Trakl 2
À Venise
Calme dans la chambre nocturne.
D’argent scintille le bougeoir
Devant l’haleine fredonnante
Du solitaire ;
Magie des nuages de roses.
Une nuée de mouches noires
Obscurcit le pierreux espace ;
Et l’œil fixé sur l’agonie
Des dorures du jour : la tête
De l’apatride.
Sans mouvement fait nuit la mer.
Étoile et voyage noirâtre
Ont disparu dans le canal.
Enfant, ton rire maladif
M’a suivi doux dans le sommeil.
Chant d’un merle en cage
Noire haleine parmi les verts rameaux.
Des fleurs bleues flottent autour de la face
Du solitaire, pas doré
Agonisant sous l’olivier.
Volettements d’aile ivre sur la nuit.
Douce saigne l’humilité,
Rosée, lent gouttant de l’épine en fleur.
La charité des branches claires
Embrasse un cœur qui se déchire.
Été
Au soir se tait la plainte
Du coucou dans les bois
Plus bas le blé s’incline,
Le pavot rouge.
Orage noir, menace
Sur la colline ;
Le chant vieux du grillon
Meurt dans le champ.
Plus ne bougent les feuilles
Du châtaignier ;
Sur l’escalier à vis
Ta robe bruit.
Calme luit la bougie
En chambre sombre ;
Une main argentée
L’a fait mourir.
Nuit sans vent, sans étoile.
Fin d’été
Le vert été est tellement tranquille
Devenu, ton visage de cristal.
À l’étang du soir sont mortes les fleurs,
Un cri de merle paniqué.
Vain espoir de vie ! déjà se dispose
Au départ l’hirondelle du foyer,
Et le soleil sombre sur la colline ;
Déjà la nuit propose un chemin d’astres.
Calme des villages ; autour résonnent
Les forêts abandonnées. Cœur,
Penche-toi, désormais plus amoureux,
Au-dessus de la sereine endormie.
Le vert été est tellement tranquille
Devenu, et le pas se fait entendre
De l’étranger parmi la nuit d’argent ;
Qu’une bête bleue pense à ses brisées,
Au bon écho de ses ans spirituels !
Le soleil
Chaque jour le soleil jaune vient sur le mont.
Bel est le bois, la bête sombre,
L’homme ; chasseur ou bien berger.
Rougeâtre monte le poisson dans l’étang vert.
Sous le ciel arrondi
Va le pêcheur doucement dans sa barque bleue.
Lentement mûrit raisin, blé.
Quand calmement le jour décline,
Le bon et le mauvais sont prêts.
Quand vient la nuit,
Le marcheur doucement soulève ses paupières lourdes ;
Du soleil, de la combe obscure, brise.
Où le soleil se couche
– I –
Lune, comme si venait un mort
D’une caverne bleue,
Et des fleurs, il en tombe
Maintes sur le sentier rocheux.
Argentin pleure le morbide,
Près de l’étang du soir,
Dans une barque noire
Sont passés outre des amants.
Ou bien retentissent les pas
D’Elis à travers bois
Couleur d’hyacinthe,
De nouveau mourant sous des chênes.
Ô de l’enfant la forme
Pétrie de larmes cristallines,
D’ombres nocturnes.
Des éclairs tords illuminent les tempes
Éternellement froides,
Quand sur la hauteur verdoyante
L’orage de printemps résonne.
– II –
Si douces sont les forêts vertes
De notre petit monde,
La vague cristalline
Mourant contre le mur en ruine
Et nous avons en dormant geint ;
Marchent à pas mal assurés
Longeant la bouchure d’épine
Des chanteurs dans l’été du soir,
Dans le calme sacré
Des vignes pâlissant au loin ;
Or : ombres au cœur froid
De la nuit, deuil des aigles.
Si doux ! ferme un rayon de lune
Les plaies pourpres de la tristesse.
– III –
Vous grandes villes
Bâties pierreuses
Parmi la plaine !
Sans un mot suit
Le sans-patrie
Front assombri le vent,
Les arbres nus sur la colline.
Vous là-bas fleuves ténébreux !
Puissants d’angoisse,
Rouges pluvieux du soir
En nues d’orage.
Vous peuples qui mourez,
Vague blafarde
Brisant aux grèves de la nuit,
Tombée d’étoiles.
