Le blog de Lionel-Édouard Martin

Trakl 2

Lionel-Édouard Martin — 29 novembre 2007

À Venise

Calme dans la chambre nocturne.
D’argent scintille le bougeoir
Devant l’haleine fredonnante
Du solitaire ;
Magie des nuages de roses.

Une nuée de mouches noires
Obscurcit le pierreux espace ;
Et l’œil fixé sur l’agonie
Des dorures du jour : la tête
De l’apatride.

Sans mouvement fait nuit la mer.
Étoile et voyage noirâtre
Ont disparu dans le canal.
Enfant, ton rire maladif
M’a suivi doux dans le sommeil.

Chant d’un merle en cage

Noire haleine parmi les verts rameaux.
Des fleurs bleues flottent autour de la face
Du solitaire, pas doré
Agonisant sous l’olivier.
Volettements d’aile ivre sur la nuit.
Douce saigne l’humilité,
Rosée, lent gouttant de l’épine en fleur.
La charité des branches claires
Embrasse un cœur qui se déchire.

Été

Au soir se tait la plainte
Du coucou dans les bois
Plus bas le blé s’incline,
Le pavot rouge.

Orage noir, menace
Sur la colline ;
Le chant vieux du grillon
Meurt dans le champ.

Plus ne bougent les feuilles
Du châtaignier ;
Sur l’escalier à vis
Ta robe bruit.

Calme luit la bougie
En chambre sombre ;
Une main argentée
L’a fait mourir.

Nuit sans vent, sans étoile.

Fin d’été

Le vert été est tellement tranquille
Devenu, ton visage de cristal.
À l’étang du soir sont mortes les fleurs,
Un cri de merle paniqué.

Vain espoir de vie ! déjà se dispose
Au départ l’hirondelle du foyer,
Et le soleil sombre sur la colline ;
Déjà la nuit propose un chemin d’astres.

Calme des villages ; autour résonnent
Les forêts abandonnées. Cœur,
Penche-toi, désormais plus amoureux,
Au-dessus de la sereine endormie.

Le vert été est tellement tranquille
Devenu, et le pas se fait entendre
De l’étranger parmi la nuit d’argent ;
Qu’une bête bleue pense à ses brisées,

Au bon écho de ses ans spirituels !

Le soleil

Chaque jour le soleil jaune vient sur le mont.
Bel est le bois, la bête sombre,
L’homme ; chasseur ou bien berger.

Rougeâtre monte le poisson dans l’étang vert.
Sous le ciel arrondi
Va le pêcheur doucement dans sa barque bleue.

Lentement mûrit raisin, blé.
Quand calmement le jour décline,
Le bon et le mauvais sont prêts.

Quand vient la nuit,
Le marcheur doucement soulève ses paupières lourdes ;
Du soleil, de la combe obscure, brise.

Où le soleil se couche

– I –

Lune, comme si venait un mort
D’une caverne bleue,
Et des fleurs, il en tombe
Maintes sur le sentier rocheux.
Argentin pleure le morbide,
Près de l’étang du soir,
Dans une barque noire
Sont passés outre des amants.

Ou bien retentissent les pas
D’Elis à travers bois
Couleur d’hyacinthe,
De nouveau mourant sous des chênes.
Ô de l’enfant la forme
Pétrie de larmes cristallines,
D’ombres nocturnes.
Des éclairs tords illuminent les tempes
Éternellement froides,
Quand sur la hauteur verdoyante
L’orage de printemps résonne.

– II –

Si douces sont les forêts vertes
De notre petit monde,
La vague cristalline
Mourant contre le mur en ruine
Et nous avons en dormant geint ;
Marchent à pas mal assurés
Longeant la bouchure d’épine
Des chanteurs dans l’été du soir,
Dans le calme sacré
Des vignes pâlissant au loin ;
Or : ombres au cœur froid
De la nuit, deuil des aigles.
Si doux ! ferme un rayon de lune
Les plaies pourpres de la tristesse.

– III –

Vous grandes villes
Bâties pierreuses
Parmi la plaine !
Sans un mot suit
Le sans-patrie
Front assombri le vent,
Les arbres nus sur la colline.
Vous là-bas fleuves ténébreux !
Puissants d’angoisse,
Rouges pluvieux du soir
En nues d’orage.
Vous peuples qui mourez,
Vague blafarde
Brisant aux grèves de la nuit,
Tombée d’étoiles.

Johannes Kühn

Lionel-Édouard Martin — 2 août 2006

Poète allemand contemporain, à ma connaissance très peu traduit en français. Les textes ci-dessous sont tirés de Mit den Raben am Tisch, anthologie publiée aux éditions Carl Hanser, à Munich.


L’abondance
Qu’un grippe-sou préside à la source du temps
Il n’y aurait qu’un seul rayon de soleil
Il garderait les autres
Pour lui.
Il n’y aurait à voir
Qu’un quartier de lune
Tout au long de l’année
Et de papillons que
Trois dans tous les champs
Et qu’un vol d’alouettes au printemps

Je vous le dis,
Bien des gens devraient aller plus lentement
Du fait de la disette
De rayons de soleil
Et de lueur de lune,
De papillons
Et de vols d’alouettes

Seulement, à la source du temps
Nul grippe-sou ne préside,
Et l’on voit les gens aller bien vite, insoucieux,
Comme si l’abondance était sans fin.


Temps de pluie
Un rire d’aise sur les toits
C’est le bruit sans fin de la pluie
Les sapins sifflent
En manteaux verts
Dardant leurs cimes vers les gouttes
Ils les disloquent – ainsi fume
L’eau réduite en vapeur
Tel en été le ru sauvage.

L’angoisse que la canicule
Ne réduise en cendre herbe et grain
Cela sort de la tête
Des paysans,
Devant leurs portes
Ils s’adressent des signes.

Apporte-moi vite ma pipe,
Je veux fumer une heure
Et être heureux !
Dit le vieillard
Au petit-fils
Qui sous son parapluie
S’est rué dans la cour
Et le tonnerre
Guette en habit multicolore.


Le ciel
Allongé sur le dos
Le firmament bleuté est au-dessus de toi
La puissance victorieuse du ciel
Et comme abattu tu es allongé
Et tu fermes les yeux.
Remuent, venant des bords,
Les convois de nuages
Et des vents
Sans destination de voile.
Ne les laisse te parler de personne,
Rouvre les yeux,
Afin qu’allongé sur le dos
Tu sois aussi vaincu
Par le firmament bleu
Où volent des nuages
Et des vents.


Impression du matin
Un poulain de lumière
Gambade à travers le village
Regarde, son sabot – sans que ça claque –
De couleurs empreint les rues,
Rouges et pâles

Dans le visage m’entre
Doucement l’animal.
Chaleur, la trace
Croît à la mi-journée.

Des filles,
Comme un genêt jaune en robes
Demandent aux gambades lumineuses
De la joie. Des rires tintent.


Au café
Dans la bière jaune
Le soleil jaune tombe
Les ombres, hommes noirs,
Aboient attablées.

La patronne blanche s’empresse au robinet
Qui délivre ses dons
De client à client.
Et de l’air âcre
Attrait les mouches.
Les essaims se défont
Autour de gouttelettes sur le sol.

Moi le client dans l’angle,
Moi qu’on évite,
Que fréquente seule une vague de rires,
Qui comme une mer
Me lave le front,
Je songe que transpire ma pièce d’un sou.


La chouette
Il vint un jour aussi quelqu’un
Avec une chouette
Il paya sa tournée générale de bière
À sa santé : les animaux se meurent,
Ils sont sur cette terre
Bousculés par le vent
Et seuls.

Ce genre de visite,
Je connais ça !
Dit le patron, versant à boire.
Il vint un jour aussi quelqu’un
Avec un casque en fer en main
Celui qu’avait son fils
Pendant qu’on avançait vers l’ouest
Le trou d’un éclat de grenade,
Le père en pleurant nous montra,
Ce petit bout de minerai,
Tiré rien qu’une fois,
Fit mourir son garçon.

Ca remonte à un bail
Le patron se souvient
C’était en mil neuf cent quarante
Au début de l’année
Il le sait bien précisément.
Un frère d’armes, de Jental,
Au père avait fait parvenir le casque en fer.

Mais là bien plus à propos vient
Cet autre ce matin
Avec cette chouette
Qui a l’aile brisée.

Où c’que tu l’as trouvée, Fritz ?

En haut à la croisée des routes,
Près des chênes je l’ai trouvée
L’ai ramassée
On n’est pas des sauvages.


Rocher dans la prairie
Il n’a pas de père,
Il n’a pas de mère,
Indépendant, sans parents, solitaire,
À croupetons dans la prairie.

L’ont oint de vols de fleurs
Les temps de mai, pour autant ne s’est pas fait dévot
Il regarde sauvage
D’un regard gris moussu
Par dessus les herbes.

La danse ivre des abeilles
Et du ciel les nuages
Fiévreux bruissent à sons graves
Fréquemment au dessus du dos rouge.

Et sur la ronde des mouches,
Sur les nuées de moustiques
Au –dessus de lui
Fond l’hirondelle
Les soirs d’été.

La chaleur, il la fait rayonner dans la nuit,
Les rayons du soleil, il les donne en retour
Quand fraîchit la rosée.

Dessus trébuche le voleur
Qui survenant des lieux sauvages
Cherche rapine avec ses clefs forgées maison

Là s’assied l’homme et médite
Sur la pierre toute tiède
L’opprobre froid
- Qui a une patrie
Dont le fait se sauver
Le malheur.

Trakl

Lionel-Édouard Martin — 21 juin 2006

Malgré çà et là quelques passages obscurs, surtout dans les textes des dernières années où l’abstraction prend le pas sur le concret, il n’est pas très ardu de rendre en français le sens des poèmes de Trakl. Plus compliqué me paraît de tenter d’en restituer les formes stylistiques (répétitions d’adjectifs de couleur, emploi de l’indéfini, etc.), qui leur confèrent (sans doute est-il banal de le rappeler) leur tonalité singulière. C’est à cette tâche que je me suis essayé – en toute modestie : je ne suis pas aussi parfaitement germaniste que ce travail le requerrait – m’attelant à traduire les rythmes et la densité des originaux, leur syntaxe parfois heurtée.

Georg Trakl

À Johanna

Souvent j’entends tes pas
Sonner dans la ruelle.
Dans le brun jardinet
Le bleu de ton ombre.

Sous la feuillée crépusculaire
J’étais assis, taiseux, buvant mon vin ;
Une goutte de sang
S’écoula de ta tempe

Dans le verre chantant
Moments d’interminable accablement –
Il souffle des étoiles
Un vent de neige au travers des feuillages.

Toute sorte de mort, voilà ce qu’endure
La nuit l’homme pâle.
Ta bouche pourpre
En moi fait vivre une blessure.

Comme si j’arrivais des vertes
Collines de sapins et des rumeurs
De notre lieu natal
Que depuis longtemps nous avons oublié –

Qui sommes-nous ? Plainte bleue
D’une source moussue dans un bois,
Que les violettes
Secrètement parfument au printemps.

Un calme village en été
Protégeait l’enfance, alors,
De notre famille,
Maintenant vont mourants dans la colline

Du soir les descendants chenus,
Nous rêvons de l’effroi
De notre sang nocturne,
Ombres dans la ville de pierre.

Mélancolie

L’âme bleue s’est dans le mutisme enfermée.
À la fenêtre ouverte le bois brun sombre.
Calme des bêtes obscures. En fond moud
Le moulin, vrac de nues par dessus la sente.

Les étrangers dorés. Un train de montures
Jaillit rouge dans le bourg. Jardin brun, froid.
L’aster gèle, à la clôture peint si doux
Du tournesol l’or déjà quasi fondu.

Voix des filles ; de la rosée a coulé
Dans l’herbe dure et dans des astres blancs, froids.
Parmi l’ombre si chère vois la mort peinte,
Tout visage empli de larmes et fermé.

Toussaint

Bouts d’hommes, bouts de femmes, les tristes comparses,
Répandent aujourd’hui des fleurs, des bleues, des rouges
Sur leurs caveaux, qui timidement s’illuminent.
Ils sont devant la mort de pauvres marionnettes.

Oh, qu’ils semblent ici pleins de frayeur et humbles,
Quand les ombres sont là, derrière les haies noires.
Dans le vent automnal pleure qui n’est pas né,
On voit aussi des feux partir à la dérive.

Les soupirs des amants montent dans les ramures
Et tout là-bas pourrit la mère avec l’enfant
La ronde des vivants paraît une illusion,
Diffuse étonnamment dans le souffle du soir.

Si confuse est leur vie, pleine de tourments sombres !
Dieu, prends pitié de l’enfer douloureux des femmes
Et de ce désespoir plein de lamentations.
Des esseulés sans mots vaguent en salle d’astres.

Lamentation nocturne (1ère version)

La nuit s’est levée sur le désastre du front
Avec de beaux astres,
Sur la colline où tu gisais pétrifié de douleur,

Un fauve au jardin ton cœur dévorait.
Ange incandescent,
Tu gis poitrine en lambeaux sur le champ pierreux

À moins qu’oiseau de nuit dans la forêt,
Interminable plainte
Répétée sans relâche en roncier de ramure nocturne.

Lamentation nocturne (2ème version)

La nuit s’est levée sur le désastre du front
Avec de beaux astres,
Sur le visage pétrifié par la douleur,
Un fauve a dévoré le cœur de l’amoureux.
Un ange incandescent
La poitrine en lambeaux s’abîme en champ pierreux
De nouveau plane un vautour.
Las ! dans une plainte interminable
S’amalgament feu, terre et source bleue.

La rosée du printemps…

La rosée du printemps qui des branches obscures
Tombe, voici la nuit
Avec des rayons d’astres – ceux de jour, tu les as oubliés.

Sous l’arc de ronces tu gisais, et l’épine creusait
Plus avant dans le corps cristallin –
Qu’en plus grand feu l’âme à la nuit s’unisse.

D’astres s’est parée la fiancée,
Myrte pure
Penchée sur le fervent visage du défunt.

Plein de germinations d’averses
T’étreint infiniment le manteau bleu de la Madone.

Délire

La neige noire qui des toits s’égoutte.
Un doigt rouge s’immerge dans ton front
Dans la chambre nue des glaciers bleus sombrent,
Des amoureux sont des miroirs défunts.
En lourds morceaux se rompt la tête et pense
Aux ombres miroitées en glaciers bleus,
Au rire froid d’une fillette morte.
Parfum d’œillet, où le vent du soir pleure.

Le calme des défunts…

Le calme des défunts aime le vieux jardin,
La démente qui habita des chambres bleues
Le soir, paraît la forme calme à la fenêtre

Mais elle rabattit le voilage jauni
Le ruissellement des perles de verre évoquait notre enfance
Nous trouvâmes de nuit un astre noir au bois

Dans le bleu d’un miroir bruit la douce sonate
De longs enlacements
Plane son souris sur la bouche du mourant.

Le soir (deuxième version)

Encor jaune est l’herbe, et gris et noir l’arbre,
Mais dans la soirée un vert s’obscurcit,
Le ru vient des montagnes, froid et clair,
Bruit en cache de rochers ; même bruit
Quand après boire tu remues les pieds. Promenade sauvage
Dans le bleu ; et les cris radieux des oiselets.
Qui très sombre déjà, plus profondément baisse
Le front sur les eaux bleues, l’élément féminin ;
Se recouchant dans la ramée verte du soir.
Cris et mélancolie bruissent en concert dans le soleil pourpre.

À Angela, 3 (deuxième version)

Les fruits qui rouges sur les branches s’arrondissent,
Lèvres de l’ange, qui arborent leur douceur,
Comme des Nymphes qui se penchent sur des sources
Avec calmes regards pendant de longues heures,
De l’après-midi les mordorées, longues heures.

Mais l’esprit quelquefois revient à guerre et jeux.

Dans les nuages d’or flue un rush batailleur
De mouches sur la pourriture et les abcès
Quelque démon médite orage dans l’air lourd,
Dans l’ombre sépulcrale des tristes cyprès.

Là le premier éclair s’abat de mangers noirs.

Catulle

Lionel-Édouard Martin —

- I -

À qui donner ce mignonnet nouveau p’tit livre-
frais ébarbé à coups de sèche pierre ponce ?
À toi, Cornelius : car déjà tu pensais
que mes niaiseries valaient bien quelque chose
alors que tu osais, premier des Italiens,
développer l’histoire ancienne en trois volumes
somme de science et de travail, par Jupiter.
Considère pour tien ce petit bout de livre,
quoi que ça vaille ; et que la muse protectrice
le maintienne inchangé pendant un siècle et plus.

- II -

Ô moineau, toi qui fais le bonheur de ma môme,
avec qui elle joue, qu’elle tient sur son sein,
à qui, à ta requête, elle offre son index
t’incitant à donner de fougueux coups de bec
quand languissant de moi d’un désir éclatant
l’envie lui vient de s’amuser de ce qu’elle aime,
(ô toi, soulagement des peines de son âme !)
pour apaiser, je crois, le feu de sa passion :
que ne puis-je avec toi jouer comme elle fait,
et d’un cœur attristé dissiper les tourments !

- III -

Pleurez, vous les Vénus et vous les Cupidons,
et vous, hommes sensibles à la vénusté :
il est mort le moineau de m’Amour, le moineau,
délices de m’Amour, aimé plus que ses yeux.
C’est qu’il était mimi, et qu’il connaissait sa
maîtresse – ainsi fait la fillette de sa mère –,
ne s’éloignant jamais bien loin de son giron,
mais sautillant tantôt ici, puis tantôt là,
même ne pépiait qu’à sa seule patronne…
Et le voici qui va, par chemin de ténèbres,
là d’où l’on dit que nul jamais n’est revenu.
Soyez maudites, vous, ô maudites ténèbres
d’Orcus, qui dévorez toutes les belles choses :
vous m’avez arraché le plus beau des moineaux…
Ô la méchante action, pauvre petit moineau !
Voici que par ta faute, à force de pleurer
les yeux de mon Amour sont rouges et gonflés.

- VI -

Flavius, tu meurs d’envie de conter à Catulle,
– n’étaient leur mocheté et leur inélégance –
– toi qui es si bavard ! – tes frasques, tes fredaines :
oui, mais tu as choisi je ne sais quelle grue
fiévreuse, et m’avouer tout ça n’est pas commode.
Tes nuits, c’est évident, ne sont pas solitaires :
ton lit, bien que muet, le clame, parfumé
de guirlandes de fleurs et d’huile de Syrie
et les coussins pareillement, ici et là
éventrés, comme aussi de ton lit tout branlant
le babil éraillé et la marche boiteuse.
Tout cela, c’est en vain que tu veux le cacher.
Tu n’étalerais pas, éreintés par la baise,
tes flancs, si tu n’étais en proie à la folie !
Pour ces raisons : le bien, le mal, quoi qui t’arrive,
dis-le-moi donc ! Je veux, toi-même et tes amours,
par quelques vers jolis vous porter jusqu’aux nues.

- VIII -

Pauvre Catulle, arrête un peu de délirer,
et ce que tu vois mort, tiens-le-toi pour perdu.
Il a brillé jadis pour toi de blancs soleils
quand tu allais partout où te menait ta môme
aimée de nous comme nulle autre ne sera.
Alors, au temps de l’abondance des plaisirs
à quoi tu disais “oui” et ta belle pas “non”,
il a brillé, c’est vrai, pour toi de blancs soleils.
Elle ne dit plus “oui” : dis “non” aussi, grand lâche !
Mais ne suis pas qui fuit, ne vis pas misérable,
supporte sans fléchir ta souffrance, tiens bon !
La môme, adieu, Catulle désormais tient bon,
il ne t’ennuiera plus de quêtes et prières.
À ton tour de souffrir, quand nul ne te priera !
Garce, malheur à toi, qu’auras-tu comme vie ?
Qui te fera la cour, qui te trouvera belle ?
Qui donc aimeras-tu ? Qui dira “tu es mienne” ?
Qui embrasseras-tu, tu mordras quelles lèvres ?
– Toi Catulle, surtout : ne fléchis pas, tiens bon !

- XVI -

Je vous enculerai, vous sucerez ma queue,
tapette d’Aurélius, et toi, Furius, pédé,
qui concluez, de la lecture de mes vers,
j’en conviens peu virils, à mon obscénité.
La chasteté, c’est vrai, sied au poète pieux,
mais n’est pas nécessaire à ses petits poèmes,
qui gagnent en saveur ainsi qu’en agrément
à n’être pas virils et pleins d’obscénité,
et s’ils ont le pouvoir d’exciter la grattelle
non pas des seuls blondins mais de ces vieux barbons
qui ne peuvent bouger leurs reins ankylosés.
Vous deux, pour avoir lu mes “milliers de baisers”,
vous concluez que je serais malement mâle ?
Je vous enculerai, vous sucerez ma queue.

- XXV -

Thallus, pédé, plus mou que duvet de lapin
que moelle de jeune oie, que lobule d’oreille,
que flasque vit de vieux, qu’arantèle moisie,
Thallus, plus grappilleur que virante bourrasque
quand la nuit donne à voir les garde-habits qui bâillent :
rends-moi le mantelet que tu m’as dérobé,
mon mouchoir espagnol, mes broderies thyniennes
que tu portes, Ducon, comme héritées des tiens !
Déglue-moi ça de tes pinceaux, rends-moi mon bien !
Sans quoi mon fouet brûlant écrira pour ta honte
sur tes flancs délicats et tes mains mollassonnes,
et tu rejingueras comme le frêle esquif
pris sur la vaste mer dans un vent déchaîné.

- XXVII -

Échanson, toi qui sers de ce bon vieux Falerne,
verse en ma coupe des calices plus amers :
c’est ce que veut la loi de Dame Postumie
plus enivrée de vin que n’est ivre la grappe.
Et vous les eaux, filez, allez où vous voudrez,
fléaux du vin, déménagez chez Pisse-froid :
la boisson de Bacchus ici n’est pas coupée.

- XXVIII -

Meilleur des pickpockets qui aux bains officient
ô papa Vibennius et ton pédé de fils
(car si la main du père est réputée cracra,
le fils a quant à lui le cul plutôt vorace),
partez, exilez-vous dans de mauvais pays :
Dès lors que les larcins du père sont connus
de chacun, et du fils le popotin velu,
plus moyen d’en tirer le moindre bénéfice !

- LVI -

Un truc très rigolo, Caton, vraiment marrant,
qu’il faut que je te dise, et qui t’amusera !
Ris-en autant, Caton, que tu aimes Catulle :
c’est un truc rigolo, et vraiment très marrant.
J’ai surpris tout à l’heure un gamin qui tronchait
une môme ; je l’ai – pardon, Dame Vénus ! –
sans débander à coups de teube culbuté!

- LVIII -

Celius, notre Lesbie, cette même Lesbie,
cette même Lesbie que Catulle, elle seule,
aima plus que lui-même et plus qu’aucun des siens,
voici qu’aux carrefours, dans les ruelles elle
branle les descendants du glorieux Rémus.

- LIX -

Rufa de Bononia suce son Rufulet.
Femme de Ménénus, on la voit bien souvent
près des tombeaux tirer son fricot du bûcher,
courant après la miche échappée à la flamme
sous les horions du croque-mort demi-tondu.