Le blog de Lionel-Édouard Martin

Extraits de Jeanlou dans l’arbre (éditions L’Harmattan)

Lionel-Édouard Martin — 21 décembre 2005

Jeanlou n’a jamais aimé la nuit ; même il déteste l’ombre, il a peur dans le noir. Il n’est d’ailleurs pas seul à ressentir cette anxiété, rares sont ceux qui par chez nous se promènent à la lune. À son âge il a connu les derniers loups qui hantaient encore nos brandes au seuil des années vingt. Connu, au sens qu’il en a vu, entendu, des loups, des vrais, certains soirs qu’il rentrait à la ferme, et des enfants la bave aux lèvres, hurlant corps entravé pris entre deux paillasses pour contenir leurs gestes fous, leur agonie convulsive. Pas moyen de nier la rage, et les loups sont bien réels, qu’on voit, les loups, que l’on entend ; et l’on ne s’y fie pas, aux menteries apaisantes : loup, loup, jamais qu’un gros goupil, qu’un renard voleur de poule, un pauvre diable de chien-loup perdu dans la forêt - c’est là ce que l’on prétend pour calmer la frayeur des drôles, mais au fond de soi-même, on sait qu’on ne peut nier ni le loup ni la rage, tant parlent à la bouche des mordus l’écume et les grimaces.
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Extrait de Chronique des mues (éditions L’Harmattan)

Lionel-Édouard Martin — 2 août 2005

(Deux adolescents, armés d’une lampe torche et de bâtons fourchus durcis au feu, traquent une couleuvre légendaire dans les caves d’un château)

[Philippe] doit ressentir quelque chose de mon appréhension, car d’un mouvement du bras, il jette le faisceau par dessus son épaule, m’en inonde le visage, et se retourne vers moi.
Dans le regard cet œil unique, Lucifer, luciphare et je n’ai jamais vu la mer le rebouteux redoute sorcières, toutes les bêtes ont deux orbites pleines d’une humeur glauque.
Ébloui.
Il chuchote « ch’ ai les moyens de te faire parler », imitant l’accent boche (dirait grand-père), pouffe à voix basse, « tu la connais celle-là ? ». Non je ne la connais pas, celle-là, mais je ne dirai rien, paupières closes et peau de pierre, visage crispé sous le flash, j’accouche d’une peur calcaire, dans la gorge une concrétion, un caillou remonté (pomme d’Adam) de cette terre où nos pas s’enracinent, fouillent le temps souterrain. Mes cheveux nids de freux (dirait grand-mère) je deviens marronnier.
Il rit, mais je doute qu’il soit plus que moi rassuré. Jet jaune (et son rire) sous le menton (bouton d’or, s’il aime le beurre ?), l’éclairage vertical imprime à son visage un masque de grand-duc et je bramerais comme un brocard aux abois si l’hallali mordoré des cors sonnait sur le perron (et nous nous pénétrons dans l’obscurité d’un regard affolé de bêtes à l’agonie, l’œil du hibou se reflète dans l’œil du cerf, tend de pupille à pupille un trait de lumière tiède).
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