Le blog de Lionel-Édouard Martin

Extraits de Dire migrateur (éd. Tarabuste, 2008)

Lionel-Édouard Martin — 17 juin 2008

Tout homme est bâti sur un gouffre : Padirac en son ventre et l’architecture calcaire de son squelette ; c’est en cela qu’il parle, sa pierre héberge une parole de rivière, aveugle dans l’argile, un chant d’aède sous terre. Ô glaises humaines, mes si profondes qui contenez l’écho de la caverne originelle, ouvrez vos ailes, un peu – que soient perceptibles à l’œil les battement du cœur dans sa gangue de chair ! Poète, je n’invente aucun rythme, mais saisissant la vibration des veines et de la craie, je fraie sa voie jusques aux lèvres, aidant à la poussée comme on épaule la voiture embourbée. Rien de ce qui sourd ne m’appartient, j’accouche un précipice de sa tendresse.

(p. 41, extrait de Rapport au calcaire)

***

Les terres d’hiver plaisent au sang. La neige – c’est là qu’il donne au mieux la mesure de sa force, l’effusion vermeille ne souffre aucune estompe, nul dégradé, mais le vrac s’impose de la rose pourpre et qui contraste.
J’ai vu mourir bien des bêtes. Elles feignaient de confier à la neige un sang tout juste murmuré, à peine le bruissement d’un secret de jeune fille ; de fait un leurre : demeurait sournoisement tout au long de l’hiver sa mâchoire crispée dans la chair de la neige. Personne d’ailleurs n’en était dupe, n’ayant le cœur d’y marcher, pas plus qu’on ne tentait en y portant le pied les eaux profondes des rus. C’était là comme un puits de feu glacial ; et donnait à penser, parmi l’animal le plus quiet, la présence de cet autre, sang mordant, éruptif, en attente d’ouverture
Pour apposer au blanc
L’oxymore de sa substance.

(p. 42, extrait de Sang des bêtes)

***

D’oiseau parleur, l’animalerie n’héberge qu’un mainate. Il est seul dans une cage en forme de dôme, de coupole de mosquée – ces lieux de parole ; les autres oiseaux, ceux qui chantent sans parler, partagent une même volière, il est vrai tristement cubique. On le maintient volontairement en solitude, dans les limites d’un soliloque sans conséquence. Un second mainate, un perroquet, risqueraient de lui faire écho, de franchir les limites de la commune imitation de la voix d’homme, s’ils se mettaient à dialoguer, à s’écouter pour se répondre. Alors dans la gloriette aux bengalis, aux merles rares, les oiseaux, travaillés par la mort,
Retentiraient d’un terrifiant, soudain silence.

(p. 55, extrait de Dire au mainate)

***

Le soir, les oiseaux ne sont plus perceptibles, ils referment leur chant pour rentrer en eux-mêmes : un corps d’oiseau est une façon de nid, brindille des os légers, plume, et chair flexible aux brises comme le chaume des graminées. Certains pour dormir glissent la tête à la confluence de leur aile et de leur cœur, et c’est comme s’ils couvaient un œuf ; à moins qu’ils ne saisissent d’instinct l’occasion de la nuit pour accorder avec le rythme de leur sang leurs tempes habitées de regards.

(p. 77, extrait de L’Œil de la guêpe)

***

Écriture, antidote aux tropiques : même luxuriante en apparence, elle débarde le langage, transforme en silence tout excès de parole. Aucun arbre ici ne paraît écrire : accueil de toute clameur, l’alizé parle avec les mains, l’iguane, comme ailleurs le caméléon, multiplie les synonymes. J’ai vu dans les seuls pays d’Europe enrubanner les vergers de guirlandes d’aluminium pour effrayer les merles, borner l’emprise du chant. Peut-être un cerisier, nanti d’un dire trop chiche pour le gâcher en envolées bruyantes, se doit-il de préserver son lot plus avarement que le manguier : c’est ainsi qu’il écrit, ménageant son avoir. Et lorsque me fascine, dans mes séjours en Caraïbe, un arbre tropical glosé de bavardages, je plante dans ma terre la plus intime, dans ma chair de poète, le cerisier d’enfance à la rare écriture de fruits rouges.

(p. 84, extrait de Écrit en Haïti)

Miroirs des jardins tropicaux (extrait)

Lionel-Édouard Martin — 6 mai 2008

Haïti, 29 avril 2007

Un homme étrille rudement la terre avec un balai de palmes : syllabe au bout du geste courbe ; frottis de consonnes à même le sol, bref de coups nerveux.
J’y quête un rythme : en vain, nulle régularité dans le ressac, tributaire de l’humide et du sec, de la caillasse ou du pavé, de la racine affleurante. Un monde en miniature, terraqué, minéral et végétal, brossé par un bruit discontinu, mais invariablement pareil : tel, gouverné par l’instinct, le nouveau-né s’exprime en pleurant. Parole en puissance : mais en quel idiome, ici, pourrait muer ce crissement ? C’est qu’est morte, ustensile devenue, la palme initiale, où l’oiseau s’inspirait du ciel, vocalique et non-fini, sans rien qui le ponctue. La pluie – mais fine, pondérée, porteuse de la juste mouillure – lierait possiblement en cours fluide ces bribes. Mais j’envisage un paragraphe de grand bleu : rien ici-bas n’aura d’attache ; ce matin pas plus qu’hier, nulle bouche n’unira l’épars.

*

Il pleut, pourtant, d’un coup : vent nul, la pluie tout à l’aplomb du monde ruisselle sur les troncs lisses, entraîne vers l’aval un cheminement dru d’insectes, de lézards ; la graine sèche, la gousse, éprouvent soudain la charge d’eau nécessaire à la pérennité de l’arbre : et c’est une joie végétale dans les branches, parmi le crépitement, sur la tôle des toits, du riz propitiatoire ; liesse, donc, du sol vivant, buvant, dans le charroi de bêtes et des choses vers ce silence où les morts, à l’instant renés, béent de toutes leurs paroles, ailées d’averse.

Col de chemise, colombe

Lionel-Édouard Martin — 29 septembre 2007

texte paru dans la revue Riveneuve Continents, n° 3, hiver 2005.

Col de chemise, colombe, et carotides à pattes rouges ! Je marche à pas d’oiseau vers un envol, vers l’embouchure à fleur de peau

Des aortes célestes.

Monde pourpre à mes paupières, pulsations de mes rémiges, que je ferme l’œil, le ciel y prend source et ce n’est plus le jour mais la nuit que je perçois : j’avance à glissements de plumes

Parmi les mots nocturnes.

Nuit coeur vaste, je vais dans ce vêtement blanc, mes battements d’ailes tirent parti de l’air, je becque migrateur l’airelle

Que l’on appelle étoile.

À mon cou l’essor blanc, la lettrine mobile où s’illustre le ciel : je porte une consonne contre mon torse et quête une voyelle

Au milieu de la nuit.

Cohortes célestes : et tout est chair dans un contexte d’astres, l’estuaire où j’ai projet d’écrire mord aussi tendrement le ciel

Que la lettre le verbe.

En syllabe accompli : pennes soyeuses de mon col, colombe à l’o multiple et sang sphérique dans son corps, voici qu’un cœur se donne en battements binaires, consonne à l’initiale,

Voyelle à la systole.

Grappe, ma colombe, paragraphe à l’envol ! et ton essor projette sur la nuit les signes du zodiaque, j’ordonne par tes ailes

Le chaos des étoiles.

Il m’a suffi d’une échancrure, d’un delta blanc sur ma poitrine, pour convaincre le ciel d’écritures : et le sens gicle d’une argile

Pétrie d’ailes de scribe.

Ô ma colombe, je m’incarne en ton aile écrivaine, je trace à coups de pennes sur la nuit l’idéogramme où l’animal dompte sa rage,

Contraint sa force obscure.

Paix dans nos veines, oiseau sans lèvres et qui modèles dans ma glaise un chant pourtant complexe : où convergent nos sangs je vaque à la parole, ton bec métamorphose

En verbe le cri gourd.

Parole d’oiseau c’est : à ton bec un sourire comme à la pierre une aile, à mon cou ta feuille instruite de lumière et qui scande un propos

Sous l’émotion des brises.


Tu marches dans Paris, bientôt viendra la neige…

Lionel-Édouard Martin — 3 août 2006

texte paru dans la revue Riveneuve Continents, n° 3, hiver 2005.
Un enregistrement par l’auteur, au format mp3, peut être envoyé gratuitement par courriel à quiconque en fera la demande…

Tu marches dans Paris, bientôt viendra la neige, déjà tu la prédis, neige interrogatrice, n’ai-je ?… et que donc n’as-tu pas, ton questionnement scrute le ciel comme un foie d’animal.

Augen dit l’allemand pour œil. Augure : quel oiseau, parcourant l’horizon de main gauche à main droite, percera ta poitrine, bourrasque ou flocon, faisant battre ton coeur au rythme de son texte ?

C’est là ce que tu lis : tu suis de l’œil un devenir de neige, il te pénétrera comme l’antique voix des mâcheurs de datifs, choyant depuis le ciel avec les météores.

Paris s’apprête à recevoir le lait bourru, la giclée de pigeons sur ses zincs et ses dômes ; regard lancé vers la mamelle, à quoi bon tes mains d’homme si tu n’y peux toucher ?

Donc tu scrutes le ciel, trayant de ta pupille le blanc lointain. Le monde est un pis de génisse au revenir des prés, gouvernes-en le jet par la parole, comme on guide à la voix le travail du grutier.

Bientôt le blanc va s’ébrouer parmi la ville à grands tremblements de colombes. Alors, par quel acte d’amour renommer toute chose ?

La langue est en jachère, nulle rupture dans les murs jointoyés par l’hiver, nul mot ne s’envisage, les miroirs béent en vain.

Voici de retour l’innommé de l’enfance, quand la mort ne creusait pas encore ta bouche, mais sans les choses habitables, et nul regard ne s’ébahit d’en ignorer le contour et le nom.

Garde silence, il suffirait d’un souffle à la résolution des neiges ; à peine une parole heurte-t-elle un flocon, elle en délie la voix comme le coup de bec commue la grappe en jus.

Alors fluerait le chant, la giclée du pressoir en chuintement des plèvres. De nouveau : mobile, ô ton corps de parleur après le sang figé, la rose impérative où crucifier ta bouche.

Garde silence ou tu devras parler, remâcher le chant rouge avec ton amertume : tant d’autres chants clivés moirent les surfaces, tombés des nues et des crêtes des âges !

Tu creuses ton parcours dans cette épaisseur, tu t’enfonces dans le blanc jusqu’à mi-cuisse – mais tu t’extirpes de ce dire, t’enfuis loin de tes lèvres, et comblera ta soif l’eau gelée des fontaines.

Marche pour le retour des mots, troue de clairières le silence blanc. Syllabe à syllabe, chacun de tes pas recompose la langue, perce un chemin dans les méninges de l’opaque, où ne pénètre pas la mésange infime.

Tu crépites, rouge-gorge, sur la neige, un chant paradoxal pépie dans ta poitrine. Tressaute, feu minime, la bougie ne fond pas sous l’escarbille, ton cri
Ne puise qu’en toi-même sa provende.

Silex heurté par le blanc, moineau de peu de chair, ton tison n’entre pas dans la moelle des neiges : mais dans la bouche du poète, est-il une voyelle
Pour épargner l’épaule où mord son souffle ?

Corps de neige, étoiles et mots de morts, lait venu de l’ardeur et de tes yeux, mémoire ; bouche bée en vue d’agapes, tu envisages la parole, ses laisses sur la ville, ta langue gourde esquisse un croisé de syllabes.

Tends la lèvre à l’hostie, consacré corps de neige, cyclamen à ta bouche : et fleurit en vitrail le flocon, verre et pierre à ton œil.

Ô la neige intègre te pénètre, s’anime au rythme de tes mots, colombes dans tes paumes, éclats d’écrit sous tes paupières ! L’instant soudain brûle en parole, escarboucle, épiphanie de pourpre sur la neige !

Parfois le temps s’écoule…

Lionel-Édouard Martin — 7 juillet 2006

Extraits du texte paru dans la revue Riveneuve Continents, n° 3, hiver 2005

Parfois le temps s’écoule en fruit de marronnier sur la table de jardin où l’été nous mangeons. Pour cette chute, il n’est pas d’heure, nulle régularité d’horloge n’en régit le mécanisme, l’intervalle entre deux écroulements varie sans mesure possible : il en va du mûrissement de la bogue, de la force de la brise, de la fragilité du pédoncule. Mais inéluctablement le marron tombe, frappe comme un gong la résine de synthèse, heurte une assiette, un verre ; s’abîme dans nos paroles, adoube de son frôlement nos phrases, d’un point final rythme nos dires. Alors nos mots de l’habitude s’éteignent à l’impact de la pierre végétale qui pèse, tiède encore de la chaleur du jour, parmi les couverts de métal ; et nous demeurons longuement muets devant le météore, comme devant la certitude de la mort à venir, perceptible, incarnée dans la sphère immobile et vernie telle un cercueil infime posé dans le langage.

* * *

L’orage de grêle vient briser la continuité cristalline de la soirée d’été : comme un arbre qu’on secoue pour rompre avec la fixité du feuillage et des branches, et avec cette brusquerie qui nous surprend au milieu de nos gestes et qui les interrompt. Au premier éclair, mots en suspens face à l’imminence du grésil, on envisage le ciel : fracassante apodose, le tonnerre se greffe à nos paroles, et les achève.
Quelques instants suffisent pour transformer le monde en page vierge d’écriture, pour enfouir le nom des choses sous un épais glacis. Bouche bée, nous gardons dans notre gorge la phrase qui pourrait s’y répandre. Il faut attendre que le temps retourne à son œuvre de copiste - que de nouveau l’alphabet liquéfié coule en lettrines au bout de son calame. Alors, le langage, dépris de son immobilité soudaine, nous revient à la bouche comme une eau suscitée par la saveur du fruit.

Rapport au calcaire

Lionel-Édouard Martin — 23 juin 2006

Extraits du texte paru dans la revue Hauteurs, n° 19, mars 2006

Maison construite avec des mots, lui faudrait-il un toit d’ardoise ? Qu’elle s’enracine dans la terre excavée, des murs s’élèvent, s’éprennent du ciel. Majuscules monumentales, nul accent ne s’y pose, rien qui ferme. Elles s’accroissent des pluies reçues, qui les fichent plus avant dans le sol, et leur donne à pousser vers le haut. Une maison de mots doit tout ensemble avoir la narine aux nuages et du pied presser la lave : hampes ouvertes, en devenir de harpes, aux vents et à la foudre, jambages enfoncés dans la pierre liquide - encre ou sang soustraits à l’élémentaire, par l’eau et par l’air bâtissant la parole, babil ascensionnel, vers le soleil, cet or.

* * *

Diriez-vous, si jamais vous parliez, maisons lourdes,
Partageant tout soudain la parole des hommes,
Que le linge étendu sur les terrasses forme
Cette aile de beau galbe, égale et plane aux souffles,

Qui pourrait vous porter, migratrices de pierre,
À la saison des pluies vers des cieux plus frivoles,
Vous qui ne dites rien mais rêvez d’un envol
Soutenu par ce voile humecté de lumière ?

* * *

J’ai souvenir de demeures succinctes, aux murs peu maçonnés : tout juste un peu de sable et de chaux, mais elles fondaient leur aplomb principal sur un agrégat de moellons secs où nichaient des rossignols et d’autres passereaux. Dans ces petites maisons singulières, généralement pourvues d’une pièce unique et de faible contenance, on remisait les outils de jardinage, on s’abritait pendant l’averse. Plantées au beau milieu de champs dont le dépierrage avait nourri leur économie, elles chantaient d’une voix supposée de calcaire. Chantaient de fait à voix d’oiseau - nul ne doutait que l’oiseau ne prêtât à la pierre son chant - ainsi qu’à voix de vent, car le vent dans les brèches sifflait à voix de vent, et l’on savait que ces loges (ainsi les nommait-on) participaient aussi du vent. Mais il fallait, aux yeux de leurs propriétaires, que l’oiseau et le vent fussent aux masures consubstantiels, comme si l’oiseau et le vent relevaient de la pierre.
Depuis mon enfance, j’inscris le moindre souffle, le moineau le plus chétif, dans un esprit de roche. De tout silex empaumé j’éprouve dans le creux de ma main la plume et l’haleine. Et nulle maison n’est vraiment muette à mon oreille : de brique ou de parpaing, j’entends distinctement son langage. La poésie m’engage
À chercher des réponses aux questions qu’elle me pose.

* * *

Tout homme est bâti sur un gouffre : Padirac en son ventre et l’architecture calcaire de son squelette, c’est en cela qu’il parle, sa pierre héberge une parole de rivière, aveugle dans l’argile, un chant d’aède sous terre. Ô glaises humaines, mes si profondes qui contenez l’écho de la caverne originelle, ouvrez vos ailes, un peu - que soient perceptibles à l’œil les battement du cœur dans sa gangue de chair ! Poète, je n’invente aucun rythme, mais saisissant la vibration des veines et de la craie, je fraie sa voie jusques aux lèvres, aidant à la poussée comme on épaule la voiture embourbée. Rien de ce qui sourd ne m’appartient, j’accouche un précipice de sa tendresse.

Extrait de Arrimages (éditions Tarabuste)

Lionel-Édouard Martin — 21 décembre 2005

Oiseau lesté de grains et de gravier sonore,
Emporte dans le ciel ta moisson de consonnes ;
Paumes creusées en puits, je cueille ton appel.

Prends conscience du bleu, j’épelle en tes syllabes
Mes yeux vocalisés, j’irise tes cristaux,
Ton cri comme une pierre obsède mon argile.

Oiseau cueilli de l’œil, ajoute à ta substance
La voyelle du bleu ; je tiens près de ton aile
Mon regard en appui à ta métamorphose.

Je donne à ta matière une lumière neuve,
Bleue comme est bleu le ciel et le simple brin d’herbe
Pressé entre les pouces où essaime le souffle.

Je t’offre ma lumière élevant vers ton ciel
La ruche de mes mains, l’abeille de mes veines
En partage de bleu, l’ombelle d’un regard.

* * *

L’aile ni l’élan n’explique l’envol allitéré de l’hirondelle, pas plus que l’arbre ni la terre ne suffit à pourvoir au fruit mûr ; il faut penser, inscrite dans le cœur de l’oiseau, dans le noyau de la cerise, une conjonction de syllabes nécessaires, qui confère à l’hirondelle, par l’entremise de la voix d’homme, le pouvoir de s’envoler, à la cerise celui de happer le soleil ; que je dise « l’oiseau s’envole », et l’oiseau prend sa volée, que je dise « le fruit mûrit », et la cerise tisonne sa chair. Sans la parole des hommes pour transmuer en mots les mainmises de l’œil, il manquerait à l’oiseau qui s’envole une partie de son évidence, et la cerise laisserait sans pourpre le regard du merle.
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Extraits de Brèches (éditions Encres Vives)

Lionel-Édouard Martin — 2 août 2005

Tu habites, par la conjonction des pierres, dans un dire polyphonique et minéral : ta maison parle, chacun de ses moellons
Enchaîne ses mots aux mots des autres, imprime sa résonance à l’arête où il s’emboîte comme on creuse de la nuque et de l’épaule le foin du sommeil.
De la pierre équarrie de main d’homme coule une parole aussi fluide que du galet arrondi par la rivière ou l’océan,
Et ton poème aussi
N’est pas moins anguleux que l’embrasure de tes fenêtres
Où s’écrit le vol
Des oiseaux circonflexes.
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Extraits de Ulysse au seuil des îles (Ibis Rouge éditeur)

Lionel-Édouard Martin —

J’avance à mains nues parmi les mots. Ecrire : nager, lutter avec le vague, charnellement, à tout corps. Les tirer (les mots), bras levés et les paumes en crochet, - qu’ils reflètent - du ciel, allongé (ciel ou moi) dans la mer, l’algue et la méduse dépourvue de sang, chapelet de brûlures : des astres plein le derme, j’y lis des galaxies, mon archipel, caraïbe à paroles.

***

L’île parfois qui s’ébroue comme anémone de mer retroussant son prépuce pour garder vie : j’y prends pied, m’érige sur l’alpage emmêlé.
Nichée de la fournaise, c’est vulve au bout d’un sein.
Toison debout - l’oursin forestier.

***

Celle qui serait nue dans l’air, au plus bas du mot ciel, pour la pluie flaireuse de peau, et qui mettrait ses pas dans la lumière - enclosant la nuit dans sa nudité, lui prêtant main forte et jambe fière pour l’établir sur l’oiseau gourd,
Le poisson sidéré.

***

Ulysse parle :
“ Face au miroir, dans une grimace à moi seul adressée, me tirer cette langue étrangère (et pas seulement bifide, mais ses pointes sont légion, sous le fouet des consonnes cloutées de voyelles aux claquements brefs) - qu’ici l’on parle,
- Langue d’autrui mienne en devenir, si j’en recouvre mes papilles, m’en imprègne, ensalivant mon nom dans ce neuf tissu liquide, sécrétant la soie qui me dévorera, nourrissant ma chair de ma propre substance,
Tant de langues me pénètrent et me mâchent, que je mâche et remâche pour les mieux pénétrer -
Et je deviens cet il, cet autre qui n’est pas moi, où pourtant je m’incarne et m’insuffle, forme vide, mais où personne ne me reconnaît,
- Qu’un vieux chien dont enfant j’ai flairé, dans sa gueule au remugle d’évier, l’aboi sec comme le crissement des ciseaux dans la toile à marine. ”

Extraits de Strophiques (éditions Encres Vives)

Lionel-Édouard Martin —

Tu croirais que de ta bouche source un dieu parfois, qu’à ton inspir pénètre dans tes bronches un peu du monde mouvant (brume des choses, glissement des météores) à quoi ton sang donne force de mots, et que tu rends à l’univers, scandant au rythme de ton cœur l’air alors fait parole, et qui vibre à ta gorge comme roucoulement de tourterelle, cri pétri par le vol, élongé par les ailes battantes si s’avance dégagée de l’épaule et du col la tête couronnée d’un croissant de lune noire, quêteuse du nord parmi les astres.

Ton chant pourtant s’élève de ta seule chair, telle qu’au sortir du ventre de ta mère elle a crû de choses terrestres, basses sur la terre ou guère plus hautes que le chêne, à mesure que giclait sur tes lèvres

La mamelle du soleil : lait d’oiseaux blancs trait dans le ciel ou le banc de poissons fervents mangeurs d’étoiles.

Pas de dieu ; tu transpires tes propres mots, debout parmi les fougères de tes membres, ta parole perle au travers de ta craie, remonte par l’aplomb de tes jambes encavées dans l’argile ; et tu sourds, des puits s’ouvrent sous tes lèvres, tu reflètes au zénith un peu de voie lactée.
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