Le blog de Lionel-Édouard Martin

Johannes Kühn

Lionel-Édouard Martin — 2 août 2006

Poète allemand contemporain, à ma connaissance très peu traduit en français. Les textes ci-dessous sont tirés de Mit den Raben am Tisch, anthologie publiée aux éditions Carl Hanser, à Munich.


L’abondance
Qu’un grippe-sou préside à la source du temps
Il n’y aurait qu’un seul rayon de soleil
Il garderait les autres
Pour lui.
Il n’y aurait à voir
Qu’un quartier de lune
Tout au long de l’année
Et de papillons que
Trois dans tous les champs
Et qu’un vol d’alouettes au printemps

Je vous le dis,
Bien des gens devraient aller plus lentement
Du fait de la disette
De rayons de soleil
Et de lueur de lune,
De papillons
Et de vols d’alouettes

Seulement, à la source du temps
Nul grippe-sou ne préside,
Et l’on voit les gens aller bien vite, insoucieux,
Comme si l’abondance était sans fin.


Temps de pluie
Un rire d’aise sur les toits
C’est le bruit sans fin de la pluie
Les sapins sifflent
En manteaux verts
Dardant leurs cimes vers les gouttes
Ils les disloquent – ainsi fume
L’eau réduite en vapeur
Tel en été le ru sauvage.

L’angoisse que la canicule
Ne réduise en cendre herbe et grain
Cela sort de la tête
Des paysans,
Devant leurs portes
Ils s’adressent des signes.

Apporte-moi vite ma pipe,
Je veux fumer une heure
Et être heureux !
Dit le vieillard
Au petit-fils
Qui sous son parapluie
S’est rué dans la cour
Et le tonnerre
Guette en habit multicolore.


Le ciel
Allongé sur le dos
Le firmament bleuté est au-dessus de toi
La puissance victorieuse du ciel
Et comme abattu tu es allongé
Et tu fermes les yeux.
Remuent, venant des bords,
Les convois de nuages
Et des vents
Sans destination de voile.
Ne les laisse te parler de personne,
Rouvre les yeux,
Afin qu’allongé sur le dos
Tu sois aussi vaincu
Par le firmament bleu
Où volent des nuages
Et des vents.


Impression du matin
Un poulain de lumière
Gambade à travers le village
Regarde, son sabot – sans que ça claque –
De couleurs empreint les rues,
Rouges et pâles

Dans le visage m’entre
Doucement l’animal.
Chaleur, la trace
Croît à la mi-journée.

Des filles,
Comme un genêt jaune en robes
Demandent aux gambades lumineuses
De la joie. Des rires tintent.


Au café
Dans la bière jaune
Le soleil jaune tombe
Les ombres, hommes noirs,
Aboient attablées.

La patronne blanche s’empresse au robinet
Qui délivre ses dons
De client à client.
Et de l’air âcre
Attrait les mouches.
Les essaims se défont
Autour de gouttelettes sur le sol.

Moi le client dans l’angle,
Moi qu’on évite,
Que fréquente seule une vague de rires,
Qui comme une mer
Me lave le front,
Je songe que transpire ma pièce d’un sou.


La chouette
Il vint un jour aussi quelqu’un
Avec une chouette
Il paya sa tournée générale de bière
À sa santé : les animaux se meurent,
Ils sont sur cette terre
Bousculés par le vent
Et seuls.

Ce genre de visite,
Je connais ça !
Dit le patron, versant à boire.
Il vint un jour aussi quelqu’un
Avec un casque en fer en main
Celui qu’avait son fils
Pendant qu’on avançait vers l’ouest
Le trou d’un éclat de grenade,
Le père en pleurant nous montra,
Ce petit bout de minerai,
Tiré rien qu’une fois,
Fit mourir son garçon.

Ca remonte à un bail
Le patron se souvient
C’était en mil neuf cent quarante
Au début de l’année
Il le sait bien précisément.
Un frère d’armes, de Jental,
Au père avait fait parvenir le casque en fer.

Mais là bien plus à propos vient
Cet autre ce matin
Avec cette chouette
Qui a l’aile brisée.

Où c’que tu l’as trouvée, Fritz ?

En haut à la croisée des routes,
Près des chênes je l’ai trouvée
L’ai ramassée
On n’est pas des sauvages.


Rocher dans la prairie
Il n’a pas de père,
Il n’a pas de mère,
Indépendant, sans parents, solitaire,
À croupetons dans la prairie.

L’ont oint de vols de fleurs
Les temps de mai, pour autant ne s’est pas fait dévot
Il regarde sauvage
D’un regard gris moussu
Par dessus les herbes.

La danse ivre des abeilles
Et du ciel les nuages
Fiévreux bruissent à sons graves
Fréquemment au dessus du dos rouge.

Et sur la ronde des mouches,
Sur les nuées de moustiques
Au –dessus de lui
Fond l’hirondelle
Les soirs d’été.

La chaleur, il la fait rayonner dans la nuit,
Les rayons du soleil, il les donne en retour
Quand fraîchit la rosée.

Dessus trébuche le voleur
Qui survenant des lieux sauvages
Cherche rapine avec ses clefs forgées maison

Là s’assied l’homme et médite
Sur la pierre toute tiède
L’opprobre froid
- Qui a une patrie
Dont le fait se sauver
Le malheur.