de ses os
la terre excavée au ciel promis.

— 7 —

Le vin qu’on met en cave
prête sa robe à la nuit immuable
de ce dedans de la terre
à l’odeur de champignon,
et l’on pourrait descendre plus avant
parmi les fondations
creusées de main d’homme,
se faire taupe ou courtilière
pour mieux comprendre
ce qui permet que s’équilibrent
les murs les toits les fenêtres les portes

quand tout choit,
quant tout tombe,
quand tout se voue à n’être rien.