Le blog de Lionel-Édouard Martin

Trakl

Lionel-Édouard Martin — 21 juin 2006

Malgré çà et là quelques passages obscurs, surtout dans les textes des dernières années où l’abstraction prend le pas sur le concret, il n’est pas très ardu de rendre en français le sens des poèmes de Trakl. Plus compliqué me paraît de tenter d’en restituer les formes stylistiques (répétitions d’adjectifs de couleur, emploi de l’indéfini, etc.), qui leur confèrent (sans doute est-il banal de le rappeler) leur tonalité singulière. C’est à cette tâche que je me suis essayé – en toute modestie : je ne suis pas aussi parfaitement germaniste que ce travail le requerrait – m’attelant à traduire les rythmes et la densité des originaux, leur syntaxe parfois heurtée.

Georg Trakl

À Johanna

Souvent j’entends tes pas
Sonner dans la ruelle.
Dans le brun jardinet
Le bleu de ton ombre.

Sous la feuillée crépusculaire
J’étais assis, taiseux, buvant mon vin ;
Une goutte de sang
S’écoula de ta tempe

Dans le verre chantant
Moments d’interminable accablement –
Il souffle des étoiles
Un vent de neige au travers des feuillages.

Toute sorte de mort, voilà ce qu’endure
La nuit l’homme pâle.
Ta bouche pourpre
En moi fait vivre une blessure.

Comme si j’arrivais des vertes
Collines de sapins et des rumeurs
De notre lieu natal
Que depuis longtemps nous avons oublié –

Qui sommes-nous ? Plainte bleue
D’une source moussue dans un bois,
Que les violettes
Secrètement parfument au printemps.

Un calme village en été
Protégeait l’enfance, alors,
De notre famille,
Maintenant vont mourants dans la colline

Du soir les descendants chenus,
Nous rêvons de l’effroi
De notre sang nocturne,
Ombres dans la ville de pierre.

Mélancolie

L’âme bleue s’est dans le mutisme enfermée.
À la fenêtre ouverte le bois brun sombre.
Calme des bêtes obscures. En fond moud
Le moulin, vrac de nues par dessus la sente.

Les étrangers dorés. Un train de montures
Jaillit rouge dans le bourg. Jardin brun, froid.
L’aster gèle, à la clôture peint si doux
Du tournesol l’or déjà quasi fondu.

Voix des filles ; de la rosée a coulé
Dans l’herbe dure et dans des astres blancs, froids.
Parmi l’ombre si chère vois la mort peinte,
Tout visage empli de larmes et fermé.

Toussaint

Bouts d’hommes, bouts de femmes, les tristes comparses,
Répandent aujourd’hui des fleurs, des bleues, des rouges
Sur leurs caveaux, qui timidement s’illuminent.
Ils sont devant la mort de pauvres marionnettes.

Oh, qu’ils semblent ici pleins de frayeur et humbles,
Quand les ombres sont là, derrière les haies noires.
Dans le vent automnal pleure qui n’est pas né,
On voit aussi des feux partir à la dérive.

Les soupirs des amants montent dans les ramures
Et tout là-bas pourrit la mère avec l’enfant
La ronde des vivants paraît une illusion,
Diffuse étonnamment dans le souffle du soir.

Si confuse est leur vie, pleine de tourments sombres !
Dieu, prends pitié de l’enfer douloureux des femmes
Et de ce désespoir plein de lamentations.
Des esseulés sans mots vaguent en salle d’astres.

Lamentation nocturne (1ère version)

La nuit s’est levée sur le désastre du front
Avec de beaux astres,
Sur la colline où tu gisais pétrifié de douleur,

Un fauve au jardin ton cœur dévorait.
Ange incandescent,
Tu gis poitrine en lambeaux sur le champ pierreux

À moins qu’oiseau de nuit dans la forêt,
Interminable plainte
Répétée sans relâche en roncier de ramure nocturne.

Lamentation nocturne (2ème version)

La nuit s’est levée sur le désastre du front
Avec de beaux astres,
Sur le visage pétrifié par la douleur,
Un fauve a dévoré le cœur de l’amoureux.
Un ange incandescent
La poitrine en lambeaux s’abîme en champ pierreux
De nouveau plane un vautour.
Las ! dans une plainte interminable
S’amalgament feu, terre et source bleue.

La rosée du printemps…

La rosée du printemps qui des branches obscures
Tombe, voici la nuit
Avec des rayons d’astres – ceux de jour, tu les as oubliés.

Sous l’arc de ronces tu gisais, et l’épine creusait
Plus avant dans le corps cristallin –
Qu’en plus grand feu l’âme à la nuit s’unisse.

D’astres s’est parée la fiancée,
Myrte pure
Penchée sur le fervent visage du défunt.

Plein de germinations d’averses
T’étreint infiniment le manteau bleu de la Madone.

Délire

La neige noire qui des toits s’égoutte.
Un doigt rouge s’immerge dans ton front
Dans la chambre nue des glaciers bleus sombrent,
Des amoureux sont des miroirs défunts.
En lourds morceaux se rompt la tête et pense
Aux ombres miroitées en glaciers bleus,
Au rire froid d’une fillette morte.
Parfum d’œillet, où le vent du soir pleure.

Le calme des défunts…

Le calme des défunts aime le vieux jardin,
La démente qui habita des chambres bleues
Le soir, paraît la forme calme à la fenêtre

Mais elle rabattit le voilage jauni
Le ruissellement des perles de verre évoquait notre enfance
Nous trouvâmes de nuit un astre noir au bois

Dans le bleu d’un miroir bruit la douce sonate
De longs enlacements
Plane son souris sur la bouche du mourant.

Le soir (deuxième version)

Encor jaune est l’herbe, et gris et noir l’arbre,
Mais dans la soirée un vert s’obscurcit,
Le ru vient des montagnes, froid et clair,
Bruit en cache de rochers ; même bruit
Quand après boire tu remues les pieds. Promenade sauvage
Dans le bleu ; et les cris radieux des oiselets.
Qui très sombre déjà, plus profondément baisse
Le front sur les eaux bleues, l’élément féminin ;
Se recouchant dans la ramée verte du soir.
Cris et mélancolie bruissent en concert dans le soleil pourpre.

À Angela, 3 (deuxième version)

Les fruits qui rouges sur les branches s’arrondissent,
Lèvres de l’ange, qui arborent leur douceur,
Comme des Nymphes qui se penchent sur des sources
Avec calmes regards pendant de longues heures,
De l’après-midi les mordorées, longues heures.

Mais l’esprit quelquefois revient à guerre et jeux.

Dans les nuages d’or flue un rush batailleur
De mouches sur la pourriture et les abcès
Quelque démon médite orage dans l’air lourd,
Dans l’ombre sépulcrale des tristes cyprès.

Là le premier éclair s’abat de mangers noirs.