Le blog de Lionel-Édouard Martin

Extrait de Chronique des mues (éditions L’Harmattan)

Lionel-Édouard Martin — 2 août 2005

(Deux adolescents, armés d’une lampe torche et de bâtons fourchus durcis au feu, traquent une couleuvre légendaire dans les caves d’un château)

[Philippe] doit ressentir quelque chose de mon appréhension, car d’un mouvement du bras, il jette le faisceau par dessus son épaule, m’en inonde le visage, et se retourne vers moi.
Dans le regard cet œil unique, Lucifer, luciphare et je n’ai jamais vu la mer le rebouteux redoute sorcières, toutes les bêtes ont deux orbites pleines d’une humeur glauque.
Ébloui.
Il chuchote « ch’ ai les moyens de te faire parler », imitant l’accent boche (dirait grand-père), pouffe à voix basse, « tu la connais celle-là ? ». Non je ne la connais pas, celle-là, mais je ne dirai rien, paupières closes et peau de pierre, visage crispé sous le flash, j’accouche d’une peur calcaire, dans la gorge une concrétion, un caillou remonté (pomme d’Adam) de cette terre où nos pas s’enracinent, fouillent le temps souterrain. Mes cheveux nids de freux (dirait grand-mère) je deviens marronnier.
Il rit, mais je doute qu’il soit plus que moi rassuré. Jet jaune (et son rire) sous le menton (bouton d’or, s’il aime le beurre ?), l’éclairage vertical imprime à son visage un masque de grand-duc et je bramerais comme un brocard aux abois si l’hallali mordoré des cors sonnait sur le perron (et nous nous pénétrons dans l’obscurité d’un regard affolé de bêtes à l’agonie, l’œil du hibou se reflète dans l’œil du cerf, tend de pupille à pupille un trait de lumière tiède).
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Extraits de Ulysse au seuil des îles (Ibis Rouge éditeur)

Lionel-Édouard Martin —

J’avance à mains nues parmi les mots. Ecrire : nager, lutter avec le vague, charnellement, à tout corps. Les tirer (les mots), bras levés et les paumes en crochet, - qu’ils reflètent - du ciel, allongé (ciel ou moi) dans la mer, l’algue et la méduse dépourvue de sang, chapelet de brûlures : des astres plein le derme, j’y lis des galaxies, mon archipel, caraïbe à paroles.

***

L’île parfois qui s’ébroue comme anémone de mer retroussant son prépuce pour garder vie : j’y prends pied, m’érige sur l’alpage emmêlé.
Nichée de la fournaise, c’est vulve au bout d’un sein.
Toison debout - l’oursin forestier.

***

Celle qui serait nue dans l’air, au plus bas du mot ciel, pour la pluie flaireuse de peau, et qui mettrait ses pas dans la lumière - enclosant la nuit dans sa nudité, lui prêtant main forte et jambe fière pour l’établir sur l’oiseau gourd,
Le poisson sidéré.

***

Ulysse parle :
“ Face au miroir, dans une grimace à moi seul adressée, me tirer cette langue étrangère (et pas seulement bifide, mais ses pointes sont légion, sous le fouet des consonnes cloutées de voyelles aux claquements brefs) - qu’ici l’on parle,
- Langue d’autrui mienne en devenir, si j’en recouvre mes papilles, m’en imprègne, ensalivant mon nom dans ce neuf tissu liquide, sécrétant la soie qui me dévorera, nourrissant ma chair de ma propre substance,
Tant de langues me pénètrent et me mâchent, que je mâche et remâche pour les mieux pénétrer -
Et je deviens cet il, cet autre qui n’est pas moi, où pourtant je m’incarne et m’insuffle, forme vide, mais où personne ne me reconnaît,
- Qu’un vieux chien dont enfant j’ai flairé, dans sa gueule au remugle d’évier, l’aboi sec comme le crissement des ciseaux dans la toile à marine. ”

Extraits de Strophiques (éditions Encres Vives)

Lionel-Édouard Martin —

Tu croirais que de ta bouche source un dieu parfois, qu’à ton inspir pénètre dans tes bronches un peu du monde mouvant (brume des choses, glissement des météores) à quoi ton sang donne force de mots, et que tu rends à l’univers, scandant au rythme de ton cœur l’air alors fait parole, et qui vibre à ta gorge comme roucoulement de tourterelle, cri pétri par le vol, élongé par les ailes battantes si s’avance dégagée de l’épaule et du col la tête couronnée d’un croissant de lune noire, quêteuse du nord parmi les astres.

Ton chant pourtant s’élève de ta seule chair, telle qu’au sortir du ventre de ta mère elle a crû de choses terrestres, basses sur la terre ou guère plus hautes que le chêne, à mesure que giclait sur tes lèvres

La mamelle du soleil : lait d’oiseaux blancs trait dans le ciel ou le banc de poissons fervents mangeurs d’étoiles.

Pas de dieu ; tu transpires tes propres mots, debout parmi les fougères de tes membres, ta parole perle au travers de ta craie, remonte par l’aplomb de tes jambes encavées dans l’argile ; et tu sourds, des puits s’ouvrent sous tes lèvres, tu reflètes au zénith un peu de voie lactée.
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DISPARUE CARAÏBE

Lionel-Édouard Martin — 31 juillet 2005

(paru dans le n° 3 de Parasites, automne 2004)

Quand je t’aimais Sirène en mer des Caraïbes
la méduse opaline attifait le corail
en épouvante aux plies goulues de ton soleil
et s’y gavait ma bouche en source d’écriture
foulant aussi les blés à longs pas de bleuets
j’y prenais ma goulée de tendre eau galopante
(en vérité grand bleu : c’est moisson d’onde équestre !)
hippocampe absolu ; pâmoison dans les vagues :
l’un tranchait les épis d’un ciseau de ses jambes
l’autre disait l’orgasme en crissant sur le sable

Dans un désir de pluie je trayais à ma paume
les fleuves les plus bleus et plus soyeux que sang
c’est mer de feu qu’un coeur percutant ses marées
en mes veines tambour et toi qui le battais
tam-tamant dans mon bleu sur la peau de mes eaux
l’écho fusait aux doigts comme étoile bruissante
maculant toutes nuits les jours mal fagotés
en vrac dans ma fournaise : en faisceaux les soleils
canne en pleurs sur haquets en route vers le rhum

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