Le blog de Lionel-Édouard Martin

Johannes Kühn

Lionel-Édouard Martin — 2 août 2006

Poète allemand contemporain, à ma connaissance très peu traduit en français. Les textes ci-dessous sont tirés de Mit den Raben am Tisch, anthologie publiée aux éditions Carl Hanser, à Munich.


L’abondance
Qu’un grippe-sou préside à la source du temps
Il n’y aurait qu’un seul rayon de soleil
Il garderait les autres
Pour lui.
Il n’y aurait à voir
Qu’un quartier de lune
Tout au long de l’année
Et de papillons que
Trois dans tous les champs
Et qu’un vol d’alouettes au printemps

Je vous le dis,
Bien des gens devraient aller plus lentement
Du fait de la disette
De rayons de soleil
Et de lueur de lune,
De papillons
Et de vols d’alouettes

Seulement, à la source du temps
Nul grippe-sou ne préside,
Et l’on voit les gens aller bien vite, insoucieux,
Comme si l’abondance était sans fin.


Temps de pluie
Un rire d’aise sur les toits
C’est le bruit sans fin de la pluie
Les sapins sifflent
En manteaux verts
Dardant leurs cimes vers les gouttes
Ils les disloquent – ainsi fume
L’eau réduite en vapeur
Tel en été le ru sauvage.

L’angoisse que la canicule
Ne réduise en cendre herbe et grain
Cela sort de la tête
Des paysans,
Devant leurs portes
Ils s’adressent des signes.

Apporte-moi vite ma pipe,
Je veux fumer une heure
Et être heureux !
Dit le vieillard
Au petit-fils
Qui sous son parapluie
S’est rué dans la cour
Et le tonnerre
Guette en habit multicolore.


Le ciel
Allongé sur le dos
Le firmament bleuté est au-dessus de toi
La puissance victorieuse du ciel
Et comme abattu tu es allongé
Et tu fermes les yeux.
Remuent, venant des bords,
Les convois de nuages
Et des vents
Sans destination de voile.
Ne les laisse te parler de personne,
Rouvre les yeux,
Afin qu’allongé sur le dos
Tu sois aussi vaincu
Par le firmament bleu
Où volent des nuages
Et des vents.


Impression du matin
Un poulain de lumière
Gambade à travers le village
Regarde, son sabot – sans que ça claque –
De couleurs empreint les rues,
Rouges et pâles

Dans le visage m’entre
Doucement l’animal.
Chaleur, la trace
Croît à la mi-journée.

Des filles,
Comme un genêt jaune en robes
Demandent aux gambades lumineuses
De la joie. Des rires tintent.


Au café
Dans la bière jaune
Le soleil jaune tombe
Les ombres, hommes noirs,
Aboient attablées.

La patronne blanche s’empresse au robinet
Qui délivre ses dons
De client à client.
Et de l’air âcre
Attrait les mouches.
Les essaims se défont
Autour de gouttelettes sur le sol.

Moi le client dans l’angle,
Moi qu’on évite,
Que fréquente seule une vague de rires,
Qui comme une mer
Me lave le front,
Je songe que transpire ma pièce d’un sou.


La chouette
Il vint un jour aussi quelqu’un
Avec une chouette
Il paya sa tournée générale de bière
À sa santé : les animaux se meurent,
Ils sont sur cette terre
Bousculés par le vent
Et seuls.

Ce genre de visite,
Je connais ça !
Dit le patron, versant à boire.
Il vint un jour aussi quelqu’un
Avec un casque en fer en main
Celui qu’avait son fils
Pendant qu’on avançait vers l’ouest
Le trou d’un éclat de grenade,
Le père en pleurant nous montra,
Ce petit bout de minerai,
Tiré rien qu’une fois,
Fit mourir son garçon.

Ca remonte à un bail
Le patron se souvient
C’était en mil neuf cent quarante
Au début de l’année
Il le sait bien précisément.
Un frère d’armes, de Jental,
Au père avait fait parvenir le casque en fer.

Mais là bien plus à propos vient
Cet autre ce matin
Avec cette chouette
Qui a l’aile brisée.

Où c’que tu l’as trouvée, Fritz ?

En haut à la croisée des routes,
Près des chênes je l’ai trouvée
L’ai ramassée
On n’est pas des sauvages.


Rocher dans la prairie
Il n’a pas de père,
Il n’a pas de mère,
Indépendant, sans parents, solitaire,
À croupetons dans la prairie.

L’ont oint de vols de fleurs
Les temps de mai, pour autant ne s’est pas fait dévot
Il regarde sauvage
D’un regard gris moussu
Par dessus les herbes.

La danse ivre des abeilles
Et du ciel les nuages
Fiévreux bruissent à sons graves
Fréquemment au dessus du dos rouge.

Et sur la ronde des mouches,
Sur les nuées de moustiques
Au –dessus de lui
Fond l’hirondelle
Les soirs d’été.

La chaleur, il la fait rayonner dans la nuit,
Les rayons du soleil, il les donne en retour
Quand fraîchit la rosée.

Dessus trébuche le voleur
Qui survenant des lieux sauvages
Cherche rapine avec ses clefs forgées maison

Là s’assied l’homme et médite
Sur la pierre toute tiède
L’opprobre froid
- Qui a une patrie
Dont le fait se sauver
Le malheur.

Parfois le temps s’écoule…

Lionel-Édouard Martin — 7 juillet 2006

Extraits du texte paru dans la revue Riveneuve Continents, n° 3, hiver 2005

Parfois le temps s’écoule en fruit de marronnier sur la table de jardin où l’été nous mangeons. Pour cette chute, il n’est pas d’heure, nulle régularité d’horloge n’en régit le mécanisme, l’intervalle entre deux écroulements varie sans mesure possible : il en va du mûrissement de la bogue, de la force de la brise, de la fragilité du pédoncule. Mais inéluctablement le marron tombe, frappe comme un gong la résine de synthèse, heurte une assiette, un verre ; s’abîme dans nos paroles, adoube de son frôlement nos phrases, d’un point final rythme nos dires. Alors nos mots de l’habitude s’éteignent à l’impact de la pierre végétale qui pèse, tiède encore de la chaleur du jour, parmi les couverts de métal ; et nous demeurons longuement muets devant le météore, comme devant la certitude de la mort à venir, perceptible, incarnée dans la sphère immobile et vernie telle un cercueil infime posé dans le langage.

* * *

L’orage de grêle vient briser la continuité cristalline de la soirée d’été : comme un arbre qu’on secoue pour rompre avec la fixité du feuillage et des branches, et avec cette brusquerie qui nous surprend au milieu de nos gestes et qui les interrompt. Au premier éclair, mots en suspens face à l’imminence du grésil, on envisage le ciel : fracassante apodose, le tonnerre se greffe à nos paroles, et les achève.
Quelques instants suffisent pour transformer le monde en page vierge d’écriture, pour enfouir le nom des choses sous un épais glacis. Bouche bée, nous gardons dans notre gorge la phrase qui pourrait s’y répandre. Il faut attendre que le temps retourne à son œuvre de copiste - que de nouveau l’alphabet liquéfié coule en lettrines au bout de son calame. Alors, le langage, dépris de son immobilité soudaine, nous revient à la bouche comme une eau suscitée par la saveur du fruit.

Rapport au calcaire

Lionel-Édouard Martin — 23 juin 2006

Extraits du texte paru dans la revue Hauteurs, n° 19, mars 2006

Maison construite avec des mots, lui faudrait-il un toit d’ardoise ? Qu’elle s’enracine dans la terre excavée, des murs s’élèvent, s’éprennent du ciel. Majuscules monumentales, nul accent ne s’y pose, rien qui ferme. Elles s’accroissent des pluies reçues, qui les fichent plus avant dans le sol, et leur donne à pousser vers le haut. Une maison de mots doit tout ensemble avoir la narine aux nuages et du pied presser la lave : hampes ouvertes, en devenir de harpes, aux vents et à la foudre, jambages enfoncés dans la pierre liquide - encre ou sang soustraits à l’élémentaire, par l’eau et par l’air bâtissant la parole, babil ascensionnel, vers le soleil, cet or.

* * *

Diriez-vous, si jamais vous parliez, maisons lourdes,
Partageant tout soudain la parole des hommes,
Que le linge étendu sur les terrasses forme
Cette aile de beau galbe, égale et plane aux souffles,

Qui pourrait vous porter, migratrices de pierre,
À la saison des pluies vers des cieux plus frivoles,
Vous qui ne dites rien mais rêvez d’un envol
Soutenu par ce voile humecté de lumière ?

* * *

J’ai souvenir de demeures succinctes, aux murs peu maçonnés : tout juste un peu de sable et de chaux, mais elles fondaient leur aplomb principal sur un agrégat de moellons secs où nichaient des rossignols et d’autres passereaux. Dans ces petites maisons singulières, généralement pourvues d’une pièce unique et de faible contenance, on remisait les outils de jardinage, on s’abritait pendant l’averse. Plantées au beau milieu de champs dont le dépierrage avait nourri leur économie, elles chantaient d’une voix supposée de calcaire. Chantaient de fait à voix d’oiseau - nul ne doutait que l’oiseau ne prêtât à la pierre son chant - ainsi qu’à voix de vent, car le vent dans les brèches sifflait à voix de vent, et l’on savait que ces loges (ainsi les nommait-on) participaient aussi du vent. Mais il fallait, aux yeux de leurs propriétaires, que l’oiseau et le vent fussent aux masures consubstantiels, comme si l’oiseau et le vent relevaient de la pierre.
Depuis mon enfance, j’inscris le moindre souffle, le moineau le plus chétif, dans un esprit de roche. De tout silex empaumé j’éprouve dans le creux de ma main la plume et l’haleine. Et nulle maison n’est vraiment muette à mon oreille : de brique ou de parpaing, j’entends distinctement son langage. La poésie m’engage
À chercher des réponses aux questions qu’elle me pose.

* * *

Tout homme est bâti sur un gouffre : Padirac en son ventre et l’architecture calcaire de son squelette, c’est en cela qu’il parle, sa pierre héberge une parole de rivière, aveugle dans l’argile, un chant d’aède sous terre. Ô glaises humaines, mes si profondes qui contenez l’écho de la caverne originelle, ouvrez vos ailes, un peu - que soient perceptibles à l’œil les battement du cœur dans sa gangue de chair ! Poète, je n’invente aucun rythme, mais saisissant la vibration des veines et de la craie, je fraie sa voie jusques aux lèvres, aidant à la poussée comme on épaule la voiture embourbée. Rien de ce qui sourd ne m’appartient, j’accouche un précipice de sa tendresse.

Trakl

Lionel-Édouard Martin — 21 juin 2006

Malgré çà et là quelques passages obscurs, surtout dans les textes des dernières années où l’abstraction prend le pas sur le concret, il n’est pas très ardu de rendre en français le sens des poèmes de Trakl. Plus compliqué me paraît de tenter d’en restituer les formes stylistiques (répétitions d’adjectifs de couleur, emploi de l’indéfini, etc.), qui leur confèrent (sans doute est-il banal de le rappeler) leur tonalité singulière. C’est à cette tâche que je me suis essayé – en toute modestie : je ne suis pas aussi parfaitement germaniste que ce travail le requerrait – m’attelant à traduire les rythmes et la densité des originaux, leur syntaxe parfois heurtée.

Georg Trakl

À Johanna

Souvent j’entends tes pas
Sonner dans la ruelle.
Dans le brun jardinet
Le bleu de ton ombre.

Sous la feuillée crépusculaire
J’étais assis, taiseux, buvant mon vin ;
Une goutte de sang
S’écoula de ta tempe

Dans le verre chantant
Moments d’interminable accablement –
Il souffle des étoiles
Un vent de neige au travers des feuillages.

Toute sorte de mort, voilà ce qu’endure
La nuit l’homme pâle.
Ta bouche pourpre
En moi fait vivre une blessure.

Comme si j’arrivais des vertes
Collines de sapins et des rumeurs
De notre lieu natal
Que depuis longtemps nous avons oublié –

Qui sommes-nous ? Plainte bleue
D’une source moussue dans un bois,
Que les violettes
Secrètement parfument au printemps.

Un calme village en été
Protégeait l’enfance, alors,
De notre famille,
Maintenant vont mourants dans la colline

Du soir les descendants chenus,
Nous rêvons de l’effroi
De notre sang nocturne,
Ombres dans la ville de pierre.

Mélancolie

L’âme bleue s’est dans le mutisme enfermée.
À la fenêtre ouverte le bois brun sombre.
Calme des bêtes obscures. En fond moud
Le moulin, vrac de nues par dessus la sente.

Les étrangers dorés. Un train de montures
Jaillit rouge dans le bourg. Jardin brun, froid.
L’aster gèle, à la clôture peint si doux
Du tournesol l’or déjà quasi fondu.

Voix des filles ; de la rosée a coulé
Dans l’herbe dure et dans des astres blancs, froids.
Parmi l’ombre si chère vois la mort peinte,
Tout visage empli de larmes et fermé.

Toussaint

Bouts d’hommes, bouts de femmes, les tristes comparses,
Répandent aujourd’hui des fleurs, des bleues, des rouges
Sur leurs caveaux, qui timidement s’illuminent.
Ils sont devant la mort de pauvres marionnettes.

Oh, qu’ils semblent ici pleins de frayeur et humbles,
Quand les ombres sont là, derrière les haies noires.
Dans le vent automnal pleure qui n’est pas né,
On voit aussi des feux partir à la dérive.

Les soupirs des amants montent dans les ramures
Et tout là-bas pourrit la mère avec l’enfant
La ronde des vivants paraît une illusion,
Diffuse étonnamment dans le souffle du soir.

Si confuse est leur vie, pleine de tourments sombres !
Dieu, prends pitié de l’enfer douloureux des femmes
Et de ce désespoir plein de lamentations.
Des esseulés sans mots vaguent en salle d’astres.

Lamentation nocturne (1ère version)

La nuit s’est levée sur le désastre du front
Avec de beaux astres,
Sur la colline où tu gisais pétrifié de douleur,

Un fauve au jardin ton cœur dévorait.
Ange incandescent,
Tu gis poitrine en lambeaux sur le champ pierreux

À moins qu’oiseau de nuit dans la forêt,
Interminable plainte
Répétée sans relâche en roncier de ramure nocturne.

Lamentation nocturne (2ème version)

La nuit s’est levée sur le désastre du front
Avec de beaux astres,
Sur le visage pétrifié par la douleur,
Un fauve a dévoré le cœur de l’amoureux.
Un ange incandescent
La poitrine en lambeaux s’abîme en champ pierreux
De nouveau plane un vautour.
Las ! dans une plainte interminable
S’amalgament feu, terre et source bleue.

La rosée du printemps…

La rosée du printemps qui des branches obscures
Tombe, voici la nuit
Avec des rayons d’astres – ceux de jour, tu les as oubliés.

Sous l’arc de ronces tu gisais, et l’épine creusait
Plus avant dans le corps cristallin –
Qu’en plus grand feu l’âme à la nuit s’unisse.

D’astres s’est parée la fiancée,
Myrte pure
Penchée sur le fervent visage du défunt.

Plein de germinations d’averses
T’étreint infiniment le manteau bleu de la Madone.

Délire

La neige noire qui des toits s’égoutte.
Un doigt rouge s’immerge dans ton front
Dans la chambre nue des glaciers bleus sombrent,
Des amoureux sont des miroirs défunts.
En lourds morceaux se rompt la tête et pense
Aux ombres miroitées en glaciers bleus,
Au rire froid d’une fillette morte.
Parfum d’œillet, où le vent du soir pleure.

Le calme des défunts…

Le calme des défunts aime le vieux jardin,
La démente qui habita des chambres bleues
Le soir, paraît la forme calme à la fenêtre

Mais elle rabattit le voilage jauni
Le ruissellement des perles de verre évoquait notre enfance
Nous trouvâmes de nuit un astre noir au bois

Dans le bleu d’un miroir bruit la douce sonate
De longs enlacements
Plane son souris sur la bouche du mourant.

Le soir (deuxième version)

Encor jaune est l’herbe, et gris et noir l’arbre,
Mais dans la soirée un vert s’obscurcit,
Le ru vient des montagnes, froid et clair,
Bruit en cache de rochers ; même bruit
Quand après boire tu remues les pieds. Promenade sauvage
Dans le bleu ; et les cris radieux des oiselets.
Qui très sombre déjà, plus profondément baisse
Le front sur les eaux bleues, l’élément féminin ;
Se recouchant dans la ramée verte du soir.
Cris et mélancolie bruissent en concert dans le soleil pourpre.

À Angela, 3 (deuxième version)

Les fruits qui rouges sur les branches s’arrondissent,
Lèvres de l’ange, qui arborent leur douceur,
Comme des Nymphes qui se penchent sur des sources
Avec calmes regards pendant de longues heures,
De l’après-midi les mordorées, longues heures.

Mais l’esprit quelquefois revient à guerre et jeux.

Dans les nuages d’or flue un rush batailleur
De mouches sur la pourriture et les abcès
Quelque démon médite orage dans l’air lourd,
Dans l’ombre sépulcrale des tristes cyprès.

Là le premier éclair s’abat de mangers noirs.

Catulle

Lionel-Édouard Martin —

- I -

À qui donner ce mignonnet nouveau p’tit livre-
frais ébarbé à coups de sèche pierre ponce ?
À toi, Cornelius : car déjà tu pensais
que mes niaiseries valaient bien quelque chose
alors que tu osais, premier des Italiens,
développer l’histoire ancienne en trois volumes
somme de science et de travail, par Jupiter.
Considère pour tien ce petit bout de livre,
quoi que ça vaille ; et que la muse protectrice
le maintienne inchangé pendant un siècle et plus.

- II -

Ô moineau, toi qui fais le bonheur de ma môme,
avec qui elle joue, qu’elle tient sur son sein,
à qui, à ta requête, elle offre son index
t’incitant à donner de fougueux coups de bec
quand languissant de moi d’un désir éclatant
l’envie lui vient de s’amuser de ce qu’elle aime,
(ô toi, soulagement des peines de son âme !)
pour apaiser, je crois, le feu de sa passion :
que ne puis-je avec toi jouer comme elle fait,
et d’un cœur attristé dissiper les tourments !

- III -

Pleurez, vous les Vénus et vous les Cupidons,
et vous, hommes sensibles à la vénusté :
il est mort le moineau de m’Amour, le moineau,
délices de m’Amour, aimé plus que ses yeux.
C’est qu’il était mimi, et qu’il connaissait sa
maîtresse – ainsi fait la fillette de sa mère –,
ne s’éloignant jamais bien loin de son giron,
mais sautillant tantôt ici, puis tantôt là,
même ne pépiait qu’à sa seule patronne…
Et le voici qui va, par chemin de ténèbres,
là d’où l’on dit que nul jamais n’est revenu.
Soyez maudites, vous, ô maudites ténèbres
d’Orcus, qui dévorez toutes les belles choses :
vous m’avez arraché le plus beau des moineaux…
Ô la méchante action, pauvre petit moineau !
Voici que par ta faute, à force de pleurer
les yeux de mon Amour sont rouges et gonflés.

- VI -

Flavius, tu meurs d’envie de conter à Catulle,
– n’étaient leur mocheté et leur inélégance –
– toi qui es si bavard ! – tes frasques, tes fredaines :
oui, mais tu as choisi je ne sais quelle grue
fiévreuse, et m’avouer tout ça n’est pas commode.
Tes nuits, c’est évident, ne sont pas solitaires :
ton lit, bien que muet, le clame, parfumé
de guirlandes de fleurs et d’huile de Syrie
et les coussins pareillement, ici et là
éventrés, comme aussi de ton lit tout branlant
le babil éraillé et la marche boiteuse.
Tout cela, c’est en vain que tu veux le cacher.
Tu n’étalerais pas, éreintés par la baise,
tes flancs, si tu n’étais en proie à la folie !
Pour ces raisons : le bien, le mal, quoi qui t’arrive,
dis-le-moi donc ! Je veux, toi-même et tes amours,
par quelques vers jolis vous porter jusqu’aux nues.

- VIII -

Pauvre Catulle, arrête un peu de délirer,
et ce que tu vois mort, tiens-le-toi pour perdu.
Il a brillé jadis pour toi de blancs soleils
quand tu allais partout où te menait ta môme
aimée de nous comme nulle autre ne sera.
Alors, au temps de l’abondance des plaisirs
à quoi tu disais “oui” et ta belle pas “non”,
il a brillé, c’est vrai, pour toi de blancs soleils.
Elle ne dit plus “oui” : dis “non” aussi, grand lâche !
Mais ne suis pas qui fuit, ne vis pas misérable,
supporte sans fléchir ta souffrance, tiens bon !
La môme, adieu, Catulle désormais tient bon,
il ne t’ennuiera plus de quêtes et prières.
À ton tour de souffrir, quand nul ne te priera !
Garce, malheur à toi, qu’auras-tu comme vie ?
Qui te fera la cour, qui te trouvera belle ?
Qui donc aimeras-tu ? Qui dira “tu es mienne” ?
Qui embrasseras-tu, tu mordras quelles lèvres ?
– Toi Catulle, surtout : ne fléchis pas, tiens bon !

- XVI -

Je vous enculerai, vous sucerez ma queue,
tapette d’Aurélius, et toi, Furius, pédé,
qui concluez, de la lecture de mes vers,
j’en conviens peu virils, à mon obscénité.
La chasteté, c’est vrai, sied au poète pieux,
mais n’est pas nécessaire à ses petits poèmes,
qui gagnent en saveur ainsi qu’en agrément
à n’être pas virils et pleins d’obscénité,
et s’ils ont le pouvoir d’exciter la grattelle
non pas des seuls blondins mais de ces vieux barbons
qui ne peuvent bouger leurs reins ankylosés.
Vous deux, pour avoir lu mes “milliers de baisers”,
vous concluez que je serais malement mâle ?
Je vous enculerai, vous sucerez ma queue.

- XXV -

Thallus, pédé, plus mou que duvet de lapin
que moelle de jeune oie, que lobule d’oreille,
que flasque vit de vieux, qu’arantèle moisie,
Thallus, plus grappilleur que virante bourrasque
quand la nuit donne à voir les garde-habits qui bâillent :
rends-moi le mantelet que tu m’as dérobé,
mon mouchoir espagnol, mes broderies thyniennes
que tu portes, Ducon, comme héritées des tiens !
Déglue-moi ça de tes pinceaux, rends-moi mon bien !
Sans quoi mon fouet brûlant écrira pour ta honte
sur tes flancs délicats et tes mains mollassonnes,
et tu rejingueras comme le frêle esquif
pris sur la vaste mer dans un vent déchaîné.

- XXVII -

Échanson, toi qui sers de ce bon vieux Falerne,
verse en ma coupe des calices plus amers :
c’est ce que veut la loi de Dame Postumie
plus enivrée de vin que n’est ivre la grappe.
Et vous les eaux, filez, allez où vous voudrez,
fléaux du vin, déménagez chez Pisse-froid :
la boisson de Bacchus ici n’est pas coupée.

- XXVIII -

Meilleur des pickpockets qui aux bains officient
ô papa Vibennius et ton pédé de fils
(car si la main du père est réputée cracra,
le fils a quant à lui le cul plutôt vorace),
partez, exilez-vous dans de mauvais pays :
Dès lors que les larcins du père sont connus
de chacun, et du fils le popotin velu,
plus moyen d’en tirer le moindre bénéfice !

- LVI -

Un truc très rigolo, Caton, vraiment marrant,
qu’il faut que je te dise, et qui t’amusera !
Ris-en autant, Caton, que tu aimes Catulle :
c’est un truc rigolo, et vraiment très marrant.
J’ai surpris tout à l’heure un gamin qui tronchait
une môme ; je l’ai – pardon, Dame Vénus ! –
sans débander à coups de teube culbuté!

- LVIII -

Celius, notre Lesbie, cette même Lesbie,
cette même Lesbie que Catulle, elle seule,
aima plus que lui-même et plus qu’aucun des siens,
voici qu’aux carrefours, dans les ruelles elle
branle les descendants du glorieux Rémus.

- LIX -

Rufa de Bononia suce son Rufulet.
Femme de Ménénus, on la voit bien souvent
près des tombeaux tirer son fricot du bûcher,
courant après la miche échappée à la flamme
sous les horions du croque-mort demi-tondu.

La pensée poétique…

Lionel-Édouard Martin — 21 février 2006

La pensée poétique n’est pas un construit programmé, une architecture dont l’économie, fondée sur l’élémentaire, tendrait vers un système organique, un terme habitable de bonne distribution dont l’occupation satisferait l’esprit. Nullement planifiée, elle jaillit, comme l’étincelle du heurt de deux silex, de la rencontre aléatoire de mots appelés à l’entrechoc par l’image ou l’assonance. C’est l’affaire du poète que de la recueillir et de l’héberger, de la nourrir des matières nécessaires à son entretien – d’en faire une couvée de flammes, indéniables, mais d’essor imprévisible, capricieuses et difficiles à domestiquer. Le poète, comme l’orage foudroie le sol sans souci d’ordonnancement de ses brasiers, allume ainsi des feux dont il est l’auteur involontaire, puisque l’éclairage de son texte, les torches censées ponctuer son chemin déterminé par d’autres facteurs, établissent autant de fanaux constitutifs et fondateurs de son itinéraire.

Solo d’alto (sur Inside de Pascal Dusapin)

Lionel-Édouard Martin —

L’alto met en vibration dans le ventre un chantier de mémoire : comme un puits bouché, redécouvert par le sourcier sensible au rythme des eaux souterraines – à qui l’on a fait appel, si la lumière a tari toutes les résurgences, et qu’il faille aller dans la peau de la terre, scarifier l’air à coups de baguette, jusqu’à l’immobilité du pied, la statue de sel qui dit « c’est là » - et la fourche de coudre (essence légère, plus babillarde que le chêne, proche du peuplier, friand aussi d’humidité) – la fourche parle entre tes paumes, se cabre, encense – un cheval dans le bois, l’étalon rugueux, flaireur de pouliches dans la brise. Je revois l’animal tout de courbes et crinière, musculeux, qui, puissant, prenait l’orient de sa femelle, et son long sexe offert au vent, dans l’instinct de l’odeur à porter au-delà du pacage, vers l’herbe ouverte aux paires – mordillements d’échines, de chignon, et longue saillie, parfois, jusqu’à l’effusion de la semence, d’où germeraient, sur le vert épanchés, le silex et la foudre, l’autre source, convulsive, où la musique s’emplit de pulsion régulée par le langage.

Extrait de Arrimages (éditions Tarabuste)

Lionel-Édouard Martin — 21 décembre 2005

Oiseau lesté de grains et de gravier sonore,
Emporte dans le ciel ta moisson de consonnes ;
Paumes creusées en puits, je cueille ton appel.

Prends conscience du bleu, j’épelle en tes syllabes
Mes yeux vocalisés, j’irise tes cristaux,
Ton cri comme une pierre obsède mon argile.

Oiseau cueilli de l’œil, ajoute à ta substance
La voyelle du bleu ; je tiens près de ton aile
Mon regard en appui à ta métamorphose.

Je donne à ta matière une lumière neuve,
Bleue comme est bleu le ciel et le simple brin d’herbe
Pressé entre les pouces où essaime le souffle.

Je t’offre ma lumière élevant vers ton ciel
La ruche de mes mains, l’abeille de mes veines
En partage de bleu, l’ombelle d’un regard.

* * *

L’aile ni l’élan n’explique l’envol allitéré de l’hirondelle, pas plus que l’arbre ni la terre ne suffit à pourvoir au fruit mûr ; il faut penser, inscrite dans le cœur de l’oiseau, dans le noyau de la cerise, une conjonction de syllabes nécessaires, qui confère à l’hirondelle, par l’entremise de la voix d’homme, le pouvoir de s’envoler, à la cerise celui de happer le soleil ; que je dise « l’oiseau s’envole », et l’oiseau prend sa volée, que je dise « le fruit mûrit », et la cerise tisonne sa chair. Sans la parole des hommes pour transmuer en mots les mainmises de l’œil, il manquerait à l’oiseau qui s’envole une partie de son évidence, et la cerise laisserait sans pourpre le regard du merle.
(Lire la suite…)

Extraits de Jeanlou dans l’arbre (éditions L’Harmattan)

Lionel-Édouard Martin —

Jeanlou n’a jamais aimé la nuit ; même il déteste l’ombre, il a peur dans le noir. Il n’est d’ailleurs pas seul à ressentir cette anxiété, rares sont ceux qui par chez nous se promènent à la lune. À son âge il a connu les derniers loups qui hantaient encore nos brandes au seuil des années vingt. Connu, au sens qu’il en a vu, entendu, des loups, des vrais, certains soirs qu’il rentrait à la ferme, et des enfants la bave aux lèvres, hurlant corps entravé pris entre deux paillasses pour contenir leurs gestes fous, leur agonie convulsive. Pas moyen de nier la rage, et les loups sont bien réels, qu’on voit, les loups, que l’on entend ; et l’on ne s’y fie pas, aux menteries apaisantes : loup, loup, jamais qu’un gros goupil, qu’un renard voleur de poule, un pauvre diable de chien-loup perdu dans la forêt - c’est là ce que l’on prétend pour calmer la frayeur des drôles, mais au fond de soi-même, on sait qu’on ne peut nier ni le loup ni la rage, tant parlent à la bouche des mordus l’écume et les grimaces.
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Extraits de Brèches (éditions Encres Vives)

Lionel-Édouard Martin — 2 août 2005

Tu habites, par la conjonction des pierres, dans un dire polyphonique et minéral : ta maison parle, chacun de ses moellons
Enchaîne ses mots aux mots des autres, imprime sa résonance à l’arête où il s’emboîte comme on creuse de la nuque et de l’épaule le foin du sommeil.
De la pierre équarrie de main d’homme coule une parole aussi fluide que du galet arrondi par la rivière ou l’océan,
Et ton poème aussi
N’est pas moins anguleux que l’embrasure de tes fenêtres
Où s’écrit le vol
Des oiseaux circonflexes.
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